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L’homme à la tronçonneuse

- 10 avril 2015

Rage au volant du gouvernement.

L’homme à la tronçonneuse du Badgegouvernement Couillard, le président du trésor du Québec, M. Martin Coiteux, celui qui avait sorti sa scie mécanique pour faire peur à tous les jeunes des conservatoires du Québec, brandit maintenant son instrument devant la vitrine de la Cinémathèque québécoise.

Un autre cas de rage au volant du gouvernement.

Il apparaît si évident, pour ceux qui ne sont pas trop naïfs que le gouvernement n’a qu’une chose en tête: envoyer la Cinémathèque dans le lit de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec en imaginant que la fusion des deux institutions lui coûterait moins cher et que ces deux institutions sont tellement semblables («après tout, a dit un autre ministre, elles conservent toutes les deux du patrimoine!») qu’elles vont s’entendre comme cul et chemise.

Le budget de la BAnQ est d’environ 95 millions $ par année, celui de la Cinémathèque: 5 millions $. Dans le cas d’un couple si désassorti, il devient très évident que la pauvresse devra supplier chaque mois la plus riche de lui donner un peu d’argent de poche pour payer ses quelques employés, son loyer et son épicerie.

Il ne faut pas, comme M. Coiteux, avoir enseigné longtemps aux HEC pour comprendre que la Cinémathèque ne survivra pas longtemps en vivant au crochet de la BAnQ. Elle deviendra bientôt une «entretenue», une section audio-visuelle vivant selon le bon plaisir et la générosité de sa maîtresse.

Quand il a brandi sa tronçonneuse à la face des conservatoires, le Bonhomme Sept Heures du gouvernement a fait peur à tout le monde, les enfants se sont mis à pleurer comme dans l’automobile assiégée, la semaine dernière. Mais pour ce qui est de la Cinémathèque québécoise, son agression doit être plus subtile: la cinémathèque est un organisme privé qui a célébré ses 50 ans, l’an dernier, et ses membres (environ 350) ne sont pas des enfants d’école.

Pour la précipiter dans le Queen Size de la BAnQ, il faudrait que les membres acceptent d’abord de dissoudre l’institution, ce qui semble être loin d’être fait, considérant le résultat d’une assemblée générale spéciale, le 7 avril dernier, au cours de laquelle la résolution suivante a été adoptée à l’unanimité:  Ayant manifesté vivement leur inquiétude quant à l’avenir de la Cinémathèque québécoise, ses membres, réunis en assemblée générale spéciale, donnent le mandat au Conseil d’administration de poursuivre l’examen de toutes les hypothèses permettant à la Cinémathèque québécoise de poursuivre sa mission à la condition expresse qu’elles ne mettent pas en péril son existence, son autonomie, son statut légal et sa structure de gouvernance. (C’est moi qui souligne).

Mais l’homme à la tronçonneuse n’est pas forcément si bête, il semble avoir déterminé d’atteindre plutôt son but par la ruse et la séduction en faisant scintiller un miroir aux alouettes. D’abord, un peu comme Séraphin et son sac d’écus, il s’amuse à faire clinquer les 95 millions $ du budget de la BAnQ qui, malgré ses millions, fait pourtant des mises à pied et coupe déjà dans ses services. Puis il fait briller les gros serveurs informatiques de la BAnQ, ses épatants services administratifs, son personnel compétent et laborieux (ils font tous partie de la fonction publique!) etc. etc.

Mais qu’arriverait-il éventuellement de la Cinémathèque? C’est écrit dans le ciel qu’elle deviendrait un pauvre petit poisson dans le gros aquarium vert de la rue Berri. Une succursale audio-visuelle.

Que sauverait l’État?  RIEN.

Lorsqu’on a une tronçonneuse à la main, on tronçonne, ça va de soi, et ça fait tellement de ramdam que ça empêche de réfléchir.

Le gouvernement qui a lancé le conseil d’administration de la Cinémathèque québécoise sur l’étude de solutions pour assurer la stabilité financière de la Cinémathèque (il lui manque à peu près 6/700,000$ par an) y compris une fusion avec la BAnQ n’a évidemment pas beaucoup réfléchi.

Monsieur Coiteux, dont on dit qu’il privilégie toujours le privé sur l’État, a-t-il seulement pensé que la Cinémathèque est un organisme privé justement, que la moitié seulement de son budget de 5 millions$ lui vient de Québec. Le reste de l’argent de la Cinémathèque vient des membres, de ses divers partenariats, de subventions du Conseil des Arts et de la Ville de Montréal.

Si la Cinémathèque est précipitée dans le Queen Size de la BAnQ, le gouvernement croit-il vraiment que les membres vont continuer à payer leurs cotisations? que le Conseil des Arts, que la Ville de Montréal vont continuer à contribuer?

J’en doute!

Et en tous cas, pas moi qui suis membre depuis cinquante ans.

 L’horreur de toute fusion.

Cette situation crève tellement les yeux qu’on se demande pourquoi Québec fait perdre le temps du conseil d’administration en le forçant à examiner cette ridicule possibilité de fusion avec la BAnQ? Pourquoi Québec fait-il planer pareille menace sur un organisme qui survit de peine et de misère en accomplissant une mission essentielle à toute nation civilisée: la conservation de son patrimoine cinématographique et télévisuel. Qu’il remplit cette mission en partie avec des fonds privés et grâce aussi aux sacrifices de son personnel (les salaires des employés sont gelés depuis 2008 et pourtant ce personnel dévoué et compréhensif est affilié à la CSN…) Ces mêmes employés seraient probablement en grande partie les premiers sacrifiés sur l’autel de la fusion. Une horreur, seulement à y penser.

En dépit de la réunion spéciale des membres, le 7 avril, toute menace est loin d’être écartée. On peut s’attendre à tout lorsqu’un homme au volant d’un gouvernement s’amuse avec une tronçonneuse.

Parlez-en à la petite famille d’Alexandre et Karine.