TOUT UN OISEAU, CE ROCK !

- 6 juillet 2012

UN OISEAU DE LÉGENDE

Rock

Le curé qui a baptisé le poupon Demers, à Sainte-Cécile-de-Lévrard, au début de décembre 1933, a-t-il d’emblée épelé son prénom avec un «k» ou a-t-il par inadvertance fait quelque pâté en traçant le «h» ? avec le résultat que le cinéma ne connait désormais que ce Rock Demers, un cas dans tous les cas.

Ce prénom-là, je dois dire qu’il le porte bien. Ramassé sur lui-même, ce type à l’air souvent grave, qui a aussi longtemps que je me souvienne arboré une barbe, a peut-être maintenant la tête d’un brave grand-père, mais derrière ce paravent de poils, ces yeux vifs et cette bouche moqueuse se cache un monsieur volontaire avec la tête dure comme du roc, un monsieur en voie de devenir un producteur de légende comme l’oiseau fabuleux qui porte lui aussi le nom de rock.

Il fallait vraiment au Québec une tête de pioche pour arriver comme Demers à monter une collection de films jeunesse aussi importante et originale que LES CONTES POUR TOUS, l’œuvre d’une vie loin d’être terminée puisque Rock a décidé de produire trois ou quatre autres films avant, dit-il sans nous convaincre, de tirer sa révérence. Soit, il vient de vendre La Fête, sa maison de production, à Me Bruno Ménard qui en assurera la continuation, mais il compte pour tout de suite rester la figure de proue de ce bateau qui a traversé toutes les tempêtes, depuis 1980. Dix ans plus tôt, il s’était impliqué comme distributeur et coproducteur dans Le martien de Noël, l’ancêtre des Contes pour tous.

Demers l’admet lui-même, il est un producteur interventionniste. Atavisme sans doute d’un fils de cultivateurs. Il aime tracer le sillon, guider la charrue, ensemencer, voir pousser, puis battre le blé, le moudre et pourquoi pas, allons-y! cuire aussi le pain. Cela dit, il ne serait pas tyrannique, à preuve: plusieurs réalisateurs ont travaillé plusieurs fois sous sa direction.

Le tandem Mélançon-Demers

Le réalisateur André MélançonAndré Mélançon est un de ceux-là. André dont le projet de film qu’il a actuellement avec Demers Le gang des hors-la-loi vient d’être refusé par Téléfilm et la SODEC, les deux  invoquant qu’il est rare qu’un projet soit accepté au premier dépôt!

«Refuser un projet sous prétexte que c’est son premier dépôt!» le producteur enrage! «Surtout, fulmine-t-il, que ce scénario formidable d’André Mélançon est la somme de son expérience de la vie et de son expérience de réalisateur.»

J’aurais bien envie moi-même d’en rajouter sur ces troubles de l’esprit «fonctionnaire», mais j’ai déjà été rabroué très sévèrement par M. François Macerola pour avoir signalé ces abus de pouvoir des fonctionnaires de nos institutions prêteuses! Ce serait triste de le faire remonter de nouveau au créneau.

Pourtant ce n’est pas l’expérience qui manque lorsque l’on a affaire à un Mélançon, doublé de ce Demers. On pourrait imaginer que pareil tandem pourrait mener une production à bon port sans qu’elle ait été tripotée par les fonctionnaires.

Basta cosi!

 Le fameux club Faroun

C’est sûr que Rock n’est pas né de la dernière pluie. Après son cours classique au Collège du Sacré-Cœur de Victoriaville, il a poursuivi à l’École normale Jacques-Cartier, il se destinait à l’enseignement. Et partout où il se trouvait, il organisait des ciné-clubs. C’est sans doute ce qui l’a inspiré lorsque étant devenu distributeur de films jeunesse, à l’enseigne de Faroun Films – après avoir été directeur général et programmateur du Festival du Film de Montréal – il fonda le Club Faroun; pour 7$ le Club Faroun vous donnait droit de visionner sept films, soit dans un cinéma local avec lequel Faroun avait des arrangements, soit carrément dans un sous-sol d’église, comme dans le bon vieux temps. Eh bien, le Club Faroun a déjà compté 175,000 membres. J’allais oublier: Demers a aussi fondé la revue Images avec les Joussemet, Lamothe, Breton, Latulippe et Cadieux.Le logo des Contes pour tous

Jusqu’ici les films produits par Rock Demers ont remporté deux-cent-dix prix ou trophées, de quoi décorer toutes les corniches et toutes les tablettes de ses bureaux maintenant situés au deuxième étage d’un immeuble de briques ancien, sur la rue Guy au sud de la rue Notre-Dame.

