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REPOSE EN PAIX, MICHEL.

- 22 septembre 2013

Michel, comme l’argentique…

Ce billet-ci, j’allais l’écrire sur Nicolas Bolduc, le jeune directeur-photo qui a filmé et éclairé le film Louis Cyr. Et j’avais imaginé comme titre: R.I.P. Kodak et Fuji. C’eût été un blogue qui aurait sûrement fait se cabrer mon vieil ami Michel Brault, car j’allais affirmer catégoriquement avec la complicité de Bolduc que la fin du film argentique était arrivée, qu’il ne resterait plus que quelques dinosaures comme lui et quelques oblibrius à la Xavier Dolan pour persister à croire que le film tel qu’il en sortait jadis des millions de kilomètres des moulins de Kodak ou Fuji était le nec plus ultra, que rien jamais ne l’égalerait ni ne le remplacerait vraiment.

Michel, il y a un bon moment!Juré, craché, Michel m’aurait appelé d’ici quelques jours et m’aurait dit de sa voix maintenant assez éraillée : «Veux-tu me dire, Claude, à quoi tu as pensé et surtout comment tu peux affirmer pareilles conneries; tu le sais, l’argentique ne sera jamais remplacé et pourtant j’ai expérimenté avec le numérique, il y a dans la pellicule quelque chose de magique, une qualité palpable que des gens comme toi ne remarquent peut-être pas, mais moi je la vois, je la sens..»

Et il m’eût invité dans sa grande maison de Bélœil pour me prouver son point par A+B, avec des schémas, des coupures de magazine, de vieilles photos qu’il avait prises et dont il m’eût fait admirer la texture en la comparant à d’autres provenant de caméras numériques.

Je lui aurais rapporté ce que m’a dit Nicolas, sur la terrasse du Café Cherrier lorsque je suis allé le rencontrer, après avoir tant admiré son travail sur Louis Cyr. «Claude, j’espère que je n’aurai plus jamais à tourner en film. Jamais. Pour moi, il n’y a plus que le numérique et la fabuleuse caméra Alexa de Arri.»

Michel aurait descendu ses lunettes sur son nez, celles qu’il retenait toujours par un cordon noir autour du cou, comme jadis son pose-mètre, et avec un soupir de mansuétude autant que d’agacement il aurait répliqué: «Oui, la Alexa, c’est formidable, mon fils Sylvain aussi en est entiché, mais ça reste que ça n’a pas la finesse, ça n’aura jamais la distinction de la pellicule».

Mais Michel ne m’appellera pas, il ne m’appellera plus.

Lorsque sa fille Anouk m’a appris la nouvelle, samedi après-midi, par téléphone, j’étais au bureau en train de travailler, j’avais vu son nom sur l’afficheur, j’ai répondu avec gaieté, je croyais que c’était pour Éléphant, car nous venons de terminer le dernier long métrage de Michel. Non, c’était pour m’annoncer que je n’aurais plus jamais ces longues discussions avec Michel, qu’il ne me glisserait plus jamais à l’oreille comme durant la projection du Kamouraska, numérisé et restauré par Éléphant, une de ses plus belles réussites de directeur-photo: «C’est beau, mais ce n’est pas de la pellicule».

Je suis retourné à mon travail sur Final Cut Pro pour extraire du Party de Pierre Falardeau la scène du suicide de Boyer (Julien Poulin) pour un projet futur d’Éléphant et là, subitement, je fus assommé. La scène, je ne l’ai pas sortie, je ne pouvais pas, la mort de Michel occupait toute la place dans ma tête. Je pleurais pour Marie-Marthe, sa femme, pour les enfants et les autres qui restent de sa famille.

Comme des frères!Au temps des carrés rouges

Michel Brault, Claude Jutra et moi, nous avons passé tellement de temps ensemble. Nous étions si liés. Quand nous nous sommes retrouvés ensemble à l’Office national du film, au milieu des années 50, les deux étaient plus avancés que moi, côté cinéma. Je m’étais joint à l’ONF comme scénariste et apprenti réalisateur. Je n’écrivais pas mal, Michel et Claude n’écrivaient pas mal non plus, mais beaucoup moins bien que moi. Alors tandis que Michel m’apprenait les rudiments de la caméra, j’écrivais ses présentations de projets. Et j’écrivais avec Jutra un scénario de long métrage qui n’a jamais vu le jour.

Nous étions toujours ensemble. Comme des frères.

Chez Michel, ce que j’admirais le plus, c’était son œil, sa façon de regarder avec la caméra, les subtilités de ses éclairages. Et il avait ses idées auxquelles il tenait souvent avec une opiniâtreté telle que les ânes pouvaient ensuite paraître dociles.

Nous avons restauré plusieurs des films de Michel pour Éléphant, j’ai revu les couleurs avec lui, dans la salle de colorisation chez Technicolor avec le si habile coloriste Vince Amari, nous avons travaillé les trois ensemble à donner à ses films le «look» exact qu’il souhaitait, avec des précisions que seul permet le numérique.

C’est sans doute la tête encore pleine de ces sessions de travail que lorsque je suis allé au cinéma voir Louis Cyr, j’ai été bouleversé par les images de ce film. Il y avait une vraie relève pour les Michel Brault, pour les Pierre Mignot, il y avait un type dont je n’avais jamais remarqué le nom, un Nicolas Bolduc, qui créait au cinéma des clairs-obscurs à faire baver d’envie Le Caravage, Rembrandt ou Georges de La Tour. Une audace folle dans des splendeurs d’images où, parfois, le personnage principal n’existe que par le reflet d’une lueur tempérant ce que l’ombre aurait eu de trop noir et produisant cet effet magique.

Louis Cyr, l'homme le plus fort

Ce pouvait-il qu’on prenne ce même genre de risques en tournant sur pellicule? Je me suis informé. Non, Louis Cyr, justement, avait été tourné en numérique.

Par Nicolas Bolduc.

Nicolas BolducUn grand type mince, dans la jeune quarantaine, qui a fait des études formelles de cinéma à l’université et qui, lui aussi, pendant longtemps n’avait juré que par le film. Puis il partit tourner Rebelle avec Kim Nguyen, dans des conditions difficiles et dans un coin du monde où il était carrément impossible d’envoyer ou recevoir des rushes. Rebellle ne pouvait se faire qu’en numérique. Point.

«Dès que j’ai vu les résultats, dit-il, je savais que pour moi la pellicule c’était terminé, et j’espérais secrètement ne plus jamais avoir à m’en servir

Et qui plus est, Nicolas est déterminé à continuer de toujours faire le cadre lui-même, bien qu’il souhaite pouvoir bientôt passer aussi à la réalisation.

En cela on se rejoignait complètement. De ce côté nous sommes lui et moi absolument «lelouchtiens». Nous voulons être le premier spectateur, nous voulons tenir la caméra, elle est comme le prolongement de nous-mêmes.

Malgré ces soixante ans d’amitiés, il y a sûrement beaucoup d’autres choses que je ne connais pas ou que je nai pas comprises de Michel Brault, mais qu’il ait à un moment de sa vie décidé de retirer son œil du viseur, qu’il ait laissé à d’autres le soin de cadrer à sa place, je ne me le suis jamais expliqué.

Michel, c’était une caméra; son regard, c’était l’objectif; sa façon de la manipuler, cette caméra, c’était son allure, sa façon de bouger; Michel, c’était Nureyev! C’était un peintre aussi. Et un observateur curieux, fin, parfois cruel, balzacien!

Michel s’en va. On pleure, on désespère. Nicolas Bolduc arrrive, lui. On espère.

Au fond, est-ce que ce n’est pas ça la vie?