Une pluie monotone tombait sur Marystown pendant que les voitures sortaient une à une de l’aréna pour la longue étape de liaison vers la première spéciale de cette 5e et dernière étape du Targa 2009. L’équipe Subaru réservait une surprise à son pilote ce matin-là. En m’approchant de la Targa STI j’ai vu qu’elle avait deux portières neuves du côté droit auxquelles il ne manquait que le numéro de course et quelques autocollants : « tu as une voiture toute neuve ce matin » me dit fièrement Stewart Hoo, mon copilote et notre chef-mécano.

Les voitures se regroupent à Boat Harbour avant la spéciale du retour
J’ai eu la chance immense, depuis une vingtaine d’années, de conduire plusieurs voitures de course et de rallye en compétition, à titre de journaliste et pilote invité. Ma famille et mes amis et collègues les plus proches pourraient assurément vous confirmer que mon désir de ramener la voiture l’arrivée sans le moindre dommage ou égratignure tient pratiquement de l’obsession. Ma sortie de piste fracassante, dans la première spéciale du Prologue de cette année, a sérieusement cabossé un palmarès qui était quasi-parfait jusque là.
Dire que j’étais abattu et déçu de moi-même dimanche dernier, sanglé de la tête aux pieds sur une civière dans une ambulance qui filait vers St-Jean, toutes sirènes hurlantes, tient de l’euphémisme. J’étais carrément dévasté, pour tout dire, convaincu que je venais de détruire en quelques secondes le travail et les efforts de l’équipe Subaru qui visait cette année une première victoire au classement général du Targa qui lui échappe depuis sept ans. Et pourtant, quelques heures plus tard, j’étais à nouveau derrière le volant de la Targa STI, prêt à prendre le départ du rallye avec un nouveau copilote.

La Porsche 911 de Glen Clarke n’avait pratiquement aucune adhérence sur le mouillé
Et maintenant, cinq jours plus tard, avec une voiture solide et puissante qui allait bientôt avoir l’air toute neuve à nouveau, j’avais une deuxième chance de l’amener à l’arrivée en état pratiquement parfait, avec un équipage en forme et un résultat honnête. Mère Nature s’est cependant vite arrangée pour que ça ne soit pas facile.
Il y avait neuf spéciales de prévues pour la cinquième et dernière étape du Targa 2009 et nous les avons toutes parcourues sur une chaussée humide, ou pire. Juste avant le départ de la toute nouvelle spéciale de Boat Harbour, dont le tracé fluide et rapide était très prometteur, Glen Clarke s’inquiétait du comportement de sa Porsche 911 sur ces routes mouillées, avec ses larges pneus arrière. Stewart a fait de son mieux pour le rassurer: « avec tout ce poids à l’arrière pour la motricité ça va aller », mais les craintes de Glen allaient bientôt se confirmer.

Comme si leur 5e journée n’avait pas été assez mauvaise, un original s’est placé sur la trajectoire de Glen Clarke et Andy Proudfoot durant la dernière spéciale du rallye, sur Marine Drive (photo: Brenda Malone)
Notre STI Targa s’est bien comportée sur le premier trajet de cet aller-retour, malgré la chaussée glissante, surtout sur courte section de pont en bois que nous avons parcourue un moment en dérapage, malgré mes précautions. Nous avons même rattrapé Tom Collingwood et son cousin et copilote Chris Collingwood, dans la spectaculaire Porsche 911 GT3RS orange du premier, avant la moitié de la spéciale. Même si la sécurité et notre ferme intention de rallier l’arrivée à St-Jean demeuraient nos seuls objectifs pour la journée, Stewart n’a pas pu s’empêcher de remarquer que le fait de rattraper les Collingwood allait nous profiter puisqu’ils nous devançaient de justesse au classement général.

Le chef-mécano et copilote Stewart Hoo discute réglages et stratégie avec Cathy Cole, la coordonnatrice de l’équipe Subaru
Durant la longue attente aux abords du superbe village côtier de Petite Forte (les Terre-neuviens ont parfois une approche fantaisiste de l’orthographe des noms français) pendant que concurrents et officiels se préparaient pour la prochaine spéciale qui allait être courue sur le même tracé, en sens inverse, la pluie s’est mise à tomber plus fort. Stewart et moi avons alors décidé de découpler la barre antiroulis avant pour améliorer l’adhérence et le mordant des roues avant sur le mouillé. Cette modification s’est vite révélée plus efficace qu’on ne l’avait souhaité. La direction plus vive et plus rapide et les flaques d’eau plus profondes formaient un amalgame assez redoutable merci. Pour tout dire, cette spéciale a été de loin la plus terrifiante de mes trois années au Targa et sans doute mon pire moment à vue dans une voiture. La STI était nerveuse, instable et imprévisible même en ligne droite, à vitesse constante.
Nous n’étions pas les seuls à sentir des sueurs froides. Nous avons par exemple vite rattrapé et facilement doublé la Porsche des Collingwood. Avec les vitesses nettement plus faibles dans cette spéciale, nous allions donc leur reprendre au moins les trente secondes du départ décalé au classement général. Mais notre souci premier était de survivre à cette spéciale et à la compléter sans dommage. Nous avons même été rattrapés par Steve Millen et Mike Monticello dans leur Nissan GT-R à quelques centaines de mètres de l’arrivée de cette spéciale de 24 kilomètres. Nous avons par la suite entendu les histoires d’horreur de plusieurs des équipes de pointe, y compris Glen Clarke qui jurait plus tard n’avoir pu rouler à plus de 90 km/h de toute la journée. La pluie est surnommée « la grande niveleuse » (the great equalizer) en course automobile. Ce jour-là, elle allait priver Glen Clarke et son copilote Andy Proudfoot une excellente chance de victoire au classement général qui aurait la deuxième de Glen après celle qu’il a décrochée en 2006.

