Articles taggués ‘culture cinématographique

PAS TROP DE CINÉMA SALLE

- 10 mars 2017

Le cinéma dans un mouchoir

Votre dernier film vu en salle remonte à quand? Non, non, surtout ne répondez pas, car ça risquerait de faire encore plus mal aux statistiques. Et comme elles m’ont catastrophé les statistiques de la fréquention des cinémas qui ont été publiées, à la fin du mois dernier!

Au Québec, le nombre d’entrées a diminué de 7% comparé à l’année précédente et, comme si ce n’était pas assez dramatique, eh bien c’est le pire résultat depuis 1994, ça fait donc vingt-trois ans qu’on a autant oublié d’aller au cinéma. Quant au taux d’occupation des salles – il y a eu 949,000 projections durant l’année – c’est le plus anémique depuis 1975. Ça fait 43 ans que les cinémas du Québec n’ont pas été aussi vides.Onanisme audio-visuel

Mais n’est-ce pas la même chose partout? Les Québécois ne seraient-ils pas comme les autres et préféreraient regarder les films dans un mouchoir de poche et, même en solitaire, plus souvent qu’autrement le nez collé sur l’écran de leur téléphone. Une sorte d’onanisme audio-visuel.

Non, ce n’est pas pareil partout.

Tandis qu’au Québec on désertait les salles, 2016, en France, fut une année exceptionnelle : 210 millions de cinéphiles se sont présentés aux guichets, le deuxième meilleur score depuis cinquante ans. (en 2011, on avait même vendu 217 millions de billets). Le tiers de ces 210 millions de tickets de 2016 furent achetés pour des films français.  Chez nous, aucune crainte, pas de chauvinisme : sur 100 personnes qui entrent dans les salles, seulement 6 achètent Québécois. 87 autres achètent Américains. Comptez sur les Québecois, M. Trump : We’re all making America great! Les 6% restants, de pauvres égarés, voient un salmigondis de cinéma britannique, français de France, italien, japonais,  chinois ou arabe.

Pourquoi?

La première raison qui vient à l’esprit pourrait être la paresse ou tout simplement l’ampleur de l’exercice. Sortir de chez soi, surtout l’hiver, prendre l’auto ou le métro, convoquer une gardienne si l’on a des enfants, trouver une place de stationnement, revenir, reconduire la gardienne, quelle entreprise! Et quelle dépense aussi.

Il y a en effet le prix des billets, en outre de se faire escroquer pour une bouteille d’eau et un sac de pop corn ou de croustilles bruyantes.cric, crac, croc Lorsque nous sommes allés voir La La Land, au Forum, un énergumène que j’aurais voulu étrangler (mais il était costaud) a croqué durant une bonne partie du film des bonbons assourdissants, comme s’il chiquait du polystyrène. Il est évident que nous n’avons pas à subir cela lorsque nous nous glissons douillettement sur nos Charles Eames devant notre cinéma maison et clicquons iTunes ou illico. Mais ce confort est un pis-aller; le cinéma ce n’est pas cela, c’est un jeu de société, comme le théâtre, comme le hockey ou le Grand Prix.

Peut-être que le hockey et le Grand Prix devraient avoir des prix plus abordables. Le cinéma aussi. Il faut se souvenir des vociférations de nos exploitants de salle lorsque, dans les années 80, nous nous battions pour un prélèvement au boxoffice (mesure prise depuis longtemps en France) afin d’investir dans notre cinéma. Les cinémas allaient faire faillite, les cinéphiles n’accepteraient jamais cette augmentation du prix du billet. Pensez au prix du billet dans les années 80 et aux prix maintenant; est-ce que les exploitants de salle nous ont demandé une seule fois notre avis sur ces hausses? Non, ils font comme ils l’entendent et au lieu que la fréquentation des salles subventionne la production, les gouvernements le font, comme ça tout le monde est tranquille et les radios x.y.z. peuvent à leur guise traiter les cinéastes d’assistés.

Pourquoi 87% de cinéma américain?

