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DES RATS À LA CINÉMATHÈQUE

- 13 juillet 2015

Un premier genre de rats…

felix: amenez-en des rats!

Félix: amenez-en des rats!

Le Quartier latin, Montréal. Par les plus algides soirs d’hiver. Ils montent du métro. Ou descendent des autobus, à l’angle Saint-Denis et de Maisonneuve. D’autres, souvent solitaires, sortent de voitures qu’ils ont réussi à garer dans un des rares espaces que n’ont pas encore occupés les habitués du théâtre Saint-Denis ou des Trois Brasseurs. Ils trottinent une centaine de mètres sur de Maisonneuve et s’engouffrent vite derrière les portes vitrées d’une façade pas trop éclairée en face du beau théâtre La Cinémathèque québécoisePierre-Péladeau. Ces habitués, ces dévôts, ces rats disparaissent à l’intérieur de la Cinémathèque québécoise où dans l’une des deux salles de projection, ils se laissent engourdir aussi bien dans une rétrospective d’Alexander Mackendrick que dans les choix ésotériques de quelque réalisateur sud-américain de passage à qui la direction aura donné carte blanche pour la programmation.

C’est ça une cinémathèque!

C’est ça La Cinémathèque québécoise. Au 335 est boulevard de Maisonneuve. C’est là que se réunissent plusieurs fois par semaine, pour un prix d’entrée minimum, les rats de cinémathèque. Cette cinémathèque compte aujourd’hui près de 500 membres, dont plusieurs professionnels du cinéma, mais les dévôts ce ne sont pas vraiment eux. Il n’y plus de projections dans les sous-sols d’églises, plus de salles de quartier ou de répertoire, ce sont les rats, chassés de ces lieux, qui viennent à la cinématèque grignoter pour quelques sous la nourriture qu’on leur a retirée ailleurs.

Ces dévotieux du septième art connaissent aussi en général ce qu’est une cinémathèque: un endroit où l’on conserve avec soin les films  et où on projette périodiquement les films conservés là ou par d’autres cinémathèques semblables dans le monde. Et les grandes cinémathèques du monde, on peut les compter sur les doigts de la main, la Cinémathèque québécoise compte parmi celles-là. Guy-L. Côté, circa 1960Elle a été fondée en 1963 par Guy-L. Côté, Jacques Giraldeau, (ces deux-là, d’ancien collègues de l’Office national du film) Michel Patenaude, Avram Garmaise, Roland Brunet, Guy Comeau, Rock Demers, Talbot Johnson, John Rolland et Roy Little. On la baptise d’abord du nom bizarre de Connaissance du cinéma, puis elle prend le nom de Cinémathèque canadienne avant de devenir enfin, en 1971, ce qu’elle est véritablement: la Cinémathèque québécoise, une des seules en Amérique du nord qui est membre reconnu et affilié à la Fédération internationale des archives du film (FIAF).

Pas une petite affaire!

Cette Cinémathèque québécoise, un organisme sans but lucratif qui appartient à ses membres, n’est pas une petite affaire. Sans elle, la majeure partie de notre cinéma aurait probablement disparu à jamais. D’autant que les musées traditionnels du monde entier ont toujours levé le nez sur le septième art. Le septième, ça ne les intéresse pas. Sauf au Musée d’Art Moderne de New York (MOMA), le seul qui ait jusqu’ici considéré le cinéma aussi important que la sculpture ou la peinture et qui, lui, le conserve et le montre.

Ici, quand les vieux films n’ont pas servi à allumer les feux de camp de distributeurs et d’exploitants de salles (le nitrate de l’époque brûlait bien) ils étaient rangés n’importe où: des caves, des greniers, des granges ou jetés aux ordures.

La Cinémathèque québécoise, ce n’est pas une petite affaire. Logo EléphantSans elle, Éléphant, mémoire du cinéma québécois, cette extraordinaire initiative de Pierre Karl Péladeau, soutenue généreusement par Québecor, n’aurait sans doute jamais vu le jour ou, du moins, Éléphant n’en serait pas, huit ans plus tard à 250 films numérisés, restaurés et rendus accessibles. Éléphant, un des plus importants mécénats culturels du Québec, à l’heure actuelle.

Non, la Cinémathèque québécoise, ce n’est pas une petite affaire. Pourtant, son budget, dont le gouvernement du Québec ne supplée que 50 pour cent, n’est qu’un maigre 5 millions $. Le reste provient des membres et de diverses autres institutions municipales et fédérales, de l’activité déployée par la Cinémathèque et de la bonne volonté de son personnel qui, bien que syndiqué, fait des sacrifices de salaires depuis une décennie sans trop rechigner.

L’autre sorte de rats.

