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SI J’AVAIS ÉTÉ JURÉ À CANNES

- 30 mai 2014

 

Le buzz

Mommy, l'afficheJ’étais là, quatre rangées en avant de Xavier Dolan et de sa famille d’acteurs, de producteurs et de distributeurs, à la première mondiale de Mommy dans l’immense Salle Lumière du Festival de Cannes. La tension était à son comble: depuis la projection avec les journalistes, le buzz était extraordinaire, ces derniers avaient même applaudi en pleine projection, le matin (fait tout à fait inusité); tout de suite après sortaient des critiques quasi dithyirambiques dans le Hollywood Reporter, le Variety, le Guardian, etc. On peut dire qu’à ce moment-là, ça sentait pas mal plus la palme à Cannes que la coupe à Montréal avec le CH.

Pendant toute la journée, en ville, on ne parlait que de Dolan. En fait, depuis le début du festival, les gens partout dans la rue, dans les restos, n’en avaient que pour Dolan, leur chouchou. On se disait que ce serait formidable que la palme soit attribuée pour la première fois à un réalisateur aussi jeune; le plus jeune jusqu’à présent avait été Soderbergh pour Sex, Lies and Videotape (il avait 27 ans). Et même dans les bureaux de Cannes Classics, que nous avons beaucoup fréquentés (le film Éléphant Léolo ayant été sélectionné par Cannes Classsics), les jeunes filles qui y travaillaient et même les patrons, montraient un penchant pour Xavier, même s’ils n’avaient pas encore vu Mommy, ils n’en entendaient que de favorables échos.

C’est dans cet esprit-là qu’a commencé la projection devant une salle archi-comble, (les invitations s’arrachant davantage même que pour la cérémonie d’ouverture). Sèchement, comme ça. Pas un mot de présentation de Thierry Frémaux, pas un mot de Xavier, beau et élégant comme un mini Peter O’Toole dans un costume vert irlandais foncé.

Le beau film d’animation présentant le Festival de Cannes, et applaudi à chaque fois, puis enfin le Dolan.

Mommy. Le synopsis

Une veuve mono-parentale hérite de la garde de son fils, un adolescent TDAH impulsif et violent. À travers emportements, crises et difficultés financières, ils tentent de trouver un modus vivendi, notamment grâce à l’aide inattendue de l’énigmatique voisine d’en face, Kyla. Tous les trois semblent retrouver une forme d’équilibre et, bientôt, d’espoir, mais…

Je ne vous en ferai pas une critique, je ne suis pas critique et surtout c’est la dernière «chose» que je souhaiterais être. Bien sûr, le choix d’un format carré d’image 1×1 est surprenant, mais je m’y attendais et ça ne m’a pas pris de temps à y voir de la vertu dans le cas de ce film si extraordinairement servi par les cadrages d’André Turpin. Ce cadrage carcéral nous emprisonne avec les personnages, car ils vivent tous prisonniers de quelque chose; la folie, l’obsession, la mélancolie, le désœuvrement, la misère financière et morale, etc. etc.

Tant et si bien que les deux seules fois, en cours de projection, où le cadre s’agrandit au ratio d’environ 1×85, élargissement provoqué par le récit lui-même, il est impossible de ne pas être ébahis, de ne pas avoir le réflexe d’applaudir cette astuce visuelle salutaire (la salle l’a fait d’ailleurs) d’autant que lorsque, imperceptiblement, l’image se recroquille, c’est de nouveau le récit lui-même qui le commande. Xavier avait utilisé ce procédé dans le clip College Boy et ensuite à moins bon escient, à mon avis, dans Tom à la ferme, mais dans Mommy c’est une pure merveille, une étincelle de génie.

Anne DorvalAnne Dorval, Suzanne Suzanne ClémentClément. À part dans Thelma et Louise, je n’ai jamais vu au cinéma un duo d’actrices aussi vrai, aussi émouvant et viscéral. Si, l’an passé, on avait accordé la palme d’or conjointement à La Vie d’Àdèle, Abdellatif Kechiche, Adèle Exachopoulos et Léa Seydoux, pourquoi pas cette année aussi? alors que l’interprétation d’Anne Dorval et Suzanne Clément dépassent de beaucoup en vérité et en intensité celle des actrices de la Vie d’Adèle. Pas la moindre retenue, elles donnent tout avec une générosité admirable qui aurait épaté Antonin Artaud. Et que dire du jeune Antoine Olivier-Pilon, de sa démarche, de sa bouche et de son visage, tellement malléables, expressifs, élastiques. Son expression radieuse, ensoleillée, lorsque les bras en croix il roule, vainqueur, sur sa planche au milieu de la rue, je ne l’oublierai jamais, elle est là gravée dans ma mémoire par la caméra éblouissante d’André Turpin. Et Patrick Huard, dans ce rôle amour-détestation, du beau casting.

Autorité et maturité inattendues.

