MOURIR AUTREMENT ?

- 5 février 2012

PRISONNIÈRE, THÉRÈSE ARBIC S’ÉVADE

Thérèse Arbic (planche contact 1955)

En ces temps où tout le monde veut faire autrement, gouverner autrement, gérer autrement, vieillir autrement, je me suis demandé en entrant dans la chambre de Thérèse Arbic, moribonde, veillée par sa fille Emmanuelle qui est aussi la mienne, si, après des années d’emmurement dans l’Alzheimer, il n’y avait pas moyen aussi de mourir AUTREMENT.

Autrement que ce lent efffritement, cette interminable consumation du corps, des années après que l’esprit a sombré, longtemps après que les premiers souffles de l’Alzheimer ont commencé à faire vaciller les flammes du cerveau pour finalement l’éteindre complètement et plonger cette femme dans une nuit opaque, étrange, indéchiffrable.

Sous les couvertures, ce n’est plus un corps allongé, ce serait plutôt un monceau de membres pelotonnés, rien de plus maintenant que des os ; ne dépasse que la tête avec ce visage émacié, un peu gris, couronné par les cheveux encore blond-cendré, coupés très courts, fins, soyeux, arachnéens. Même ouverts, les yeux qui ne sont plus soulignés par ces beaux cernes charbonnés qui donnaient à Thérèse-jeune-fille son regard intense et volontaire, ces yeux ne regardent plus nulle part, ils sont devenus les vitrines du néant.

Pendant des jours et des nuits, Emmanuelle veillera sa mère, épiera le moindre signe d’un besoin, lui dessèchera les lèvres avec un tampon humecté, caressera son visage, massera tant bien que mal les membres recroquevillés, remplira l’atmosphère de musique apaisante : Miles Davis, Jorane, Bach; elle la veille comme une mère son nouveau-né, les rôles se sont inversés.

Oui, je suis extrêmement ému. Cette femme qui meurt, j’en suis séparé depuis presque un demi-siècle, soit, mais elle a été la compagne de ma vie pendant près d’une décennie, c’est la mère de ma fille et quel coup de foudre j’eus pour elle qui lisait mes poèmes à la Foire du livre de Sainte-Adèle, en 1954 ; j’y avais été invité par Gaston Miron au stand «La poésie vivante» de l’Hexagone qui publiera un an plus tard dans sa collection Les matinaux mon deuxième recueil de poèmes que je dédierai ainsi à celle de qui je viens de tomber amoureux:

À une femme, plus muette que la passion        Thérèse Arbic
qui chante dans la flûte de ses os, plus
sourde que le murmure du sang qui gicle
des blessures du cœur.
Une femme plus maigre, plus amère que
les bassins de sable où le soleil boit len-
tement sa provision de mer. *

Cette femme qui meurt, je dois à Miron d’avoir fait sa connaissance et quelle coïncidence que je vienne juste ces jours-ci d’entreprendre la lecture de la biographie (La vie d’un homme) que Pierre Nepveu consacre à Gaston et qui ressasse pour moi tant de souvenirs de cette existence fugitive de poète que je menai avant d’adopter le cinéma.

Thérèse Arbic, courtisée alors par Raymond Barbeau, futur fondateur de l’Alliance laurentienne, manifestait déjà de l’intérêt pour «les causes» au-delà de son métier. À la télévision où elle tenait le rôle de Monique Frenette, dans le populaire téléroman 14 rue de Galais, il lui plaisait de passer du temps à «discuter» avec l’auteur aux allures ténébreuses, le romancier André Giroux, chaque fois qu’il venait de Québec. C’était aussi Donatienne dans Les belles histoires des pays d’en haut, mais Claude-Henri Grignon ne discutait pas, lui, avec les jeunes acteurs…

Donc, j’étais amoureux d’une femme qui avait déjà un petit statut de vedette, elle qui avait commencé l’étude de la comédie au Studio 15, dirigé par  Gérard Vleminckx et Jeanne Maubourg, et qui s’était tout de suite liée avec Andrée Lachapelle, amie de toujours.Andrée Lachapelle d’une amitié qui durera toute sa vie. C’est ensemble que ces deux-là quitteront un peu plus tard le Studio 15 pour étudier avec Aario Marist où elles retrouvent les Béatrice Picard, Jean Coutu, Guy Godin, André Pagé, Monique Lepage, Jacques Létourneau etc. Andrée Lachapelle et Thérèse incarneront au théâtre les deux putains du Crime et Châtiment de Dostoïevski. En 1959, elle sera au théâtre de la création de Bousille et les justes de Gratien Gélinas.