Qu’est-ce qui fait persister Rock dans ces films pour toute la famille alors que rien dans les programmes des institutions prêteuses ne les encourage? C’est la mission qu’il s’est donnée, en 1980, lorsqu’il prit connaissance par un article de journal du nombre de jeunes qui se suicident chaque année. Il fut tellement choqué par ces statistiques qu’il prit la résolution de commencer à produire des films qui donneraient aux jeunes le goût et l’appétit de vivre. Et, à la même époque, la jeune fille de Viviane, sa femme d’alors et de toujours! venait de s’enlever la vie. Cela le galvanisa dans sa résolution.

Rock le déterminé!Cette résolution, il faut avoir la ferveur de Demers pour continuer de la concrétiser, lui le presque octogénaire, alors que rien ne l’y aide, ni à Téléfilm, ni à la Sodec, leurs programmes n’étant pas adaptés à des films, comme ceux de la collection LES CONTES POUR TOUS, qui n’ont pas de vedettes, qui ne se plient pas à la mode et dont la rentabilité n’est pas immédiate. Ce sont des films de long cours qui traversent les générations.

Tiens, on fait souvent des comparaisons avec la Scandinavie. Alors, allons-y encore. En Scandinavie, les institutions financent 80% du budget des films jeunesse. Le producteur n’a qu’à trouver le solde de 20%. Et de plus, si ce producteur réinvestit les recettes dans d’autres films jeunesse il n’a pas à rembourser les prêts de l’État.

Ces arguments, ces chiffres, Demers les balance aux institutions depuis des lunes, mais pour le moment elles restent sourdes, comme les gouvernements qui les commandent.

Toujours taper sur la casserole

Comme les étudiants, il continue, Demers, de taper sur ses casseroles et de faire du bruit, mais le gouvernement ne l’entend pas davantage que les étudiants!

Demers, c’est un rebelle, avec une cause!

 

MON FRÈRE INSTANTANÉ

- 13 mai 2012

C’est Jean-Charles Tacchella 

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CE PARFUM DE GAULOISES BLEUES

- 7 avril 2012

Michel Cournot à la Cinémathèque française.

À Paris, en ce début d’avril ensoleillé, grand événement à la Cinémathèque française où l’on projette le film de Michel Cournot, Les Gauloises bleues, avec Annie Girardot, Jean-Pierre Kalfon, Bruno Crémer et Nella Bielski.

La couvertureCette projection marque aussi le lancement par Gallimard d’un magnifique bouquin,  «DE LIVRE EN LIVRE», une anthologie de chroniques littéraires que Cournot a livrées durant une quarantaine d’années au Nouvel Observateur. Comment qualifier ces chroniques? écrit en avant-propos J.-B. Pontalis, d’insolites, d’intempestives, peut-être, dans le double sens du mot: elles ne sont pas «convenables», elles sont éloignées de tout conformisme et, tout en étant actuelles, elle sont inactuelles et peuvent être lues aujourd’hui comme au jour où elles sont apparues pour la première fois.

Les Gauloises Bleues, réalisé en 1968 par Cournot et produit par Claude Lelouch, était au programme du Festival de Cannes, mais il n’y fut jamais présenté lorsque l’on décida de mettre fin abruptement au festival à cause des troubles de Mai 68.L'affiche originale du film

Beau, poétique, mais si étrange ce film de Cournot. Une espèce d’olibrius dans son originalité.

Comme le titre qu’il porte il dégage ce parfum singulier et ensorcelant dont je me souviens de jadis alors que je fumais des Gauloises bleues qui nous imprégnaient inexorablement jusqu’à la moelle. Je me souviens, dès qu’on en allumait une, de la joyeuse crépitation initiale, puis des volutes bleuâtres qui en montaient ensuite, parfumant tout autour avant de s’insinuer jusqu’au cerveau pour y mettre de l’ordre, de l’entrain, de la réflexion et, souvent aussi, du rêve! Tel était l’effet des Gauloises, tel aussi fut l’effet du film de Michel sur les spectateurs qui remplissaient la salle Henri-Langlois en ce dimanche après-midi d’avril, cinq ans après la mort de son réalisateur.