Depuis J’ai tué ma mère, je n’ai jamais douté une seconde du talent de réalisateur, acteur, monteur et enfin de tous les métiers qu’il pratique ce diable de petit bonhomme; cependant, qu’à vingt-cinq à peine, il arrive à déchiffrer la psychologie de personnages aussi complexes que ceux qui peuplent Mommy, et à le faire avec pareille justesse, il faut le souligner c’est d’une autorité et d’une maturité inattendues.

Et il faut savoir diriger, créer un contexte propice, savoir donner le coup d’archet qui va déclencher ce remuement dans les profondeurs des âmes et des cœurs, une symphonie de sentiments tantôt harmonieux, tantôt discordants, parfois à la limite du supportable.

DOLAN (NtlPost)_Tout cela, c’est ce qui est époustouflant, Xavier Dolan sait déjà le faire. Mais il faut aussi l’exprimer en images, inspirer la caméra d’André Turpin et ensuite assembler tous ces matériaux dans un film qui tient et qui retient. Pendant les 139 minutes de Mommy, les 2,281 spectateurs de la Salle Lumière sont restés rivés dans leurs fauteuils. Mais contrairement aux bonnes manières! ces mêmes 2,281 n’ont pas attendu la fin du générique, dès la première apparition du nom de Dolan sur le déroulant ils se sont levés et ont commencé d’applaudir.

Le frémissement des palmes

Une ovation, telle que je n’en avais jamais été témoin au cinéma, des vagues et des vagues d’applaudissements qui ont déferlé pendant plus de huit minutes. Xavier pleurait, ses acteurs aussi, comme son père et sa mère. La foule en voulait davantage, on la sentait qui eût souhaité que Dolan montât sur la scène, qu’il en dise plus, qu’il continue son film «live», comme si cela eût été possible. Une foule qui, non seulement, reste accrochée au film, mais qui reste scotchée sur le réalisateur et qui en réclame davantage. Thierry Frémaux, lui-même, le patron du Festival est venu embrasser Xavier, très fier, ça se voyait, d’avoir eu le flair de sélectionner Mommy, bien que le film lui eût été présenté en fragments, le réalisateur étant loin d’avoir terminé son œuvre. Xavier a trimé sur son film jusqu’au moment de quitter sa salle de montage pour Cannes.

Il semblerait qu’une partie du jury de Cannes se trouvait aussi dans la salle et qu’il fut témoin de ce triomphe inusité. Pour tous les spectateurs, Xavier Dolan venait d’arracher la palme d’or. «Une indistincte joie commençait de palpiter sous les palmes» avait écrit André Gide dans Si le grain ne meurt et cette joie s’est répandue dans toute la ville jusqu’à la soirée de clôture alors qu’il a fallu se rendre à l’évidence que les desseins d’un jury de cinéma sont certes insondables.

Les délibérations imaginaires

Voici, en condensé bien sûr, les délibérations imaginaires du jury de Cannes 2014, présidé par la réalisatrice néo-zélandaise Jane Campion.

Il va de soi que tous les jurés sont épuisés après ces interminables heures de visionnement intercalés dans la vie trépidante de Cannes.

Jane prend tout de suite la parole pour mettre en garde Carole Bouquet (actrice français), Sofia Coppola (réalisatrice américaine), Leila Hatami, actrice iranienne, Jeon Do-yeon (actrice sud-coréenne), Willem Dafoe (acteur américain), Gael Garcia Bernal (acteur, réalisateur et producteur mexicain) Jia ZÙhangke (réalisateur et scénariste chinois) et Nicolas Winding Refn (réalisateur et scénariste danois) que le jury ne doit pas se sentir influencé par les réactions du public lorsqu’il a assisté à une projection en salle (allusion aux réactions après Mommy) ni par les critiques (par exemple les bonnes critiques de Mommy dans le Hollywood Reporter, dans Variety ou dans le Guardian ou les commentaires dévastateurs sur le film d’Atom Egoyan, les réactions acides au film de Cronenberg ou encore l’ennui exprimé par plusieurs au film de Nuri Bilge Ceylan.

Tous of course acquiescent et la plupart affirment qu’ils n’ont lu aucune critique parue sur les films en compétition.

Jane CampionJane: «Alors commençons».

Quelqu’un propose (peut-être Dafoe) de commencer par les prix d’interprétation. Tous sont d’accord. Une des actrices propose un prix ex æquo pour les deux formidables actrices de Mommy dont elle ne se souvient d’aillleurs pas des noms. Bernal consulte sa liste et prononce avec un fort accent les noms d’Anne Dorval et Suzanne Clément.

Long silence.

Ce pourrait être Sofia Coppola qui objecte gentiment que ces deux actrices, bien que très convaincantes, ne sont pas du tout connues. «Mais elles le seront après» lance quelqu’un. Moment de confusion, puis on explique que ce sont deux femmes d’un certain âge déjà, que les rôles n’abondent pas pour de telles actrices, et que de gagner un prix d’interprétation à Cannes ne les aidera pas à propulser leurs carrières beaucoup plus loin.