Thérèse Arbic n’aura jamais été une compagne de tout repos. Volcanique,Avec les grévistes de la Pert Hosiery intransigeante, intègre dans son métier, elle refusait de tourner toute publicité (comme Andrée Lachapelle d’ailleurs) et la moindre cause qu’elle jugeait juste et essentielle réveillait vite en elle tous les activismes. Elle sera emprisonnée quelques fois, la première en même temps que René Lévesque, à la suite d’une manifestation durant la grève des réalisaeurs de Radio-Canada. Elle avait lancé des billes d’acier sous les sabots des chevaux des policiers qui chargeaient les manifestants sur ce boulevard Dorchester qui porterait un jour le nom de René.

Par des hasards trop longs à expliquer ici et après un long séjour ensemble en Europe, où Thérèse poursuivit ses études dramatiques avec des profs aussi peu conventionnels qu’Alejandro Jodorowski, elle attira l’attention de Peggy Feury et de Lee Strasberg. Commença alors une folle navette entre le travail à Montréal et l’Actors Studio, à New York, au moment où s’y trouvaient aussi Marilyn Monroe, Montgomery Clift, Farley Granger.

Ironie de notre destin de couple, au moment où elle s’implantait à New York, je collai à l’Office national du Film ; elle revint donc à Montréal, nous eûmes une fille et, moi-même, quelques années plus tard, je migrai à New York, convaincu de terminer ma carrière aux États-Unis. D’autres événements, d’autres amours me ramenèrent à Montréal, mais avec Thérèse, c’était désormais rompu.

Comme si le métier d’acteur ne lui convenait plus, Thérèse Arbic s’en détacha petit à petit. Elle occupa d’importantes fonctions au Pavillon de la Jeunesse, durant Expo 67, puis elle se joignit au Théâtre du Nouveau-Monde, sous Jean-Louis Roux pour finalement occuper le poste de professeur titulaire de théâtre au Cegep du Vieux-Montréal jusqu’à sa retraite, au début de la soixantaine.

Pendant une vingtaine d’années, l’appartement qu’elle occupait au Carré Saint-Louis dans la maison de ses amis Pauline Julien et Gérald Godin devint un lieu de rendez-vous pour la bohème activiste, nationaliste et gauchiste. (On était loin du temps où, après notre séparation, Thérèse fut fréquentée par Pierre Elliott Trudeau).

Cette femme fougueuse, pugnace, radioactive allait, dans la petite soixantaine, subir les premiers assauts d’une maladie qui la forcerait à une retraite prématurée et qui la conduirait assez rapidement dans les institutions. Les dernières années de sa vie, à la résidence Courville de Waterloo, elle s’étiolera paisiblement, car – bizarrerie – l’Alzheimer l’avait désarmée, pacifiée, adoucie. La veille de la mort de Thérèse, une dévouée préposée, Sylvie Côté, qui lui prodiguait des soins depuis son admission, entra dans la chambre et d’une voix brisée par l’émotion, elle nous dit : «C’est vraiment triste ! Madame Arbic, c’est la patiente qui ne nous a jamais causé de soucis, toujours calme, un agneau, un ange».

Emma veille sa mère (dessin: Marie-José Raymond)

 

Nous nous regardons, Emmanuelle et moi, et lorsque Sylvie sort, nous pouffons de rire en douce : «Heureusement, murmure-t-elle, qu’elle ne l’a pas connue avant !».

Il y a déjà presque un an que la malade ne quitte plus le lit, qu’on l’assiste pour avaler la moindre nourriture et plus longtemps encore qu’elle ne reconnaît même plus sa fille. Elle n’est plus que végétale, un arbre coupé auquel il reste de la sève, alors que la tête est anéantie. Et cela dure. Dure abominablement pour les autres autour, impuissants. Mais pour elle ? Où est-elle, celle qui est là. mais qui n’est nulle part ?

Comment faire ? Quoi faire ?

«Ça n’a plus de sens, réfléchit tout haut Emmanuelle… et il y en a de plus en plus comme elle, mais il n’existe pas de cadre juridique pour nous indiquer quoi faire, comment peut-être abréger ses souffrances, nos tortures ?». Puis, tout à coup sur un ton revendicateur, l’aurait-elle hérité de sa mère ? elle ironise : « Lorsqu’il y en aura trop et que l’État n’aura plus d’argent, je suis sûre qu’on trouvera des solutions ».

