ÉLÉPHANT COMME SAINT MATTHIEU

- 21 juillet 2013

Deux autres films au bercail !

Saint Matthieu l’écrit dans son évangile: «Si un homme a cent brebis, et qu’une d’elles vienne à s’égarer, ne laissera-t-il pas sur les montagnes les quatre-vingt-dix-neuf autres…»

Qu’aurait écrit encore saint Matthieu s’il avait connu Marie-José Raymond, la bergère la plus diligente, la plus attentive, la plus inlassable qui soit! Cette femme a déjà plus de deux cents films, numérisés et restaurés, dans le bercail Éléphant, sur illico. Elle pourrait dormir en paix, rêver au temps où les rois épousaient les bergères, mais non elle se réveille en pleine nuit, s’agite, se fait du souci: il y a certainement quelque part dans la montagne des brebis égarés, des brebis qu’il faut à tout prix retrouver. Et elle s’en va furtivement sur les sentiers électroniques de son iPad, elle fouille à travers les herbes, les broussailles, les lianes du net, à l’affût du moindre indice, d’une rumeur, d’un ouï-dire, d’un bêlement fût-il à peine audible.

Les récentes explorations de la bergère ne son pas restées vaines, deux brebis égarées ont été retrouvée et ramenées à la bergerie: l’une en assez bonne santé; l’autre râpée, misérable, un peu écorchée, à la veille sans doute de rendre l’âme.

Cœur de maman.

La première brebis, celle qui n’avait pas trop souffert: Cœur de maman.

Un film réalisé par René Delacroix avec les meilleurs acteurs de l’époque: Jeanne Demons, Paul Desmarteaux, Paul Guèvrement, Jean-Paul Kingsley, Denyse St-Pierre et la petite Yvonne Laflamme (celle qui avait tourné Aurore, deux ans plus tôt). Le scénario avait été écrit par Henry Deyglun, le plus prolifique auteur du moment.Roseanna Seaborn Et il y avait aussi dans la distribution, l’actrice Roseanna Seaborn, une Montréalaise fortunée, qui avait appris le théâtre à Londres, et qui avait investi dans Cœur de maman, une bonne partie du budget du film.

Le deuxième film retrouvé, lui, en piteux état, très malade, Le gros Bill. Le temps et les mauvais traitements lui ont mangé la laine sur le dos.  Le négatif 35mm. de ce film réalisé conjointement par René Delacroix et Jean-Yves Bigras est disparu dans la nuits des temps, il a sans doute, comme une brebis affamée cherchant de la nourriture, plongé au bas de la falaise au bout d’un pâturage ingrat. Nous n’avons retrouvé qu’un rejeton, un internégatif 16mm. malingre, desséché, égratigné.

Renaissance du cinéma québécois.

Ces deux films entrepris au tournant des années 40/50 nous ramènent à la naissance de notre cinéma, bien que M. Joseph-Alexandre DeSève ait choisi de baptiser Renaissance Films, la compagnie de production qu’il fonda, alors que la guerre avait tari la source des films français dont il alimentait ses cinémas, la chaîne de France Films.

René DelacroixHomme d’affaires ambitieux et coriace, M. DeSève avait résolu de faire de Montréal un Hollywood catholique. À cette fin, il recruta en France carrément un prêtre, l’abbé Aloysius Vachet qui avait répondu à l’appel de Dieu aussi bien qu’à celui du cinéma. En effet, cet abbé Vachet possédait déjà une bonne expérience cinématographique, étant lui-même à la tête de sa propre société, la FiatFilm. Et l’abbé amènerait avec lui le réalisateur René Delacroix dont M. DeSève venait de distribuer un des succès: Notre-Dame de la Mouïse d’après l’œuvre de Péguy.

Mais ce n’est pas en vain qu’on a la croix plantée dans son nom. On pouvait se fier à Delacroix, lui qui préconisait le regroupement de tous les professionnels de cinéma catholique afin de promouvoir les principes de la vie chrétienne. On était loin d’un sceptique (sans doute athée) comme Denys Arcand ou d’un flambard iconoclaste comme Pierre Falardeau.L'Abbé Tessier

Si le cinéma québécois existe aujourd’hui, il faut donner une part du crédit à un autre curé, l’abbé Albert Tessier qui, dans les années 20 et 30 du siècle dernier, sillonna le Québec avec une caméra 16 mm. tournant un cinéma de cameraman avant tout, prémonitoire du cinéma direct qui naîtrait trente ans plus tard, à l’Office national du film. Le crédit en revient aussi un peu à cette dernière institution, mais par-dessus tout je dirais qu’on le doit à des gens comme DeSève et Paul Langlais. 

J.-Alexandre DeSève.

