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LE CINÉMA EST L’ARME LA PLUS FORTE

- 9 avril 2016

 

Travailler avec Scola et Ponti.

Lundi, le 11 avril, Eléphant et la Cinémathèque québécoise s’associent pour rendre hommage au célèbre cinéaste italien, Ettore Scola, décédé le 19 janvier dernier. À cette occasion, nous projetons – en première nord-américaine sur grand écran  – la version restaurée de Una Giornata Particolare, à mon avis le film le plus achevé du réalisateur et un des joyaux de la cinématographie italienne d’après-guerre. Et nous annonçons une collaboration, justement particulière, entre Éléphant, la Cinémathèque québécoise et le Musée national des beaux-arts du Québec.

Sophia et MarcelloLe tournage de Giornata a été fait presque exclusivement dans les immenses studios de Cinecitta, construits à la demande de Benito Mussolini qui les a inaugurés lui-même, le 21 avril 1937, avec à leur fronton le slogan suivant : Il cinema è l’arma più forte  (Le cinéma est l’arme la plus forte). C’est le duce et son fils Vittorio qui avaient conçu le projet de ces immenses studios qui allaient devenir Hollywood sur le Tibre.

Ce qu’il y a de spécial avec cette projection hommage de Giornata à la Cinémathèque, le 11, sur invitation seulement (elle sera suivie d’une projection publique, le lendemain 12 avril) c’est que ce film, Marie-José Raymond et moi y avons participé directement. Giornata est une coproduction Italie (70%) et Canada (30%). Marie-José était la productrice canadienne et Carlo Ponti, le producteur italien. Giornata est une des trois productions que Marie-José, une des premières productrices au Canada, a réalisé avec l’Italie.

Quant à moi, je devais assister Ettore Scola car, à l’origine, les gros plans du filmEttore Scola devaient aussi être tournés en anglais et je devais écrire ces dialogues anglais. C’est un peu pour cette raison que fut choisi John Vernon, acteur de Toronto, ayant déjà une petite notoriété aux USA.(Ce tournage anglais, Scola a décidé qu’il ne voulait pas s’en embarrasser et je vous dirai comment j’ai employé ensuite mon temps) La distribution du chef-d’œuvre de Scola comprenait aussi  Françoise Berdl’actrice Françoise Berd qui a joué le rôle de la concierge et Nicole Magny, qui avait d’abord été engagée pour travailler au département des costumes, mais que Scola a choisie pour interpréter la fille ainée de Sophia Loren, dans la famille de six enfants.

Dès notre arrrivée à Rome, nous avons rencontré Ponti qui, après thé et pandoro au boudoir, nous a ouvert la porte de son garage pour nous offrir une voiture, nous allions, après tout, passer trois mois à Rome. J’avais devant les yeux une mini Cooper et une grosse BMW. Je fais un geste vers la Cooper, mas Ponti, trop généreux, nous dit que nous serons à l’étroit et me refile la clé de la berline BMW. Trois mois de sport à se tortiller dans les lacets des rues romaines. Heureusement que Marie-José avait une bonne connaissance de Rome, où elle avait été pensionnaire au couvent, elle me pilotait et je tricotais notre BM avec assez de dextérité, dirais-je!

Première rencontre professionnelle.

DécorÀ Cinecitta pour faire connaissance avec Ettore Scola et les deux vedettes du film: Sophia Loren et Marcello Mastroianni, et faire le tour des décors. L’émotion vint surtout du fait, je crois, que nous étions l’un et l’autre de vrais admirateurs de Mastroianni et que l’immense statut de vedette de Sophia restait impressionnant. Mais, par-dessus tout, c’est le souvenir de la stupéfaction que nous eûmes en pénétrant dans l’immense studio où les architectes de Scola avaient reconstruit en entier un immeuble de six étages avec cour intérieure, cour extérieure, et tout. Plus ou moins bien insonorisé, l’espace de ce studio était simplement gigantesque. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque (années 70) Montréal n’était pas très bien dotée de plateaux de tournage et que ce que nous avions vu à Holllywood ne se comparait en rien au gigantisme de Cinecitta, en plein Rome! Par exemple, pour Scipion l’Africain (tourné en 37) on y avait fait entrer 6000 figurants, un troupeau d’éléphants, etc. Ben Hur et ses légendaires courses de chars a aussi été tourné à Cinecitta.