Et elle va coller sa tête contre celle de sa mère dont le souffle est maintenant presque imperceptible avec le fol espoir que, peut-être, avant de quitter ce monde, Thérèse pourrait miraculeusement ouvrir les yeux et murmurer son nom.

Évidemment que cela ne s’est pas produit. La vie a libéré Thérèse Arbic à 20h.55, le 24 janvier 2012. Elle n’est pas morte autrement que toutes les autres victimes de la maladie d’alzheimer.

* dédicace Le ciel fermé (Éditions de l’Hexagone) 1955

 

 

LA TROMPE ENTRE LES DENTS

- 31 décembre 2011

Notre éléphant fait son chemin!

À peine trois ans d’existence, que de chemin parcouru par Éléphant, mémoire du cinéma québécois !Le nouveau répertoire  Le répertoire 2012, inséré dans plusieurs journaux, au début du mois, et publié à plus d’un demi-million d’exemplaires, fait état du cheminement prodigieux de cette entreprise philanthropique, initiée il y a maintenant trois ans par ce fou de cinéma, Pierre Karl Péladeau. L’idée elle-même paraissait plutôt folle au départ : numériser, restaurer et rendre accessible la totalité du patrimoine cinématographique québécois, incluant les coproductions avec les pays étrangers.

Après trois ans et quelques millions dépensés en promotion (argent qui ne provient pas du budget Éléphant) Éléphant et son magnifique logo sont en train de s’imposer dans le ciboulot des Québécois un peu comme Leo, le lion rugisssant de MGM s’est gravé dans l’imaginaire des amateurs de cinéma, depuis sa première apparition, d’abord sur les films de la Goldwyn, en 1917, et la version revisée lorsque Goldwyn devint la Metro Goldwyn Mayer, en 1924.

Évidemment, les temps ont changé… MGM pour ses logos a utilisé de vrais lions qu’elle a commencé par faire dresser avant de les inviter en studio devant les caméras. Le grand rôle de LéoLe premier s’appelait Slats et ne rugissait pas, se contentant de regarder à gauche, puis à droite; c’était à l’époque du muet, alors pourquoi rugir ! Léo Deuxième, Jackie, parfait sosie de Slats, a rugi, lui, pour le premier film sonore de la MGM, White Shawdos in the South Seas ; un grognement un peu sourd d’abord, un feulement, puis un grognement plus puissant, suivi d’un rugissement mémorable. Jackie tournait la tête vers la droite de l’écran et le film commençait.

Comme si d’être la vedette du début de chaque film de MGM, de 1928 à 1956, ne lui avait pas suffi, Jackie a joué dans une centaine de films, dont tous les Tarzan avec Johnny Weismuller. Moi qui n’ai jamais raté un Tarzan de cette époque, je n’avais jamais fait le rapprochement entre le lion de la MGM et l’animal à crinière royale, compagnon de Weismuller. Jackie a terminé sa carrière publique en participant à l’Exposition universelle de New York, en 1939. J’avais huit ans. Au fond, c’est à lui que je pensais encore lorsque, il y a trois ans, au début du projet de Pierre Karl, je m’étais dit que ce serait astucieux de trouver un animal (les animaux, on ne les oublie jamais) comme symbole de ce grand dessein de mémoire. Avec sa mémoire proverbiale, son entregent et son intelligence, l’éléphant s’est presque tout de suite imposé : ce serait Éléphant, mémoire du cinéma québécois. Les temps ayant changé, pas besoin de capturer d’éléphant, ni de le dresser, il n’y avait qu’à le confier à des designers géniaux, Directo Création Marketing, à Montréal. Le logo était né, le vrai travail commençait.

Le logo MGM

Le logo ÉléphantIl lui faudrait, l’éléphant, se frayer un chemin dans la jungle en apparence inextricable des différents détenteurs de droits de ces films anciens et en trouver les meilleurs éléments physiques afin de les numériser et de les restaurer. Ces éléments, il y en a un peu partout ; à la Cinémathèque québécoise, bien sûr et fort heureusement, aux Archives nationales à Ottawa, dans des entrepôts disparates, dans des sous-sols ou des greniers de sociétés ou de particuliers; il y en a même qui ont été récupérés in extremis alors qu’on les chargeait dans un camion pour les jeter aux ordures.