Cournot, le veilleur.

SergeToubianaAvant la projection, Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque française, a rappelé comment Michel Cournot, le critique de cinéma, l’avait inspiré et combien ses réflexions sur les films au cours des années, dans L’Express et le Nouvel Observateur, resteraient d’une originalité et d’une profondeur rarement égalées.

«C’était un critique de cinéma absolument incroyable, fait-il remarquer, on ne pouvait pas ne pas lire Michel Cournot dans Le Nouvel Observateur, dans les années 70, où j’ai un peu moi-même grandi avec le cinéma.» (Toubiana a été le rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, de 1974 à 2002.)

Michel Cournot«C’était un veilleur, c’était un guetteur, c’était ce qu’on dirait: un regardeur», poursuit-il. «Dans le cinéma, il avait une fonction absolument unique, il était dans une situation d’alerte par rapport au cinéma, à ce qui se faisait de neuf… à la modernité.»

Toubiana souligne ensuite combien Michel Cournot était bel homme, un des plus beaux qu’il ait connus, «mais, continue-t-il en se tournant avec un large sourire vers Martine Pascal, je vous laisse cela, ce serait plutôt votre affaire!».

Martine PascalLa comédienne Martine Pascal, la dernière compagne de Michel, elle qui a beaucoup contribué à l’organisation de cette projection-hommage, acquiesce à cette remarque avec beaucoup de sensibilité et demande à deux amis très proches de Cournot, Robert Hossein et moi, de prendre la parole.

On ne me fera reproche, je l’espère, de reprendre dans ce billet les quelques souvenirs que j’ai alors partagés avec le public:

L’ami le plus cher.

Il y a cinq ans une bêtise de santé m’avait empêché de venir du Canada au chevet de Michel. (Cournot a succombé à la maladie, le 8 février 2007). Je dus me contenter d’une lettre que justement Robert Hossein avait eu la gentillesse de lire à la cérémonie au Père-Lachaise, mais aujourd’hui, je suis là pour honorer la mémoire de celui qui fut, à mon avis, un des plus grands critiques de notre époque et qui reste dans mon cœur l’ami le plus cher que j’aie eu.

Michel, je l’ai rencontré en 65. Le Nouvel Obs l’avait envoyé à Montréal où ça recommençait à bouger dans le cinéma. Je ne le connaissais pas du tout, je veux l’inviter à déjeuner dans un bon endroit, mais il insiste pour quelque chose de typiquement canadien et suggère un endroit de hamburgers!

Nous nous retrouvons au comptoir d’un Harvey’s, rue Ste-Catherine. Je vois ce bonhomme, l’air raffiné, assez intello, qui sort de l’emballage la tablette de chewing gum Spearmint que la serveuse a posé dans l’assiette avec les sachets de moutarde et de relish. Il soulève le pain et glisse soigneusement – en garniture – la gomme sur la boulette de viande. J’éclate de rire, je lui explique que le chewing c’est pour après, pour purifier l’haleine. Michel est franchement déçu, il trouvait plutôt décoratif ce bâtonnet vert pale sur la viande graisseuse.

Dans le Nouvel Obs, Michel consacra les pages centrales à Jean-Pierre Lefebvre et moi comme si nous étions à nous deux tout le cinéma québécois; j’en fus touché, ému, mais loin de me rendre compte qu’une amitié indéfectiible était née.

Deux ans plus tard, je passai plusieurs jours sur le plateau des Gauloises bleues. Michel faisait enfin du cinéma. Jamais je l’ai vu si heureux et dans un pareil état de légèreté physique incroyable.

Pourquoi n’a-t-il pas continué?

Non, pas Bardot dans les pattes!

Michel avait acquis les droits de Renata n’importe quoi, il en avait terminé l’adaptation et il avait rendez-vous chez Claude Lelouch qui allait le produire, mais qui voulait d’abord lui parler de casting.

Il me demande de l’accompagner. C’est loin d’être le Michel des bons jours et je comprends vite pourquoi: Lelouch est prêt à financer la production à condition que Nella Bielski (la femme d’alors de Cournot) ne tienne pas le rôle principal comme dans Les Gauloises bleues.

Je demande: il pense à qui?

Je ne sais pas, mais il serait assez con pour me proposer Bardot, me répond Michel avec une moue dégoûtée.

