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PASSER À CÔTÉ D’UN ÉLÉPHANT ET LE RATER, FAUT PAS ÊTRE CURIEUX

- 13 décembre 2015

Éléphant ClassiQ 2015

Il faut que je vous entretienne un peu d’Éléphant ClassiQ 2015, car s’il y en a beaucoup qui ont suivi l’événement, du 19 au 22 novembre dernier, il y en a encore plus qui sont passés à côté sans le voir ou qui n’ont pas eu la curiosité de venir plus près, de s’enquérir de cette nouvelle bête. (Heureusement, car nous aurions manqué de place au Cinéma Impérial et à la Cinémathèque où avaient lieu les projections sur grand écran de ces immortels classiques du cinéma francophone, restaurés, vifs et lumineux comme s’ils venaient de naître.)

Mais ce n’est pas tout, il y avait aussi à la salle Pierre-Bourgault, de l’UQÀM, dans l’ex-robothèque de l’Office national du film, des rencontres passionnantes sur la restauration et la diffusion, sur la place des femmes au cinéma et sur les techniques de la résurrection des images. Enfin, une dernière rencontre que nous avions intitulée: Perrault et Brault, les frères siamois, où la présence de Yolande Simard-Perreault, veuve du cinéaste, a certainement animé la discussion. J’ai tout de suite pensé à Shakespeare qui écrivait: «Si un homme n’érige pas son propre tombeau avant de mourir, il risque de n’avoir pas un monument plus durable que le tintement de la cloche et les pleurs de sa veuve». Note: je reviendrai dans un prochain blogue sur ces rencontres.

 Philanthropie remarquable de Québecor

Pierre Dion, PDG QuébecorTout comme Éléphant, mémoire du cinéma québécois, Éléphant ClassiQ n’aurait pu naître sans l’implication exemplaire de Québecor et les gestes philanthropiques qu’elle pose depuis les débuts d’Éléphant, il y a huit ans. Non seulement, tout l’argent recueilli par la location des films québécois sur Éléphant est retourné aux ayants-droit, mais Québecor a accepté de s’impliquer dans cet événement, unique au Canada, la présentation sur grand écran de films restaurés du monde entier. Le président-directeur de Québecor, M. Pierre Dion, n’a pas manqué, lorsqu’il a pris la parole devant le parterre du cinéma Impérial, de noter la taille de l’envoppe que son entreprise consacre chaque année pour soutenir la culture, au Québec, et en particulier la mémoire du cinéma québécois, un geste remarquable initié par son prédécesseur, Pierre Karl Péladeau.

 Le prix Mary-Pickford

Le moment le plus magique de Éléphant ClassiQ 2015 aura été, selon moi, l’attribution pour la première fois du prix Mary-Pickford, à l’actrice québécoise Geneviève Bujold. Ce prix, que vient de créer Éléphant ClassiQ, sera décerné chaque année à une femme qui s’est illustrée internationalement dans l’univers du cinéma, qu’elle soit actrice, productrice, réalisatrice ou scénariste. Nous sommes d’autant plus fiers que Geneviève ait, malgré son quant-à-soi un peu farouche, accepté d’être honorée ainsi, car il se passera sans doute beaucoup de temps avant qu’une autre Québécoise soit aussi méritoire. Geneviève a tourné dans 70 films, elle a une carrière internationale et a été en nomination pour l’Oscar de la meilleure actrice. Elle a joué aux côtés de Richard Burton, de Yves Montand, de Katherine Hepburn et tourné au Québec des films aussi importants que la trilogie de Paul Almond ou que Kamouraska de Claude Jutra. Éléphant ClassiQ avait choisi pour lui présenter le prix Mary-Pickford le soir de la première mondiale du film restauré Entre la mer et l’eau douce, premier long métrage de Michel Brault et son premier, elle aussi.

Remise du Prix Mary-PickfordCe prix, créé avec la complicité de la Mary Pickford Foundation, basée à Los Angeles, Sloan DeForest, directrice de la fondation et moi l’avons remis à Geneviève qui a été ovationnée par la salle remplie, au Cinéma Impérial. Comme on dit en informatique, la récompense était un alias, car le prix est si neuf que son design en a été confié à Anne Pritchard qui le concevra dans les prochains mois.

Il est intéressant de juxtaposer les carrières de Pickford et de Bujold, ces deux illustres femmes de cinéma, et de noter ce qui les apparie et ce qui les distingue l’une de l’autre. Tout d’abord, l’une et l’autre sont d’origines modestes; Pickford est née à Toronto, le 8 avril 1892, d’une mère immigrée irlandaise et d’un père méthodiste qui arrivait à peine à joindre les deux bouts comme factotum: mille métiers, mille misères! Genèviève est issue d’un père québécois et d’une mère irlandaise; elle vient du quartier Hochelaga, à Montréal, où dans un couvent catholique elle a reçu une éducation très stricte avant d’être admise au Conservatoire d’Art dramatique de Montréal.