Cette tâche ardue, patiente et entêtée de fin limier, je ne connais personne qui l’accomplirait mieux que Marie-José Raymond Marie-Joséqui partage avec moi la direction d’Éléphant. Persévérante, tenace et avec sa tête de pioche minutieuse d’archéologue, Marie-José reconstitue, film par film, la trace de notre cinématogaphie, les images de la société québécoise, ce qui en somme fait de nous un peuple.

Il reste certes un bon millier de films à retrouver, numériser et restaurer, mais plus de cent cinquante sont déjà prêts et disponibles en tout temps sur Illico et il y en a une trentaine d’autres sur les établis de Technicolor. Plus de cent cinquante films en trois ans, cela pourrait paraître insignifiant pour de non initiés, mais il aurait fallu voir, à Paris, au Forum des Images, s’écarquiller les yeux de ceux qui entendaient ces chiffres lors de la table ronde: Le numérique au service de la mémoire, organisée à l’occasion de la Semaine du cinéma québécois à Paris pour marquer le troisième anniversaire d’Éléphant. Bien au fait du piétinement de la numérisation en haute définition du cinéma français, l’auditoire était soufflé de réaliser que le Québec deviendrait sans doute le premier pays du monde dont toute la cinématographie aura été numérisée, restaurée et rendue accessible aux cinéphiles. (D’ici et bientôt peut-être du reste du monde).

Visionnaire, nourricierL’Éléphant marche d’un bon pas vers cet objectif qui devient de plus en plus réalisable à mesure qu’il avance, bien qu’il ait semblé à priori la vision chimérique, le rêve fou d’un visionnaire qui croit sincèrement qu’un univers virtuel existera bientôt contenant tous les trésors de notre civilisation, accessibles en tout temps; il n’y aura qu’à presser un petit bouton.

Meilleurs vÅ“ux PKP : bonheur, santé et… PROSPÉRITÉ, car un éléphant ne peut pas aller à cette allure, les oreilles au vent, la trompe entre les dents, s’il a le ventre vide.

ÉLÉPHANT: 150 FILMS PLUS TARD

- 17 novembre 2011

L’ANIMAL A TROIS ANS

Il y a exactement trois ans aujourd’hui, 18 novembre, naissait cet Éléphant dont la mémoire phénoménale s’enrichit d’un répertoire de plus en plus riche, généreux et significatif. L’animal avait été mis au monde pour emmagasiner l’histoire québécoise telle que la racontent les longs métrages produits au Québec depuis les débuts de notre cinéma, autour des années 40.

Cet Éléphant, c’était un peu une histoire de fous, presque à dormir debout. Bien peu de personnes y croyaient sauf l’initiateur du projet, Pierre Karl Péladeau et, nous, qu’il avait choisis pour être les cornacs de la bête.

En soi, le mandat paraissait simple: numériser en haute définition et rendre accessible via la télévision sur demande l’ensemble des longs métrages québécois. Aux environs de 1200 films.

Notre magnifique logo

Pur mécénat

Et autre singularité du projet: Quebecor s’engageait dans une opération parfaitement philantropique. Même si les films allaient avoir un prix de location sur illico, la télévision sur demande de Videotron, tout l’argent, absolument tout l’argent – sauf 10% pour défrayer une infime partie de la bande passante- serait remis aux ayants droit. Mêmes les sommes qu’aurait pu conserver Vidéotron en tant que diffuseur seraient retournées aux créateurs de ces Å“uvres qui deviendront sur Éléphant le plus vaste album de famille qu’aient jamais eu les Québécois.

Il fallut d’abord mettre au point un protocole technique et trouver un laboratoire montréalais ( Technicolor soumit la proposition la plus intéressante et devint le laboratoire de choix ) possédant l’appareillage requis pour effectuer cette cure de jouvence sur des films souvent en piteux état, gardés n’importe où, n’importe comment. Fort heureusement, beaucoup d’entre eux s’étaient retirés dans un bon hospice, la Cinémathèque québécoise, qui les bichonne autant qu’elle le peut, malgré ses moyens limités; là aussi comme dans les autres centres de soins de longue durée du Québec, l’argent manque !

Et un autre protocole qui recevrait l’accord des unions d’artistes, de réalisateurs et de scénaristes. Une entente reconnaissant le caractère patrimonial d’Éléphant a été paraphée, en juillet 2010 par l’Union des Artistes, l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec et la SARTEC.