Parce que c’est à peu près tout ce qui nous est offert. Les films québécois, on se dépêche de les virer de l’écran, malgré tout l’argent versé par les institutions aux distributeurs pour qu’ils y restent. Non, on ne les gardera jamais une représentation de trop. Jamais. Et surtout ne pensez pas que les exploitants de salles ou les distributeurs sont ceux qui perdent de l’argent.

Je me reporte de nouveau aux années 80 alors que nous avions déployé tant d’efforts pour que la distribution devienne québécoise ; une loi du cinéma a même été passée à cet effet. Une loi qu’on n’applique même plus. Croyez-vous vraiment que la distribution du cinéma appartienne aux Québécois comme le voulait la loi? Répondez sans rire. On flotte off-shoreLe meilleur de la distribution appartient désormais à des compagnies dirigées off shore mais prétendument «contrôlées» par des yes men emmitouflés jusqu’au cou dans des fleurdelisés pour donner l’illusion que les inopérantes lois québécoises sur la distribution sont respectées.

Problème de salles?

Ça ne m’apparait pas fondamentalement être le problème majeur, les salles, bien que celles-ci semblent plutôt aménagées pour les block-busters qu’on met aussi à la porte à leur moindre défaillance. Les petites salles qui peuvent se permettre de garder des films à l’affiche plus longtemps ne sont, il est vrai, pas nombreuses : le Cinéma du Parc, le Beaubien et bientôt celle qu’ouvrira Claude Chamberlan, aussi increvable que Captain Marvel. Au Beaubien, comme au Cinéma du Parc, on n’est pas aux Hall et bar, Les FauvettesFauvettes, Place d’Italie, à Paris où un ancien cinéma a été transformé génialement en plusieurs petites salles super confo où l’on sert même des repas qui ne font pas de bruit. Le cinéma Les Fauvettes est une pure merveille. Jérôme Seydoux le destinait au cinéma de patrimoine, mais le marché l’a fait changer d’idée; il aurait tout de même pu garder UNE salle pour le patrimoine. Je lui en veux pour cela, M. Seydoux, mais ce n’est pas moi qui le ferai changer d’idée.  Ici, nos plus belles sallles art et essai de l’ExCentris, elles, sont en train de pourrir. Je me demande quel entêtement financier (est-ce la SODEC?) n’a pas permis de conclure un accord avec MK2 alors que les Karmitz avaient l’œil sur cet endroit merveilleusement situé, avec parking, et avec aussi du bon manger (lorsqu’il y avait l’iinventive Caroline Dumas aux chaudrons).

Manque flagrant de culture cinéma.

Il y a si longtemps qu’on resasse les mêmes explications pour la diminution constante de la fréquentation des cinémas au Québec que j’ai eu envie de regarder ailleurs. De nous flageller là où on ne l’a pas encore été.

Et j’ai trouvé un endroit en friche dans nos cerveaux, un terrain vague, désertique, sauvage où les méninges pourraient cultiver et entreposer la culture cinématograpique, mais ne le font pas. Presque zéro activité. Vacant.

Il n’y a pas de culture cinématographique au Québec. Il y a des moments d’émotion et d’excitation, on s’enflamme pour Dolan, pour Denis Villeneuve ou Jean-Marc Vallée lorsqu’ils s’illustrent à l’étranger; nos Justin, Mélanie, Philippe félicitent à tour de bras et s’agitent  momentanément sur les réseaux sociaux en termes convenus, mais ce n’est pas ça, la culture cinématographique. Pas qu’un coup de lèche épisodique et insignifiant de nos dirigeants sur Twitter ou FB.

La culture cinématographique, ça s’enseigne à l’école, ça se discute dans les familles, avec des amis, ça se cultive dans des magazines, ça se bâtit dans des discussions de société et ça s’entretient en allant au cinéma dans des salles, avec ses semblables, en riant et en pleurant avec eux. Pas en visionnant des films sur son téléphone en attendant de voir le dentiste ou sur sa tablette avec un casque pour ne pas déranger son type qui regarde religieusement le CH. Mais le CH, justement, ça c’est une religion, comme le cinéma devrait en devenir une.