Le cinéma est l’arme la plus forte, comme l’avait compris Mussolini, mais c’est aussi l’arme la plus magique. Les films de cette époque sont aussi impressionnants que ceux d’aujourd’hui, mais sans écrans bleu ou vert, sans effets spéciaux, sans effets numériques, sans une armée de nerds derrière leurs écreans. C’était WYSIWYG…. avec l’ingéniosité des décorateurs et l’inspiration des artisans de plateau.

Il faut remarquer, en visionnant Giornata, les impressionnants mouvements de caméra qui partent de l’extérieur du building et qui se faufilent en grimpant jusque dans les appartements, tout cela dans les éclairages feutrés, subtils et presque monochromes de Pasqualino De Santis. Des déplacements de caméra quasi impossibles à réaliser dans des décors naturels. Cela dit, je m’en voudrais de ne parler que studio et technique pour un film aussi remarquable que Giornata, autant pour le scénario et le jeu des acteurs que pour la réalisation admirable de Scola. Scola avec qui j’aurais aimé travailler beaucoup plus étroitement si la décision n’avait pas été prise de ne pas avoir une partie du film tournée aussi en anglais. Voilà donc, je me suis occupé à d’autres choses.

Kidnapping Italian Style

Comme j’aurais plus de temps à moi et comme la gérance de la partie financière dont s’occupait Marie-José ne lui prenait pas tout son temps, nous discutâmes avec Carlo Ponti d’écrire et tourner une comédie qu’il coproduirait avec le Canada. Accord conclu.Pippo  Franco Il nous présente la vedette comique la plus populaire du moment, Pippo Franco. Une sorte de Fernandel italien qui joue, qui chante et qui écrit.

Nous nous installons pendant plus d’un mois avec Pippo, chez lui et dans des cafés, pour écrire le scénario de ce film dont le titre de travail est Kidnapping Italian Style. Toutes les discussions se déroulent en italien (José parle plutôt bien et, moi, c’est une interprète qui parle à ma place!). Chaque soir, je couche sur papier (j’ai emprunté à l’ambasade américaine une machine à écrire avec le clavier Azerty) ce qui a été discuté durant la journée. Mais pendant que nous travaillerons d’arrache-pied à ce scénario de comédie (dans lequel doit jouer Tony Roman qui vient d’ailleurs nous faire coucou à Rome et qui passe un après-midi à visiter comme il les appelle: les hécatacombes!) il se passera dans le vrai monde des événements qui deviendront rédhibitoires pour la réalisation de notre projet. Alors que nous serions prêts à commencer la production, le premier ministre italien Aldo Moro est enlevé par les brigades rouges et trouvé mort après 55 jours de captivité. Bonjour la comédie!Aldo_Moro_headshot

Toute l’Italie pleure. Nous aussi. Nous quitterons Rome après des séjours de travail intenses, des rencontres fabuleuses et avec le souvenir d’avoir participé à un film remarquable, un film tellement universel: Una Giornata Particolare. À Cannes Classics, au cours de son master class, Sophia Loren a répondu à une question de Marie-José que Giornata était son préféré de tous les films qu’elle a tournés.

Le 12 avril, rendez-vous à la Cinéthèque, boul. De Maisonneuve. La séance est publique.

 

Une histoire triste.

P.S. Dans ce blogue qui est réservé sur Éléphant, j’avais annoncé que je reviendrais sur l’affaire Claude Jutra. Je souhaitais lire d’abord la bio de Yves Lever, c’est fait. Je souhaitais aussi que la poussière retombe et que les esprits reviennent à une certaine sagesse. Le sujet demeure encore pour le moment dans mon collimateur.