Le cinéma, il en est fou !

Il fallait un véritable passionné de cinéma comme Pierre Karl Péladeau pour imaginer un tel projet que l’on baptisa Éléphant, mémoire du cinéma québécois. Un projet très différent, par exemple, du Film Foundation de Martin Scorsese auquel on a parfois comparé Éléphant. La Film Foundation fait un tri des films qu’elle choisit de restaurer et ensuite ils sont projetés sporadiquement, même parcimonieusement, dans certains festivals ou certaines cinémathèques du monde. Les films Éléphant, eux, sont toujours disponibles 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Pour le moment, on les trouve sur illico, la vidéo sur demande de Vidéotron, mais le territoire s’agrandira. Nous sommes actuellement en négociations. Nous visons aussi le téléchargement qui rendrait le répertoire Éléphant disponible sur tout le territoire canadien.

Eh oui, encore la jungle.

Les droits sur les Å“uvres, quel embrouillamini ; la recherche des éléments pour reconstituer les films, un véritable travail de Sherlock Holmes… Une  jungle dans laquelle on arriverait à perdre un éléphant. Ces travaux de forçat, ce casse-tête, ils échoient à Marie-José Raymond qui est en train de développer un flair de limier doublé d’une patience que les anges modernes ne sont plus sensés posséder.

Quant à moi, je m’occupe de l’étalonnage de la couleur de tous les films et d’une bonne partie des restaurations, Marie-José prenant souvent le trop-plein. Et nous tournons les entrevues de mise en situation qui précèdent chaque film sur illico, de même que des dossiers exclusifs pour le site WEB créé pour faire la promotion d’Éléphant: elephant.canoe.ca.

Car, en même temps que naissait Éléphant, un site WEB, entièrement dédié au cinéma québécois et à son actualité, voyait le jour. Un site sur lequel on trouve de tout, même une bande dessinée hebdomadaire inspirée par des films québécois. C’est Pascal Laplante qui veille en permanence sur cet éléphant virtuel.

La bête est vorace, l’équipe, rikiki…

Et pour faire la jonction entre la jungle où vit notre éléphant et la belle entreprise qui doit satisfaire aux besoins voraces de la bête, Pierre Karl Péladeau a désigné Sylvie Cordeau, vice-présidente aux communications de Quebecor Media.

C’est ainsi qu’à quelques personnes seulement nous arriverons peut-être à ce que le Québec devienne le premier pays du monde dont tout le patrimoine de films de longs métrages aura été numérisé, restauré et rendu accessible à tous.

Barrissements outre-mer

Un exploit dont nous sommes fiers de venir faire état jusqu’ici, en France, à l’occasion de la Semaine du Cinéma du Québec à Paris. Un événement spécial, Le numérique au service de la mémoire, a lieu aujourd’hui même, au Forum des Images. Après une table ronde sur ce sujet, Le matou, le film de Jean Beaudin, fraîchement numérisé et restauré par Éléphant, a été projeté en numérique dans une salle comble, en présence du réalisateur et de Serge Dupire, une des vedettes du film.

Les barrissements de notre éléphant, jeunes, mais clairs comme des éclats de trompette, ont commencé à retentir jusqu’en Europe. Quel magnifique cadeau de troisième anniversaire.

«MES PRIX» DU QUÉBEC EN CINÉMA !

- 13 octobre 2011

DUNNING, LINK et FRÈRE !

John Dunning, l'associal souriantÇa s’est plutôt appelé CINEPIX et c’est devenu beaucoup plus tard et beaucoup plus gros Lions Gate, mais à sa formation, en 1962, cette société de production et de distribution de films aurait bien pu être baptisée, disons! Dunning, Link et Frère, le nom d’une bonne petite boutique dans le village du cinéma québécois. Chez Dunning, Link et Frère, comme au 5-10-15¢ de jadis ou au Dollarama d’aujourd’hui, pas d’egos rutilents et retentissants, pas d’esbroufe, pas de frime, pas de poudre aux yeux, seulement du travail, de la persistance et ce flair perspicace que possèdent souvent ceux qui n’ont aucune prétention d’en avoir, (l’art d’avoir au moment opportun les bons petits pains chauds en magasin !)