Mary Pickford dans Little Annie RooneyAprès la mort prématurée de son mari, Charlotte, la mère de Mary Pickford, doit travailler comme danseuse à Toronto et prendre des pensionnaires. L’un d’eux fait jouer un petit rôle à Mary, qui n’a que 7 ans dans une production au Théâtre Princess. Quelques années plus tard,  Mary Pickford, sa mère, son frère et sa sœur ont eu la piqûre de la scène et font des tournées à travers l’Ontario. Ambitieuse et déterminée, Mary se donne alors six mois pour décrocher un premier rôle à Broadway, sinon elle abandonne tout. Elle ne décroche qu’un deuxième rôle, mais elle est tout de suite remarquée par l’«inventeur» de Hollywood, le génial D.W. Griffith qui tombe sous le charme de la jeune actrice, une adolescente de quinze ans qui comprend déjà et d’instinct que la comédie pour l’écran est plus simple et intime que le jeu ampoulé de l’époque.

Dès sa sortie du conservatoire, Geneviève Bujold est réclamée par le théâtre et c’est à Paris alors qu’elle tourne avec le Rideau-Vert que la mère d’Alain Renais qui va commencer un film suggère à son fils de jeter un coup d’œil sur cette nouvelle petite Geneviève Bujold (Entre la mer et l'eau douce)actrice québécoise. N’écoutant que sa mère et son flair, Resnais confie aussitôt à Geneviève le rôle principal de La guerre est finie aux côtés de Yves Montand. Pour Geneviève qui vient de tourner son premier long métrage dans le premier long métrage de Michel Brault, Entre la mer et l’eau douce, une carrière fulgurante s’amorce: coup sur coup, elle tourne le film culte de de Broca: Le roi de cœur, puis avec Louis Malle dans Le Voleur. Elle enchaîne avec des films de Paul Almond, devenu son mari, puis tourne aux États-Unis Anne of a Thousand Days aux côtés de Richard Burton. Nomination aux Oscars comme meilleure actrice. La Universal où elle est sous contrat lui propose aussitôt Mary, Queen of Scots. Elle se câbre: «Je serai encore reine, avec le même producteur, le même réalisateur, les mêmes costumes et la même moi, merci». Elle plante-là Universal qui lui intente une poursuite de 750,000$ pour bris de contrat et file en Grèce jouer dans Les Toyennes de Cacoyannis. Son rôle de Cassandre éblouit la sévère critique Pauline Kaël qui prévoit déjà que la jeune actrice québécoise fera des prodiges. Geneviève, ces grandes choses, elle les a réalisées, à sa manière et selon ses volontés. Depuis des années, entre ses tournages qu’elle choisit avec circonspection, elle vit dans une petite maison, à Malibu, et contemple le Pacifique.

Mary Pickford n’était pas si différente, elle non plus. Fatiguée d’être comme une marionnette dont les producteurs tiraient les ficelles, elle fonde en 1919 la United Artists (Artistes associés) avec D.W. Griffith, Charlie Chaplin et Douglas Fairbanks et décide de prendre ainsi le contrôle total de sa vie. Elle s’associe également à la fondation de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, mère des Oscars!

Ce ne pourrait être plus approprié que cette indocile Geneviève Bujold reçoive le premier Prix Mary-Pickford, un prix qui porte le nom d’une femme de cinéma, indépendante elle aussi, et qui a été la plus grande star du cinéma muet mondial.

Les 120 ans de Gaumont

Une magnifique exposition relatant la longue histoire de la Gaumont a été installée dans le hall de la Cinémathèque québécoise, pendant la durée d’Éléphant ClassiQ, un temps bien trop court, considérant la splendeur de cette histoire en affiches de la plus vieille société de cinéma au monde. Il est bien triste qu’il n’ait pas été dans les cartons de la Cinémathèque de la conserver plus longtemps, car cette expo ne peut être reconstituée; ces affiches à cause des droits d’auteur ont dû être déchiquetées à la fin de l’exposition. D’autant plus triste que l’expo installée par Gestev est une des plus belles qu’ait accueillie depuis longtemps la cinémathèque du boulevard de Maisonneuve. Il y en avait de toutes les décennies, à compter d’une affiche de l’ère Louis Feuillade. Les trésors de Gaumont.Nicolas Seydoux (Photo Mata-Hari)

«Gaumont est née avec le cinéma et a traversé toutes les crises vécues par le cinéma et la France; cela signifie deux guerres, la décolonisation, et au minimum une crise économique majeure», c’est ce que déclare de sa voix calme, mais assurée, M. Nicolas Seydoux, le président de cette société qui existe comme le précise son slogan «depuis que le cinéma existe».