Et cette culture cinématographique, les sociétés de diffusion doivent l’entretenir, la propager. Ici, ça ne se fait pratiquement pas. Il y a bien Frédéric Corbet avec MAtv qui fait tous les efforts, mais il ne peut pas être seul et dans une télévision communautaire en plus. Pour les grands diffuseurs, le cinéma n’existe à peu près pas, une mention par-ci par-là, c’est tout. Pareil à la radio où l’on parle plus de cuisine que de cinéma.

Notre illettrisme.

maigre rayon cinémaVous voulez savoir combien il y a de magazines spécialisés de cinéma au Québec? DEUX! Séquences et 24 Images. En France, des magazines de cinéma, il y a en plus de QUARANTE qui sortent régulièrement des presses et 14 autres en ligne. Sans compter tous les magazines people et les grands quotidiens qui consacrent beaucoup d’espace au cinéma et à ses vedettes. Il y a même des magazines comme Télérama qui se permettent des éditions spéciales sur des sujets aussi «ésotériques» que le cinéma d’animation.

TeleramaÀ Paris, c’est impossible de se trouver dans un restaurant ou dans un café sans entendre parler de cinéma autour de soi. On croirait les Français accros au manger, non! C’est au cinéma qu’ils le sont. La bouffe vient en deuxième et la politique bien plus tard, sauf ces temps-ci, alors qu’elle est devenue aussi dysfonctionnelle que celle de la Maison Blanche.

Thierry Frémaux (M. Festival de Cannes) rapporte dans son journal Sélection officielle (Grasset) que David Lynch lui a déclaré un soir, dans un café de Saint-Germain : «Quand le cinéma mourra, la France sera le dernier pays où il respirera».Le journal de Thierry Frémaux Voilà en effet comment est enracinée la passion du cinéma chez les Français.

Pourtant, chez nous, ça avait bien commencé. Dès 1942, au Québec, était fondée la revue Cinémonde «au service des cinéphiles canadiens-français» lisait-on sur la page éditoriale. Ce service aux cinéphiles s’est arrêté au bout de cinq ans. Puis, à partir de 1949, la Jeunesse étudiante catholique (la JEC of all people, faut le faire!) encourage la naissance des ciné-clubs et la Commission étudiante du cinéma de la JEC crée Découpages, un «cahier d’éducation cinématographique» dont les principaux collaborateurs sont les Michel Brault, Pierre Juneau, Marc Lalonde et Jacques Giraldeau. Découpages durera 17 numéros, de 1950 à 1955. Une autre revue, Séquences, prendra la relève puisqu’il reste encore pas mal d’éducation cinématographique à faire.Screen Shot 2017-03-05 at 5 Séquences dure toujours, elle est élitiste, peu lue et je dirais que son influence est assez homéopathique.

Voilà le peu sur quoi compte le Québec pour entretenir la culture cinématographique de tout un peuple. Des miettes pour les oiseaux.

Je m’en voudrais en terminant de ne pas mentionner la présence, depuis dix ans, d’Éléphant, mémoire du cinéma québécois. Soit, ce nom et ce répertoire ne sont pas encore sur toutes les lèvres, mais de plus en plus de cinéphiles savent qu’on peut voir plus de 235 films québécois restaurés à toute heure du jour ou de la nuit, sur illico ou sur iTunes, qu’on peut en savoir plus sur le cinéma en visitant le site http://elephantcinema.quebec le bruit se répand tranquillement. Et qu’on peut même voir de ces films sur GRAND ÉCRAN, grâce à Éléphant sur grand écran, une fois par mois à la Cinémathèque québécoise et dans le magnifique auditorium Sandra et Alain Bouchard du Pavillon Lassonde du Musée national des beaux-arts de Québec.

En découvrant ainsi les films des Brault, Mélançon, Beaudin, Lanctôt et cie, les Québécois forgeront leur goût de se précipiter sur ceux des Podz, Giroux, Archambault ou Morissette et ne manqueront jamais pour toute la télévision du monde un Villeneuve, Dolan ou Vallée.

Cannes, Berlin, Venise, Oscars, le cinéma québécois «fait» presque chaque année les éliminatoires, mais sa notoriété, sa culture, n’atteignent pas encore celles du CH dont je me souviens à peine de la dernière fois qu’il a remporté la coupe Stanley.

Nous avons encore une culture cinématographique de pee-wee.