Chez Dunning, Link et Frère, installé très tôt dans un monotone et presque lugubre immeuble de briques sur Mayrand, rue du nord-ouest de Montréal quasi introuvable avant l’invention du GPS, deux hommes – on ne saurait trouver plus différents, culturellement comme physiquement – se sont associés pour distribuer et, éventuellement, produire des films. John, plutôt grand et mince, une vague ondulation dans les, cheveux, les yeux espiègles et bleus, une barbe soigneusement taillée, mieux entretenue qu’un bonsaï ; ce pourrait être un acteur américain des années cinquante ou carrément le Marlboro man.John, le Marlboro Man

André, lui, d’origine hongroise – à dix ans, il a échappé miraculeusement aux camps d’extermination – a un air plus européen avec ses cheveux foncés toujours un peu désordre, son sourire charmeur et ce strabisme qui le gratifie d’un petit côté intellectuel à la Sartre. Il a fait des études de droit, à Paris, mais surtout, il a fréquenté la cinémathèque. Plus assidûment que l’université. Des perfusions de cinéma.

Dunning n’est pas arrivé naturellement au cinéma. Même si à 13 ans, il gérait déjà le comptoir de friandises d’un des cinémas de son père, à Ville-Émard. Son père, Mickey, qui avait fini par se constituer une petite chaîne de salles après avoir, pendant des années, parcouru la province en projetant des films d’actualités à partir du coffre de sa voiture. Malheureusement, ce débrouillard de Mickey meurt lorsque John n’a que dix-sept ans et ce dernier se voit dans l’obligation de prendre la relève de son père. Gérer des salles ! lui déjà asocial et qui doit se pincer le nez pour affronter les affamés de smarties et de popcorn.

Le cheval parfait.John, André, les pionniers

Lorsque je courais les concours hippiques, j’entendais souvent dire : «si ce cheval avait le chanfrein de cet autre, la croupe de cet autre encore et s’il était aussi bien gigoté que la pouliche là-bas, ce serait un cheval parfait! Eh bien, Link et Dunning ensemble, c’était un cheval parfait, un tandem idéal.

Dunning et Link auront aussi la chance, lorsque les affaires commencent à rouler, d’avoir à la caisse de Cinépix, Trudi Link, la femme d’André. Trudi scrute et compte chaque sou qui entre ou qui sort. Un cerbère sévère, rigoureux, intraitable. Elle a de l’humour certes, mais pas sur ces questions !

Au fil du temps, John Dunning et André Link deviendront des maillons essentiels du cinéma québécois. Ce seront de vrais pionniers, des défricheurs. Avec leur courage et leur hache dans la forêt vierge de notre cinéma.

Prix du Québec…

Pourtant, j’en mettrais ma main au feu, les noms ni de l’un ni de l’autre de ces bâtisseurs n’ont jamais effleuré l’esprit sectaire des jurys qui font le choix de plus en plus abracadabrant des Prix du Québec en cinéma. Jeter des perles aux pourceaux, jamais ! Pas avec cette espèce de saucisse que produisaient ces deux hommes de même fabrique… Valérie, Les chiens chauds, Meatballs, My Bloody Valentine, Snake Eater, I, II et III (de la saucisse, je vous dis !). Il y eut aussi Shivers et Rabid, Princes in Exile, Yesterday, L’homme idéal… enfin rien qui eût autorisé l’un ou l’autre de ces tâcherons d’accéder à ce panthéon québécois. Soit! ils auront donné leur chance à Denis Héroux, à David Cronenburg, Ivan Reitman, Don Carmody ; reconnu le talent de Francis Mankewicz, contribué à l’ascension de Bill Murray grâce à Meatballs. Minute! ces gens talentueux avaient-ils vraiment besoin de Dunning et Link ? Après tout, même le comte de Monte-Cristo est parvenu au soleil par lui-même, sans aide. (Ah oui, il y avait ce Dumas !)

50 ans de productionÀ eux deux, Dunning et Link, ont produit 59 longs métrages, John se consacrant davantage aux sujets et à l’écriture, André s’affairant plutôt au finacement, à la distribution et à la mise en marché.   «Le système, disait John Dunning, ne paie pas pour les succès d’estime; aussi sommes-nous condamnés ici à produire des films à petits budgets qui trouvent leur auditoire et réussissent à faire leurs frais; dommage! mais les films d’art à gros budget n’ont jamais été notre lot.»