Bardot! N’importe qui, me dis-je, serait heureux de tourner avec elle, moi le premier! et je le lui laisse délicatement entendre.

Il se câbre aussitôt.

Il y a déjà Girardot dans le coup, je n’ai pas besoin d’une autre vedette, ce sera Nella ou je ne ferai pas le film.

Michel avait vu juste, Lelouch suggéra Bardot. Il avait demandé à celle-ci de lire Renata, elle était emballée, le financement du film était dans le sac.

Mais avec elle, réplique calmement Michel, c’est deux ou trois cents briques de plus.

Justement avec elle, je les aurai sans problème. Bardot, c’est une fille formidable, tu ne vas pas t’emmerder et puis Renata c’est pour elle. Vous ferez un beau film, dit Lelouch.

Je ne ferai pas le film avec Bardot, assène Michel.

Il me faut une vedette, une grande, insiste Lelouch.

Une vedette, je n’y tiens pas, je tournerai le film avec Nella ou il ne se fera pas, conclut fermement Michel.

En sortant de chez Lelouch, nous avons marché longtemps en silence, Michel me tenant le bras comme il le faisait toujours. Je le sentais immensément blessé, au bord des larmes, et j’avais, moi, le cœur dans un étau: c’était évident qu’il venait de s’empêcher à jamais de poursuivre une carrière de réalisateur. Il avait claqué la porte à Lelouch et je me doutais bien qu’il serait trop fier pour aller frapper ailleurs.

J’avais rendez-vous avec Annie Girardot, ce soir-là, et Michel me demanda si je pouvais lui annoncer que le film ne se ferait pas.

J’avais donc raison, il ne démarcherait pas d’autres producteurs.  C’était la fin de Cournot réalisateur, la fin de Cournot dans un état de légèreté physique incroyable… sur un plateau.

Cet unique film de Michel, s’il revit aujourd’hui, c’est grâce à la ténacité et à l’amour de Martine Pascal et de Raphael Holt (petit-fils de Martine) qui en a assuré la numérisation.

Chère Martine à qui j’avais insolemment prédit une idylle de cinq ans maximum lorsque nous allâmes, la première fois, manger ensemble avec Michel. Elle m’en a gentiment tenu rigueur assez longtemps, mais elle m’a fait terriblement mentir. (Ils partageront 35 ans de vie ensemble!).

Et je crois, dis-je en terminant, que Michel a aimé Martine, comme il n’avait pas espéré qu’il fût encore possible, et elle le lui a rendu, ce qui est aussi prodigieux que… redoutable.

Les Gauloises bleues.

Au moment où les lumières s’éteignent et que commence la projection du film, je ne peux m’empêcher – comme Serge Toubiana – de me rappeler combien Michel était beau. Et, surtout, les feux qu’il allumait ne semblent jamais s’être complètement éteints, puisque deux de ses ex-compagnes sont dans la salle: Nella Bielski, l’actrice, la romancière, et Michèle Rosier, la designer et réalisatrice de films elle aussi. Si elles n’avaient pas déjà disparu, les deux femmes précédentes eussent sans doute assisté à cette projection elles aussi…

Note: Un dossier vidéo complet sur cette projection-hommage est maintenant disponible dans le dossier Les beaux souvenirs de notre site elephant.canoe.ca

TÊTE À TÊTE AVEC LA MORT

- 17 mars 2012

LES PLAIES INCICATRISABLES.

Ce mercredi matin du quatorze mars, à mon réveil, j’entends à la radio une nouvelle atroce: un autobus transportant une bande de jeunes Belges revenant de vacances à la neige, en Suisse, a percuté le mur d’un tunnel et a été éventré, tuant vingt-huit personnes dont vingt-deux enfants, tous d’une douzaine d’années. Le chauffeur tentait, semble-t-il, d’insérer un disque compact pour divertir les enfants…

Au même bulletin suivait l’annonce qu’un chercheur de McGill aurait identifié une protéine qui anéantirait dans le cerveau humain les souvenirs trop insupportables ; des plaies morales toujours béantes des années après le choc se cicatriseraient magiquement, ces images disparaîtraient qu’aucune télécommande n’a le pouvoir d’enrayer et qui continuent souvent à défiler dans nos têtes, même pendant le sommeil.

Une protéine qui tournerait instantanément à OFF le bouton d’une zone précise de la mémoire. Finis les traumatismes. Finis les événements qui déclenchent des fomentations excédant notre seuil psychique de tolérance.