L’équipe Targa 2009 de Subaru Canada: Keith Townsend, Andrew Sorensen, Stewart Hoo, Cathy Cole, Nick Searancke et Lewis Myers (photo par le pilote/bloggeur Marc Lachapelle)
Conduire la voiture dans ces conditions était parfaitement stressant, même sur la route transcanadienne en étape de liaison. Stewart et ses gars ont continué à travailler sur les réglages pour finalement rendre la voiture stable dans ces conditions atroces. Ils ont d’abord reconnecté la barre antiroulis et ensuite ajouté du pincement aux quatre roues, à la demande de Stewart. Nous avons également profité de la longue expérience de Keith Townsend en rallye et sa grande connaissance du Targa. Il s’est effectivement rappelé avoir roulé avec deux roues sur le gravier compacté de l’accotement dans la spéciale d’Osprey Trail avec grand succès en 2006 alors qu’il se battait pour la victoire au classement général. Ce truc est superbement efficace et je m’en servi abondamment dans les dernières spéciales tout aussi détrempées du rallye.
Les nouveaux réglages commandés par Stewart ont immédiatement rendu la STI infiniment plus stable sur toute surface mouillée. Nous avons alors complété les spéciales une par une, tel qu’entendu. Notre soulagement, après être passés en trombe – prudemment – devant les capteurs électroniques du ‘flying finish’ sur Marine Drive est assez indescriptible après tout ce que nous avions affronté pendant les cinq dernières journées. Passer d’une civière dans un ambulance à la ligne d’arrivée du Targa Terre-Neuve est une aventure comme je n’en vivrai sans doute jamais d’autre.

Les triples vainqueurs américains Roy Hopkins et Adrienne Hugues avec leur compatriote Mike Monticello
Stewart et moi étions d’ailleurs assez euphoriques en ramenant la STI Targa vers le port de St-Jean pour y croiser la ligne d’arrivée officielle. Je l’ai remercié maintes fois pour tous les miracles qu’il a su accomplir pour nous garder dans la course et dans le rallye, y compris en sautant dans la siège du copilote le lundi matin sans avoir la moindre idée de ce que cela comporte. Après avoir fait deux bon shows de vapeur plus que de boucane, sur cette chaussée mouillée, nous avons garé la STI et nous en sommes sortis pour célébrer avec notre équipe.

Christoph et Ferdinand Trauttmansdorf l’ont emporté en Grand Touring avec un pointage parfait de zéro
C’est là que nous avons appris que Roy Hopkins et Adrienne Hugues avaient décroché leur troisième victoire consécutive au classement général du Targa avec seulement 10 secondes de pénalités. L’équipage allemand de Michael Stoschek et Philipp Spaeth avaient perdu la position de tête en allant fauchant une clôture dans la spéciale de extrêmement serrée de Brigus et terminaient avec un total de 23 secondes de pénalités. À la troisième place on retrouve deux ‘muscle cars’ classiques soit la fameuse Acadian Canso 1967 de Jud Buchanan et Jim Adams, qui termine ex-aequo avec la Chevrolet Camaro 1969 de Bob Yuillie et Kirk Alexander, les deux équipes ayant récolté 33 secondes de pénalités.

L’équipe Subaru Targa se réjouit après l’arrivée à St-Jean
La voiture ‘moderne’ la mieux placée est la Nissan GT-R 2009 de Steve Millen et Mike Monticello avec 1m21s de pénalités, en 6e place au classement général. Notre Subaru STI Targa se retrouve 12e au classement général avec 5m18s de pénalités. Et en compétition Grand Touring, l’équipe père-fils de Ferdinand et Christof Trauttmansdorf l’emporte brillamment avec un score parfait de zéro pénalité dans leur BMW 325i.
C’en était donc fait du 8e rallye Targa Terre-Neuve. Il ne nous restait plus qu’à découvrir les gagnants des autres prix lors du traditionnel gala qui allait clôturer l’événement le lendemain.






