Ce qui préoccupait le plus John, c’était de rejoindre le public. Je le sais, j’ai écrit un film avec lui: Cops And Other Lovers (v.f. Les chiens chauds) et il n’arrêtait pas de répéter: «Es-tu certain que ce n’est pas un peu obscur ? les gens vont-ils comprendre ? ce gag-là, tu le trouves drôle, toi, mais le public !» Ou encore: «Ça fait ixe minute qu’on n’a pas ri et c’est sensé être une comédie». Cependant l’erreur que nous avons fait sur ce film en était une de casting, une fausse bonne idée de John : faire jouer le rôle principal du chef de police super clean par Harry Reems, vedette du porno, que le film Deep Throat avait rendu célèbre.

Harry en Mr. CleanCher Harry Reems ! Il fera le film, mais en posant toutes sortes de conditions dans le genre: pas question de le voir nu, lui dont le monde entier a déjà pu admirer le sabre dans Deep Throat. Le torse soit ! mais rien d’autre ; ce qui a nécessité pour une scène de baignoire de teindre l’eau bleu foncé, d’y faire flotter quelques canards de plastique (pour détourner l’attention) au cas où quelqu’un pourrait soupçonner que le cul qui traîne dans cette mare est celui de Reems qui, de surcroît, est couvert d’un maillot opaque et bouffant. Le hic, c’est que les majors américains refusèrent de prendre le film parce qu’ils avaient conclu l’entente secrète de ne jamais distribuer un film dont Reems serait la vedette, because son passé de vedette porno. Cela dit, le film connut une enviable carrière à la télé américaine. Longtemps plus tard, mon pompiste habituel «dishé» satellite, me disait deux ou trois par année: «M. Fournier, j’ai revu votre film hier soir…» «Quel film ?» «Le film avec les polices…». Dunning avait raison: nous avions rejoint le public.

Ma cour est pleine.

Pourquoi j’écris sur John Dunning, en cette fin d’octobre ! C’est que John vient de disparaître, à 84 ans, après avoir lutté contre les suites d’un accident bête survenu alors que circulant à vélo, il fut frappé par un camion. Triste ironie, lui dont la fille Valérie fut tuée à vingt-deux ans dans un autre bête accident de circulation, il y a plus de deux décennies. C’était pour lui faire plaisir que Dunning avait suggéré à Denys Héroux, en 1967, d’intituler son film: Valérie.Adieu, cher John

Jusqu’à la fin, John est resté au travail… Il venait juste de terminer un scénario, malgré les souffrances qui le clouaient au lit.

Mais j’en ai marre, je n’en peux plus d’écrire sur tous ces amis qui disparaissent. Déjà cette année, il y a en trop eus. Bon dieu, est-ce cela devenir octogénaire ? Devoir pleurer ceux qui partent et pleurer avec ceux, inconsolables, qui restent.Le cheval maintenant imparfait Je pense à André Link qui ne sera plus un cheval parfait. Je pense à Jean, la veuve de John, à leur fils Greg, dans le cinéma lui aussi, et qui m’a gentiment envoyé les photos qui illustrent ce blogue.

Permettez-moi de crier du côté du ciel : ÇA SUFFIT ! pour cette année.

P.S. Visionnez dans nos dossiers spéciaux le vidéo hommage du Festival Fantasia à John et André.

OCTOGÉNAIRES AU TRAVAIL

- 22 août 2011

LES RIVAGES DE L’ÉTERNITÉ

Grâce à Éléphant, Michel Brault et moi – deux cinéastes maintenant bien octogénaires – venons de passer une journée merveilleuse sur les rivages de l’éternité, calés dans de confortables fauteuils, attentifs au moindre détail de la restauration du film Louisiane de Philippe de Broca. Le coloriste Vince Amari est aux commandes d’un appareil Speedgrade et, profitant de son talent, nous faisons une à une passer dans l’éternité les scènes de cette épopée dont Michel a éclairé les images, en 1983. Louisiane s’ajoutera bientôt au trésor des films restaurés par Éléphant et disponibles sur Illico, canal 900.

Devant l'écran de Louisiane«TraMichel heureux de son travailvailler pour l’éternité». Cet apophtegme je le tiens de Michel lui-même. Il lui est venu, il y a près de deux ans, alors que nous restaurions son film Les ordres. Michel, sans doute plus conscient que moi de la postérité, réalisa tout à coup que ce négatif, fragile comme l’est toute pellicule, resterait désormais immuable, avec son nouvel étalonnage couleur et ses restaurations, et il s’écria – un cri du cÅ“ur vraiment ! : «Claude, je ne pense pas que tu t’en rendes compte, mais nous travaillons pour l’éternité». Il suggéra même qu’on glisse dans les boîtes à retourner à la Cinémathèque une note dûment datée dans le style : ce film a été étalonné pour la dernière fois par Michel Brault et Claude Fournier avec Vince Amari. «Et dans cent ans, deux cents ans peut-être, poursuivit-il, lorsqu’on ouvrira ces boîtes dans lesquelles le film risque d’ailleurs de s’être volatilisé, on saura comment et qui a fait passer Les ordres dans l’éternité.»