«Si on regardait du côté de Julianne Moore», propose quelqu’un d’autre. «Elle tient à elle seule le film de Cronenbourg qu’aucun d’entre nous, je crois, n’a l’intention de récompenser.»

Un autre silence.

On se met d’accord que Maps to the Stars ne mérite rien. Et qu’un prix d’interprétation à Cannes ferait au moins mention du film et ajouterait à la petite notoriété de Julianne qui est elle-même dans la cinquantaine, mais qui est déjà connue, au contraire d’une Anne…. Anne qui? «Dorval» précise Carole Bouquet, il me semble!

L’accord se fait rapidement sur le choix de Julianne Moore. Pour l’interprétation masculine, un seul nom est dans tous les esprits depuis la projection de Mr. Turner de Mike Leigh: Thimoty Spall.

Meilleurs réalisateur ou réalisatrice. Les choses se corsent. Jane Campion aimerait bien qu’une femme soit choisie. Elle pense évidemment à Alice Rohrwacher qui, selon elle, est du matériau à palme d’or. Petite insurrection du jury. Son film, The Wonders, en a laissé plusieurs indifférents. Après de longues discussions, on s’entend pour qu’Alice reçoive le Grand Prix et que Bennett Miller soit récompensé comme meilleur réalisateur pour son Foxcatcher.

Je vous passe une bonne partie des discussions qui nous mènent vers les dernières décisions alors qu’on n’a pas encore réglé le cas Dolan. «Nous sommes en train d’attribuer tous les prix, affirme une voix, et qu’est-ce qu’on fait du jeune Xavier Dolan, c’est son film qui a causé le plus d’émoi, celui qui a vraiment remué le festival, on fait quoi?»

Jane Campion: «Nous n’avons toujours pas de palme d’or!»

«Xavier Dolan», s’écrie quelqu’un.

Il semble alors qu’on ait entendu Carole Bouquet rappeler que Cannes est un grand festival, sûrement le plus prestigieux au monde, un festival qui découvre et qui consacre. Un festival qui doit aussi faire réfléchir, porter un message. En opinant pour cette opinion, quelqu’un a alors proposé Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan. «Trois heures et quart de parlotte, je me suis presque endormi», fait remarquer quelqu’un dont je tais le nom.

«Mais c’est un sujet solide, dit un autre, il explore les diverses facettes de l’âme turque actuelle, la Turquie riche et pauvre, la Turquie universelle et insulaire, laïque et islamiste à la fois.»

«Et ça représente beaucoup pour Nuri, ajoute quelqu’un d’autre, certains sont satisfaits d’avoir un film en sélection à Cannes, mais lui, la palme d’or, il la veut, c’est évident. Et il a réalisé ce film grave avec la ferme intention de la gagner.»

Je vous passe le reste de la discussion. On se met d’accord: la palme d’or ira au réalisateur turc et à son sujet nettement tchékhovien.

«Et Xavier», s’écrie une autre fois le même fervent que plus tôt.

Jane: «Il reste le Prix du Jury», c’est un prix très convoité qui signifie que nous sommes unanimes à apprécier Mommy et le talent de son auteur.

Quelques indéfectibles rouspètent un peu, mais, après tout, de grands noms ont déjà reçu le prix du jury. Dolan ne sera pas en triste compagnie.

Encore une fois, on allait se mettre d’accord lorsque quelqu’un lâche le nom de Godard. «On ne peut pas laisser Godard sans récompense, c’est sans doute son ultime Cannes».

C’est peut-être Carole Bouquet qui fait remarquer que Godard avait décidé de ne pas venir au festival et surtout qu’il avait affirmé ne pas vouloir de prix.

«Qui refuserait un prix à Cannes?» s’exclame un juré provoquant le rire de ses collègues fatigués de délibérer.

Et tout à coup, quelqu’un a une brillante idée: «Si on donnait à Godard un Prix du Jury ex-æquo avec celui de Xavier Dolan, on ferait se rejoindre les générations. Et d’ailleurs, vous l’aurez remarqué dans Adieu au langage, Godard aussi s’intéresse aux nouvelles techniques, au même titre que le jeune Dolan, et il a écrit et monté son film lui-même, comme Dolan».

Il faut le dire, cette brillante idée, clôt le bec des jurés.Le baiser de Jane

C’est ainsi que Xavier Dolan a eu le Prix du Jury et qu’il est devenu l’aidant naturel de Jean-Luc Godard à recevoir lui aussi son Prix du Jury, à un âge où il avait pourtant annoncé qu’il ne voulait rien.

Mais Cannes, c’est comme ça! Les décisions des jurys sont parfois politiques, parfois étonnantes, parfois même factieuses, parfois très lisses comme le palmarès de 2014 et parfois encore, charitables…