J.-Alexandre DeSèveM. DeSève, je l’ai bien connu dans les années cinquante, alors que je signai avec lui un contrat de trente-six textes comiques à être produits par l’ORTF. Magnat de la distribution de film et futur grand patron de télévision, M. DeSève, je le rencontrais dans l’immense sous-sol de sa luxueuse résidence de la Côte Saint-Catherine. Là, dans une salle de montage bien organisée, Moviola et tout le bazar, avec un air de contentement diabolique, il remontait lui-même à sa guise les films français qu’il présentait dans ses cinémas. Il commençait par les coupes que lui imposait l’imprévisible censure du Québec, ensuite il se faisait plaisir: il coupait des longueurs, modifiait le rythme de certaines scènes ou même restructurait un récit mal ficelé à son goût.

M. DeSève considérait comme un devoir sacré de ne pas ennuyer le public. (Sodec et Téléfilm, prendre note!) Au Bijou et au Saint-Denis, les projectionnistes avaient l’ordre de lancer la bobine d’un western si le film en cours commençait à lasser les spectateurs. Cette bobine de secours, toujours la même, avec des chevauchées trépidantes, pouvait entrecouper aussi bien Thérèse Raquin de Marcel Carné que Le Rouge et le Noir de Claude Autant-Lara.  Les cowboys fringants de cette bobine de réserve traversaient alors l’écran au grand galop, dans des nuages de poussière, faisant feu de toutes leurs armes et tirant les «cinéphiles» de leur torpeur; une fois bien secoués, ceux-ci pourraient être renvoyés sans crainte sur les chemins plus arides de Zola ou de Stendhal.

L’arrivée de la télévision bouleversera la production cinématographique qui devient de plus en plus diffficile et M. DeSève, en 1961, fondera la deuxième chaîne de télévision francophone au pays, CFTM-TV (Télé-Métropole). Comme tout ce que cet homme touche, l’entreprise s’avère un succès et l’actuel réseau TVA en est le descendant.

Le gros Bill.

Le gros Bill fut le deuxième long métrage produit par Renaissance Films.

Jean-Yves BigrasTandis que Delacroix s’affairait avec «Johnny Bigras» sur Le gros Bill, Fedor Ozep s’attaquait au Père Chopin qui sortira avant et deviendra la première production de Renaissance.

En 1950, Jean-Yves Bigras deviendra le premier Québécois à réaliser un long métrage de fiction, Les lumières de ma ville (déjà au répertoire Éléphant) alors que tous les autres jusque là avaient été dirigés par des réalisateurs venant de l’étranger.

En neuf ans, les sociétés Renaissance Films et Québec Productions, fondée celle-ci par Paul L’Anglais, produiront une bonne douzaine de longs métrages, tous imprégnés de valeurs chrétiennes, la plupart tournées dans un grand studio de la Côte-des-Neiges, une ancienne caserne retapée, en face du cimetière, et à l’ombre de la croix du Mont-Royal.

Toute l’équipe d’Éléphant, à Technicolor, s’affaire à insuffler une nouvelle vie au gros Bill, on efface des rayures, on stabilise des images, on ajoute des ambiances sonores, on recrée certains effets de bruitage, on le peigne, on le tond là où les nœuds dans la laine sont rédhibitoires; cette brebis perdue rentrera bientôt dans le répertoire Éléphant, fraîche et pimpante comme si elle n’avait pas éprouvé ces années de misère noire.

Ainsi, bientôt, Éléphant aura restauré la majorité des productions de Renaissance Films et de Québec Productions, une sorte d’hommage bien mérité à ceux qui ont été les pionniers de notre cinéma, qui lui ont donné naissance et qui devaient être persuadés qu’un monde naissait à nouveau puisqu’ils donnèrent à leur entreprise le nom de «renaissance».

Note: Lire l’article de François Lévesque dans Le Devoir du 30 juil. sur Cœur de Maman.

 

 

 

 

 

Les mendiants du 7e art.

- 26 mars 2013

Cinéaste au bord de la crise de nerfs!

 

Mais non, je ne piquerai pas de crise, j’ai vraiment passé l’âge. Cependant, en zappant entre Le Gala des Jutra et La Voix, cet autre dimanche, je me suis retrouvé au bord, juste au bord de la crise de nerfs, en entendant les gens de cinéma supplier littéralement le public d’aller voir les films québécois; mendier en quelque sorte la clientèle. Sans avoir vérifié les cotes d’écoute, je suis assuré par ailleurs que la plus grande partie des téléspectateurs écoutaient La Voix et ont ainsi raté les suppliques des mendiants du septième art, au Gala des Jutra.

Le Gala des JutraJe trépignais d’impatience, Gilles Carle a dû se tourner dans sa tombe et Denys Arcand, s’il n’avait pas été sur ses terrains de golf de Floride, se serait sûrement abandonné à quelque persiflage. Se jeter aux genoux du public pour qu’il vienne voir nos films? Non!