Bien sûr, il y a les rats de cinémathèque que j’ai essayé de décrire plus haut, mais il y a aussi les autres: les rats qui grugent, qui grignotent, prêts à fondre sur les miettes d’une pauvre cinémathèque, squelettique et pâle qui, depuis sa fondation, s’est si bien faite à son état qu’elle pourrait malgré tout ne jamais mourir.

Et ces rats ont des fourmis dans les membres. Ça les démange de retirer quelques pierres à la structure d’un édifice pourtant dans un équilibre déjà très précaire. Juste pour voir, on dirait. Juste pour voir s’il tiendrait toujours. Comme si l’œuvre de cet organisme essentiel à la survie du patrimoine cinématographique de toute une nation n’était qu’un jeu de pick-up sticks. «Tiens, réfléchit le rat, si on retirait cette baguette-ci, l’ensemble continuerait peut-être à tenir quand même». Ça tient! «Allons-y d’une autre, s’enhardit le rat. Ça vacille mais ça tient toujours. «Encore une», s’enthousiasme le rat devenu frénétique.

On connait très bien la suite.

Mais quelle frénésie peut pousser des gouvernants (comme ceux que nous avons actuellement à Québec) à s’amuser à pick-up sticks avec une structure aussi importante et essentielle que la Cinémathèque québécoise, à s’amuser de la voir au bord de l’abîme, de chercher même à l’y pousser?

Heureusement, au printemps, les rongeurs ont été surpris à ronger. L’alerte a été sonnée. Tous ceux qui ont contribué à l’échafaudage d’une cinémathèque de qualité internationale se sont émus, ils se sont mobilisés contre les ragondins et les sournois. Et il y avait Iolande Cadrin-Rossignol, une directrice intérimaire qui pendant un peu plus de deux ans a défendu la cinémathèque comme une lionne, ses lionceaux. Le ministère de la Culture du Québec s’en est senti lui-même égratigné.

L’administration de la cinémathèque a alors remercié la lionne et nommé Marcel Jean, le général.un  général, Marcel Jean, pour lutter contre la dilution de l’institution, pour mener la bataille de sa survie et la mener à la victoire d’une existence normale: une existence où l’on reconnaîtrait la place essentielle qu’elle occupe, la vigueur qu’elle doit avoir et les vivres dont elle a besoin pour cette tâche qui est collective et dont la responsabilité appartient à la collectivité, ce qui comprend aussi l’État. Marcel Jean pourrait y arriver. Il est petit, il a l’air coriace de Napoléon et il aurait plutôt la mentalité Austerlitz que Waterloo.

La Cinémathèque n’est-elle pas parmi les premiers PPP? Le partenariat privé y est déjà, qu’attend l’État pour garantir une fois pour toute le partenariat public?

monographieLa Cinémathèque, j’en parle d’autant plus à mon aise. Elle n’a jamais été très généreuse avec le cinéaste que je suis. Une cinémathèque a une tendance naturelle à préférer ceux qui réalisent des films plus amphigouriques que populaires. Cela dit, toutes les cinémathèques du mondes se ressemblent sur ce point. Alors qu’elle s’appelait la Cinémathèque canadienne, en 1966, j’avais eu droit à une soirée Claude Fournier et une monographie dont voici la couverture, une monographie assez lisse puisque je commençais dans le métier. En 51 ans, elle ne m’a jamais confié une carte blanche; sans doute qu’avec les films que je fais, je ne saurais choisir les films qui lui font!

cinemathque annonceUne cinémathèque, c’est la pierre angulaire de la préservation de notre patrimoine cinématographique. De tout un pan de notre culture.

Elle doit vivre à l’abri des vicissitudes quotidiennes. Elle doit aussi trouver le moyen de transformer les spectateurs plus ordinaires en rats de cinémathèque.

L’homme à la tronçonneuse

- 10 avril 2015

Rage au volant du gouvernement.

L’homme à la tronçonneuse du Badgegouvernement Couillard, le président du trésor du Québec, M. Martin Coiteux, celui qui avait sorti sa scie mécanique pour faire peur à tous les jeunes des conservatoires du Québec, brandit maintenant son instrument devant la vitrine de la Cinémathèque québécoise.

Un autre cas de rage au volant du gouvernement.

Il apparaît si évident, pour ceux qui ne sont pas trop naïfs que le gouvernement n’a qu’une chose en tête: envoyer la Cinémathèque dans le lit de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec en imaginant que la fusion des deux institutions lui coûterait moins cher et que ces deux institutions sont tellement semblables («après tout, a dit un autre ministre, elles conservent toutes les deux du patrimoine!») qu’elles vont s’entendre comme cul et chemise.

Le budget de la BAnQ est d’environ 95 millions $ par année, celui de la Cinémathèque: 5 millions $. Dans le cas d’un couple si désassorti, il devient très évident que la pauvresse devra supplier chaque mois la plus riche de lui donner un peu d’argent de poche pour payer ses quelques employés, son loyer et son épicerie.