Cette découverte est diablement embryonnaire. Si cela se trouve, il faudra d’abord la tester sur des rats, des singes et ensuite sur des humains vraiment au bord du gouffre. Impossible de l’envoyer vite vite aux parents de ces vingt-deux enfants dont l’accident vient d’encombrer à jamais leurs cerveaux de souvenirs insoutenables, indélébiles et délétères.

Arnaud Décarie, 11 ans.Éloi Décarie, 6 ans.

Et cette protéine, comme je m’en nourrirais moi-même, comme j’en donnerais à celle qui partage ma vie et à tous ceux près de nous que le destin a si durement frappés, il y a maintenant six ans, ce 17 mars 2006, alors que nos petits-enfants, Arnaud, 11 ans, et Éloi, 6 ans, ont péri à Petite-Rivière-Saint-François, dans l’incendie d’une maison où ils visitaient leur ami Kevin, 8 ans, mort lui aussi, de même que Martine, la mère de ce dernier.

Six ans plus tard, la blessure reste toujours aussi vive.

Et pour quiconque a jamais perdu un enfant, des annonces comme celles de cet accident de bus ne font qu’exacerber encore un traumatisme solidement agrippé, indélogeable. Dans « La force de l’âge », Simone de Beauvoir affirme que (…) jamais un traumatisme ne déclenche de sérieux troubles sans qu’un ensemble de circonstances y ait prédisposé le sujet.

Les 17 mars, ces jours de cœur, je n’arrive pas à souscrire à cette froide assertion!

Un ensemble de circonstances qui m’eût prédisposé à des troubles (et il en est survenus) j’y réfléchis, je cherche, mais je n’arrive pas à l’identifier. Il ne me vient à l’esprit que cette impitoyable cassure d’il y a six ans qui a mis sens dessus dessous tant vies dont celle de Marie-José et la mienne. De la même façon, je ne m’imagine pas les parents de ces vingt-deux enfants cherchant d’autre motif que cet accident de Sierre pour expliquer des troubles dont ils seraient éventuellement affligés, comme Julie doit toujours trotter dans le cerveau de M. Surprenant et Cedrika dans la tête des Provencher.

Non, ces drames-là sont trop énormes – un déplacement de plaques tectoniques – et je ne connaîtrais pas d’écorce humaine capable d’y résister sans inexorablement s’abîmer. Non plus que les inévitables failles  de nos existences gréseuses pourraient contribuer à empirer encore les dégâts de pareils cataclysmes.

Et pour moi qui ai atteint, comme me le répète gentiment mon ami Denys Arcand «un âge vénérable», ce traumatisme dont je n’arriverai jamais à déterminer les circonstances qui m’y eurent prédisposé a fondamentalement chambardé ma vie. Lors même que cela serait dans l’ordre des choses, les quelques années qui restent ne laisseront pas le temps à la vie de reprendre le dessus.

Tout ce que j’aime de la vie, du travail, tout ce qui normalement comble et rend heureux est désormais teinté par ce tête à tête quotidien avec la mort, la mienne et celle des autres.

Le 17 mars est une date facile à retenir.

D’abord, c’est la fête de saint Patrick et surtout c’est le jour invariable où, lorsque j’étais enfant, je voyais ma mère planter les graines de tomates et de concombres dans de vieilles boîtes de conserve remplies de belle terre meuble qu’elle posait sur toutes les allèges de fenêtre où plombait le nouveau soleil du printemps. C’était le jour de la vie qui commence.

Pas le jour de la vie qui se termine.

Arnaud, Charmant et ÉloiC’est une période où l’on ouvre la terre pour planter, pas ensevelir ce qu’elle a porté de plus aimable, de plus affectueux, de plus parfait que ces deux petits-enfants qui, en visite chez nous sur la ferme, deux semaines avant de disparaître à jamais, avaient recueilli un chat errant si adorable et séduisant qu’ils l’avaient tout de suite baptisé : Prince charmant et nous avaient prié de le recueillir pour qu’il y soit chaque fois qu’eux reviendraient.Ce chat qui porte maintenant le diminutif de «Charmant» ne bouge plus de la maison. Comme s’il attendait. Mais il n’est pas dupe. Il a très bien compris, il est comme nous, il ne les attend plus. Vieillissant et rhumatisant (comme moi) Charmant passe, lui, de longues heures allongé dans le solarium à la chaleur qui se dégage du décodeur Videotron, il ferme les yeux ou, plus souvent, il contemple tranquillement le ciel, en tête à tête avec l’infini? Peut-être avec la mort?