C’est dans un article de Raphaëlle Bacqué du journal Le Monde qui date de deux ans que j’ai appris que Nicolas Seydoux avait commencé sa carrière comme analyste financier chez Morgan Stanley, à New York avant que deux vieux amis de Sciences Po, Daniel Toscan du Plantier, publicitaire, et Jean-Pierre Rassam, producteur, le convainquent de racheter Gaumont à son frère Jérôme. C’est vrai, comme l’écrit Bacqué que Nicolas Seydoux «n’a rien d’un patron et encore moins d’un producteur», je dirais plutôt que c’est un homme de velours, sobre, discret, dans des tons chauds mais brillants et clairs (clair pour lucide). Mais ce velours peut aussi avoir son côté rêche, Nicolas Seydoux a sur beaucoup de sujets une opinion qu’il partage avec passion et humour (parfois grinçant). Sur le cinéma français, il est intarissable, il le sait sur le bout des doigts, il le raconte avec verve et maintenant qu’il s’occupe, comme il dit: «du passé de Gaumont» il connait mieux que quiconque tous les recoins de la restauration comme les vertus et les traquenards du numérique. Son esprit vif, sa curiosité et son enthousiasme me font penser que ce magnifique septuagénéraire n’est qu’«à mi-parcours» pour reprendre le titre des mémoires d’un de ses amis, André Rousselet.

 Début d’un long parcours?

Nicolas Seydoux ouvre Éléphant ClassiQLa première véritable édition de Éléphant ClassiQ a été ouverte officiellement par Nicolas Seydoux et la réalisatrice Danièle Thompson qui était aussi la scénariste du film d’ouverture La folie des grandeurs, réalisé par son père Gérard Oury, en 1971, une production Gaumont évidemment.

Éléphant ClassiQ, un rejeton de Éléphant, mémoire du cinéma québécois, a une mission: faire connaître les classiques restaurés d’autres pays et les projeter sur grand écran. Cette année, c’étaient les films des pays francophones et, en 2016, si Québecor poursuit cette œuvre philanthropique exceptionnelle, les films restaurés de l’Italie seront à l’honneur.

Danièle Thompson ouvre Éléphant ClassdiQDanièle Thompson a délaissé deux jours le montage du film qu’elle vient de réaliser pour venir à Montréal ouvrir Éléphant ClassiQ et commenter son travail de scénariste sur La folie. Un scénario original, mais très inspiré du Ruy Blas de Victor Hugo. Le film qu’elle vient de tourner, Cézanne et moi, eh bien c’est la correspondance entre Émile Zola et Cézanne, une relation épistolaire qui a duré près de quarante ans entre ces deux hommes et qui a été rompue brutalement lorsque Zola a fait paraître L’œuvre en 1886, un roman sur la vie bohème des peintres de l’époque. C’est sur cette rupture dramatique que Thompson a échafaudé son scénario dont elle termine le montage.

Éléphant ClassiQ restera aussi mémorable pour la place qu’il a faite à Alice Guy, première femme cinéaste au monde. Cet hommage, qui a donné lieu à la reprise du film de Marquise Lepage, Le jardin oublié, fera également l’objet d’un futur blogue.

Denis Héroux

Depuis que j’ai commencé ce blogue, j’ai appris la mort de Denis Héroux, un ami de longtemps et même un ancien associé à la belle époque d’Onyx Films. Denis n’était pas le meilleur réalisateur – il le reconnaissait lui-même – mais il s’est avéré par la suite un producteur audacieux, ambitieux et visionnaire. Denis avait compris l’art des montages financiers, l’art de joindre ensemble les forces vives d’une production et l’art de vendre une salade. Ces talents-là lui ont permis de produire et co-produire de très grands films comme Atlantic City (Louis Malle), Le sang des autres et Violette Nozière (Chabrol), À nous deux (Claude Lelouch), La guerre du feu (Jean-Jacques Annaud), The Little Girl Who Lives Down The Lane (Nicolas Gessner), Le Matou (Jean Beaudin), Les Plouffe (Gilles Carle) etc. etc. Il aura aussi été le mentor de Justine Héroux qui produira elle-même plusieurs films par la suite.

Denis Héroux

Denis Héroux ne manquait pas d’une certaine arrogance, disons qu’il avait beaucoup d’assurance. Il arrivait habilement à faire rêver des investisseurs et à dénicher ensuite des réalisateurs qui rêvaient avec lui de faire le film de leur vie. Il était franchement intelligent et possédait un sens de l’analyse peu commun. Et il voyait grand. Est-ce pour cela qu’on l’a constamment sous-estimé? Que les chapelles du cinéma québécois l’ont presque toujours ignoré? Prix du Québec pour lui? Médaille de l’Assemblée nationale? Jamais de la vie. On trouve toujours quelqu’un de plus méritant. Moi, pas!

Salut, Denis.