Il ne faut pas, comme M. Coiteux, avoir enseigné longtemps aux HEC pour comprendre que la Cinémathèque ne survivra pas longtemps en vivant au crochet de la BAnQ. Elle deviendra bientôt une «entretenue», une section audio-visuelle vivant selon le bon plaisir et la générosité de sa maîtresse.

Quand il a brandi sa tronçonneuse à la face des conservatoires, le Bonhomme Sept Heures du gouvernement a fait peur à tout le monde, les enfants se sont mis à pleurer comme dans l’automobile assiégée, la semaine dernière. Mais pour ce qui est de la Cinémathèque québécoise, son agression doit être plus subtile: la cinémathèque est un organisme privé qui a célébré ses 50 ans, l’an dernier, et ses membres (environ 350) ne sont pas des enfants d’école.

Pour la précipiter dans le Queen Size de la BAnQ, il faudrait que les membres acceptent d’abord de dissoudre l’institution, ce qui semble être loin d’être fait, considérant le résultat d’une assemblée générale spéciale, le 7 avril dernier, au cours de laquelle la résolution suivante a été adoptée à l’unanimité:  Ayant manifesté vivement leur inquiétude quant à l’avenir de la Cinémathèque québécoise, ses membres, réunis en assemblée générale spéciale, donnent le mandat au Conseil d’administration de poursuivre l’examen de toutes les hypothèses permettant à la Cinémathèque québécoise de poursuivre sa mission à la condition expresse qu’elles ne mettent pas en péril son existence, son autonomie, son statut légal et sa structure de gouvernance. (C’est moi qui souligne).

Mais l’homme à la tronçonneuse n’est pas forcément si bête, il semble avoir déterminé d’atteindre plutôt son but par la ruse et la séduction en faisant scintiller un miroir aux alouettes. D’abord, un peu comme Séraphin et son sac d’écus, il s’amuse à faire clinquer les 95 millions $ du budget de la BAnQ qui, malgré ses millions, fait pourtant des mises à pied et coupe déjà dans ses services. Puis il fait briller les gros serveurs informatiques de la BAnQ, ses épatants services administratifs, son personnel compétent et laborieux (ils font tous partie de la fonction publique!) etc. etc.

Mais qu’arriverait-il éventuellement de la Cinémathèque? C’est écrit dans le ciel qu’elle deviendrait un pauvre petit poisson dans le gros aquarium vert de la rue Berri. Une succursale audio-visuelle.

Que sauverait l’État?  RIEN.

Lorsqu’on a une tronçonneuse à la main, on tronçonne, ça va de soi, et ça fait tellement de ramdam que ça empêche de réfléchir.

Le gouvernement qui a lancé le conseil d’administration de la Cinémathèque québécoise sur l’étude de solutions pour assurer la stabilité financière de la Cinémathèque (il lui manque à peu près 6/700,000$ par an) y compris une fusion avec la BAnQ n’a évidemment pas beaucoup réfléchi.

Monsieur Coiteux, dont on dit qu’il privilégie toujours le privé sur l’État, a-t-il seulement pensé que la Cinémathèque est un organisme privé justement, que la moitié seulement de son budget de 5 millions$ lui vient de Québec. Le reste de l’argent de la Cinémathèque vient des membres, de ses divers partenariats, de subventions du Conseil des Arts et de la Ville de Montréal.

Si la Cinémathèque est précipitée dans le Queen Size de la BAnQ, le gouvernement croit-il vraiment que les membres vont continuer à payer leurs cotisations? que le Conseil des Arts, que la Ville de Montréal vont continuer à contribuer?

J’en doute!

Et en tous cas, pas moi qui suis membre depuis cinquante ans.

 L’horreur de toute fusion.

Cette situation crève tellement les yeux qu’on se demande pourquoi Québec fait perdre le temps du conseil d’administration en le forçant à examiner cette ridicule possibilité de fusion avec la BAnQ? Pourquoi Québec fait-il planer pareille menace sur un organisme qui survit de peine et de misère en accomplissant une mission essentielle à toute nation civilisée: la conservation de son patrimoine cinématographique et télévisuel. Qu’il remplit cette mission en partie avec des fonds privés et grâce aussi aux sacrifices de son personnel (les salaires des employés sont gelés depuis 2008 et pourtant ce personnel dévoué et compréhensif est affilié à la CSN…) Ces mêmes employés seraient probablement en grande partie les premiers sacrifiés sur l’autel de la fusion. Une horreur, seulement à y penser.

En dépit de la réunion spéciale des membres, le 7 avril, toute menace est loin d’être écartée. On peut s’attendre à tout lorsqu’un homme au volant d’un gouvernement s’amuse avec une tronçonneuse.

Parlez-en à la petite famille d’Alexandre et Karine.