En effet, l’internégatif de Louisiane cette fois, avec lequel nous travaillons, extrait des grottes froides mais miraculeuses de la Cinémathèque québécoise, pourra désormais continuer inexorablement de vieillir, il pourra dépérir, s’évaporer même, il aura été capté dans son essence et figé pour toujours dans un fichier numérique dont seules les façons d’en saisir les nombres risquent de changer.

L'affiche de Louisiane (1984)De plus en plus, il saute aux yeux comment Éléphant – cette généreuse initiative de Pierre Karl Péladeau – tire à conséquence. En trois ans, cent-cinquante films ont déjà été numérisés et restaurés. En bout de ligne, ce sera tout le patrimoine québécois du long métrage qui aura été sauvé de la détérioration ou carrément de la disparition et  qui aura été rendu disponible.

Il est certain que cette grave initiative de PKP nous trotte un peu dans le ciboulot alors que Michel s’amuse à désaturer les couleurs de Louisiane (il n’aime pas la chromaticité de l’internégatif) à accentuer des contrastes, à recréer ces effets si magiques de clair-obscur, à pondérer la lumière plus difficile de certains plans. Nous sommes là, tous les deux, exaltés, enfiévrés, maniant avec frénésie cette incroyable palette électronique à notre disposition. Est-ce cela travailler ? Nous qui pourtant nous gavons d’images depuis trois-quarts de siècle, nous revoilà comme deux gamins devant leur premier étalage de Haribo.

Et tiens ! pour les exégètes, ce sera intéressant de mesurer le chemin parcouru par Michel Brault entre sa direction photo de Kamouraska (déjà dans le répertoire Éléphant) et celle de Louisiane (bientôt disponible) deux films d’époque, deux épopées aux décors et aux costumes magnifiques, des comparables. Neuf ans plus tard, le travail de Michel est plus égal, plus subtil; la finesse et la douceur de ses lumières – intérieures comme extérieures – sont remarquables. Chaque scène reflète bien sa dévotion particulière à la justesse de l’éclairage lui qui pour Kamouraska avait pris la peine de se rendre à Toronto pour discuter avec un spécialiste de la lumière que donnent les fanaux, car dans le film de Jutra, le fanal deviendrait une des principales sources de lumière. Dans Louisiane, ce sont des bougies !

Et quel plaisir, près de trente ans plus tard,  de voir Michel s’extasier ici ou là sur certaines scènes particulièrement bien éclairées et – je dois dire – magnifiquement cadrées par Al Smith. Je me demande, cette longue journée d’étalonnage de Louisiane, en compagnie de cet ami de cinquante ans, était-ce vraiment un boulot ? Pas sûr !

Entretenir un éléphant…

Marie-José, gardienne d'éléphantDerrière ces moments de grâce, il y en a de la pelle et de la pioche ! Du travail fastidieux, forcené et pas toujours très glorieux. Il faudra prochainement que j’écrive sur le labeur incesssant de Marie-José Raymond toujours à la recherche des éléments de tirage à partir desquels nous numérisons les films… Une «truffière» infatigable. C’est également elle qui se fraie un chemin dans la jungle des droits et des ayants-droit, elle qui supervise les restaurations et elle aussi, le lynx, qui scrute le fichier définitif et donne son imprimatur.Sylvie Cordeau, l'ange-gardien

Il faut aussi que j’écrive sur l’ange-gardien d’Éléphant : Sylvie Cordeau, vice-présidente, communications, à Quebecor Media Inc. Elle qui a pris le projet sous ses ailes, depuis sa mise en route. En principe, c’était à côté de ses tâches régulières. Veiller au bien-être et à la santé d’un gros éléphant dans une grosse boîte comme Quebecor… Tout un à côté ! Eh bien, mine de rien ! cette sylphide au regard noir et triomphant a réussi à enseigner la walse à l’éléphant… comme à ceux qui le nourrissent. (Cf. Beaudelaire)