Ou peut-être avec eux…? C’est ce que j’aimerais croire !

AMELIA ET CE MYSTÉRIEUX M. ARTHUR

- 28 février 2012

Le ténébreux M. Arthur…

Il y a quelques semaines, dans l’amas quotidien de courriels qui n’échappent pas automatiquement à la poubelle il y en un, succinct, qui provient d’une parfaite inconnue pour moi, Amelia Does.Amelia Does Elle veut savoir si, par hasard, je me souviendrais d’un certain Arthur Lipsett dont on lui dit qu’il a tourné des images lors de cette épique soirée de tournage au Forum de Montréal, en 1961, pour le film La lutte que nous réalisions à l’Office national du Film. Amelia explique qu’elle est en train de terminer une biographie de Lipsett.

Oui, en effet, je me souviens qu’Arthur m’avait supplié de le laisser tourner, même s’il n’avait alors à peu près aucune expérience de cameraman. Ce sujet qui, au départ, n’avait emballé personne jusqu’à la visite à l’ONF du philosophe français Roland Barthes, lui-même auteur d’un essai sur le «catch», était devenu subitement le film auquel tout le monde voulait participer. Si bien que nous nous retrouvâmes quatre cinéastes à signer la réalisation de ce sujet qui m’avait tant tenu à cœur et devait devenir un exemple typique du cinéma vérité.

Bien sûr, je me souvenais de Lipsett, un garçon magnifique et ténébreux aux cheveux noir mat et au regard noir, mais étincelant. Il avait été engagé quelque temps auparavant par Colin Low et Robert Verrall et dirigé vers la section d’animation où son alllure avait tout de suite attisé Norman McLaren bien que le compagnon de ce dernier, Guy Glover, veillât sur lui presque aussi jalousement que Marcel sur son Albertine. Je me souvenais d’autant plus d’Arthur qu’il montait souvent en voiture avec moi après le travail; c’était sur ma route de le laisser à la porte du Clifton, un vieil immeuble de briques qu’il habitait, juste en face de l’entrée du cimetière Côte-des-Neiges.

Very Nice, Very NiceArthur Lipsett circa 1960 (Photo ONF)

Lorsque je reçus cette demande d’Amélia, j’avais perdu Arthur de vue  depuis que son tout premier film Very Nice Very Nice eût été mis en nomination, en 1962, pour un Oscar dans la catégorie des sujets courts. Je ne me souvenais même plus qu’il s’était enlevé la vie, en 1986, deux mois avant d’avoir cinquante ans, après être revenu s’installer dans ce Clifton encore plus délabré et maintenant rasé.

Cet Oscar de 1962, Arthur ne l’a pas remporté, mais son film, basé sur une bande sonore très originale accompagnée d’un étincelant montage image, fit tant d’effet que Stanley Kubrick lui demanda de créer la bande-annonce de Dr. Strangelove. Arthur refusa et Kubrick fit la bande-annonce lui-même en s’inspirant palpablement des techniques singulières de Lipsett qui allait aussi influencer George Lukas. Ce dernier ira jusqu’à inclure des éléments de films d’Arthur dans ses Star Wars.

Ce mystérieux Lipsett devait aussi avoir une profonde influence sur la jeune Amelia Does qui, en 2001, commençait ses études en cinéma à l’Université Western Ontario. Le prof, Mike Zryd projette Very Nice, Very Nice pour ses étudiants.

Dix ans après avoir visionné Very Nice, Amelia me décrit les impressions qui l’habitent encore : « D’abord, c’est ce que le film disait avec ses mots et comment ses images illustraient le message. La première phrase de Very Nice c’est, We are living in a society whose motto is et, à ce instant, on voit l’image d’une voiture renversée avec le mot NO, puis ensuite l’image d’un grand placard publicitaire vide avec le mot BUY inscrit au-dessus ».

« Pour moi, poursuit Amelia, le message était limpide: nous vivons dans une société obtuse, obsédée par la consommation. Je n’avais jamais rien vu de tel, surtout venant de cette période des années soixante. Le film m’inspirait et je n’arrivais pas à me le sortir du ciboulot. Et quand j’appris que ce film avait été produit par l’Office national du film, que le cinéaste était Canadien et qu’il s’était enlevé la vie, j’étais sous le choc, je n’avais plus qu’une envie: savoir qui était ce type. »

L’obsession d’Amelia.

Amélia poursuit studieusement ses cours de cinéma, mais le sujet de Lipsett la hante de plus en plus. Il s’est incrusté dans sa tête et dans son cœur, mieux que ne l’eût fait quelque amoureux. Elle lit tout sur lui, fouille l’internet et revient même en pélerinage à Montréal sur les pas du cinéaste; elle refait le trajet entre l’ONF et ce trou rocheux, à Côte-des-neiges où s’élevait jadis le Clifton. Elle n’en finit pas d’interroger des gens qui l’ont connu, elle en rencontre dix ou douze par années, leur extirpe leurs souvenirs, consignant tout dans des fiches scrupuleusement classées jusqu’à ce que germe l’idée d’écrire la biographie de cet étrange personnage qui est devenu sa vie, une vie qui singe aussi un peu la sienne: comme Arthur, Amélia est née à Montréal et comme lui, elle en est partie assez jeune pour vivre au Canada anglais. Il était affligé dans sa tête de toutes sortes de tourments, elle lutte contre son corps assailli par la fibromyalgie. Inapte, croit-elle, à écrire la biographie de son idole, le hasard lui fait croiser Dennis Mohr qui vient de filmer une longue entrevue avec George Lucas sur Arthur Lipsett. Voilà l’âme sœur!

La combinaison de ces deux-là deviendra une locomotive que rien n’arrêtera – la décision a été prise – ce ne sera pas une bio-papier, mais un film qui racontera la vie de leur idole. Il faut trouver des fonds, engager un «vrai» réalisateur; leur choix s’arrêtera sur Martin Lavut qui était un ami personnel de Lipsett. Le canal Bravo, TV Ontario et, après maintes hésitations, l’Office national du film contribueront modestement à rendre le projet possible. Ce labour of love allait-il libérer Amelia de son obsession? Sans doute pas!

Remembering Arthur fut projeté au Festival international du film de Toronto, en 2006. Je l’ai visionné, il y a quelques semaines, sur le site de l’ONF http://www.nfb.ca/film/remembering_arthur   c’est un document formidable avec des témoignages extrêmement émouvants et surtout on voit comment l’incroyable talent créateur d’un artiste arrive à le consumer tout entier sans que lui, ni personne, n’y puissent quoi que ce soit. La poisse! Mais heureusement le bonheur revient avec les films d’Arthur. Visionnez déjà son premier, Very Nice, Very Nice et vous vous rendrez compte… http://www.nfb.ca/film/Very_Nice_Very_Nice/

L’obsédant Lipsett.

La couverture de la bioMais non, à London, en Ontario, où elle habite maintenant, Amelia n’a jamais chassé le mystérieux M. Arthur de son cerveau, il a continué de l’habiter, de l’obséder et de la tourmenter allant, à l’occasion, jusqu’à lui faire ouvrir l’ordi et commencer à taper les premiers mots d’un biographie, mais écrite celle-là. Rien à faire, les mots ne venaient pas, l’écran tombait finalement en veille… comme Amelia. Presque sept ans d’un document tout blanc, de panne de cerveau, puis l’automne dernier les caractères noircissent l’écran, à toute vitesse, frénétiquement. En quelques semaines, Amelia Does terminera sa biographie de Lipsett, une centaine de pages qu’on peut acheter en ligne pour neuf dollars en cliquant:

http://arthurlipsett.weebly.com/

Quelques centaines d’exemplaires-papier sortiront aussi des presses. La fin de l’obsession d’Amelia? Pas tout à fait.

Aujourd’hui même, Amelia Does m’a envoyé un courriel. Elle aimerait bien écrire un autre livre, mais elle n’a pas encore son sujet, elle travaille aussi à un documentaire sur l’activiste David F. Noble et… oui! elle collaborera aussi à deux autres livres sur Arthur Lipsett: une anthologie publiée par les Presses de l’Université de Calgary et un album avec Mark Michaelson qui reprendrait une sélection des milliers et milliers de photos prises par Arthur (entre autres avec une Bolex 16mm.) au long de sa trop courte vie.

Merci Amelia de tant d’obsession. Nous revivons Arthur Lipsett.