Mieux travailler pour attirer le public. Oui!

Il y avait une leçon à tirer de ce zapping entre le Gala et La Voix. Ce spectacle de TVA (une recette hollandaise, mais si bien adaptée qu’on la prendrait pour une poutine originale) a tous les ingrédients nécessaires pour attirer le public: drame, humour, lyrisme… Et même du grand mélo! De surcroît, on raconte une histoire, l’histoire de chaque participant et d’une partie de sa famille. C’est presque irrésistible, même pour moi qui regarde si peu de télévision.

Permettez-moi de ne pas commenter davantage le Gala. On aura compris que ça ressemblait à un film bien ordinaire, comme il s’en trouve dans tous les cinémas nationaux, pas seulement le cinéma québécois.

Le cinéma, une fête!

Aller au cinéma, c’est une fête. Life of Pi, c’était une fête; Django, une fête! Skyfall, une fête! Même Lincoln, c’était une fête. Ce qui manque depuis quelques années au cinéma québécois (et qui a peut-être presque toujours manqué), ce sont des «fêtes». C’est sans doute à cause de cela qu’on a crié à la crise, une fausse crise, puisqu’il y a eu, même cette année, de très bons films: Rebelle, Laurence Anyways, Inch’Allah. Mais, ne nous le cachons pas: aucun de ces films n’était une «fête»! Qu’on me comprenne bien; je suis allé voir Amour de Haneke, j’ai beaucoup aimé, mais ce n’était pas une fête non plus. (surtout pas à l’âge que j’ai!).

J'ai tué ma mère, l'affiche.Et ce n’est pas, comme pensent certains, seulement une question d’argent! Beaucoup s’étaient fait une fête d’aller voir J’ai tué ma mère, qui n’a presque rien coûté; seulement les économies de son jeune réalisateur.

Où est le bobo?

À vrai dire, je n’essaierai pas d’être plus perspicace que les autres, je ne sais pas trop, mais je me demande si l’on pense assez au public. Bien sûr, en entrevue, tous répondront qu’ils ont toujours le public en tête, mais l’ont-ils vraiment? Le scénariste dans le cerveau de qui germe une idée, pense-t-il au public? Le réalisateur qui va la traduire en images, pense-t-il au public lui aussi? Et le producteur? Et les analystes et fonctionnaires de la SODEC et de Téléfilm dont dépend une bonne partie du financement? En principe, le distributeur est celui qui devrait être le plus près du public avec l’exploitant de salle, mais leur métier n’en est pas un de création. Leurs connaissances du marché, cependant, devraient servir de guide. Comme un bon éditeur peut guider l’écrivain.

Le financement public.

Le cinéma québécois, comme dans tous les autres pays du monde (sauf les États-Unis et l’Inde) est en majeure partie financé par l’État: investissements et crédits d’impôt. Sans cette contribution publique, pas de cinéma, un point c’est tout. Le Canada mérite d’avoir son cinéma, le Québec aussi. Impossible donc de couper le financement public.

Contrairement à la France, qui a intelligemment adopté un système de financement qui repose en bonne part sur un prélèvement sur les billets vendus aux guichets et sur des contraintes bien spécifiques obligeant les diffuseurs de signaux de télévision à investir dans le cinéma national, le Canada et le Québec – pour n’avoir pas à affronter les majors américains et les exploitants de salles – ont plutôt institué des fonds et donné à leurs institutions, Téléfilm Canada et la SODEC, le pouvoir discrétionnaire de les distribuer. Les crédits d’impôt s’ajoutent à ce financement; les conditions pour obenir ces crédits sont strictement objectives (en principe).

Grâce au système français de prélèvement, les années où le cinéma américain fait florès en France, acteurs et artisans du cinéma ne vont pas par désespoir se jeter dans la Seine, car ils savent que sur chaque billet vendu un pourcentage de l’argent ira à la production nationale. Une sorte de principe d’utilisateur-payeur.

En France, lorsqu’il y a une crise du cinéma, c’en est une vraie! C’est que les gens fuient les salles. Tout le cinéma pâtit, y compris le cinéma américain. Les salles, ici, n’ont pas pâti cet hiver; j’ai dû me reprendre à deux ou trois fois pour voir Skyfall, Django ou Life of Pi ou le Hobbit, il y avait des queues partout. Imaginez la belle cagnotte que cela eût constituée si notre cinéma vivait selon les règles du système français!

Non, ici les fonds proviennent directement de l’État et sont administrés par des fonctionnaires au service de l’État. Dans un système rigide et complexe comme seuls les États savent les formater.

C’est ainsi que notre cinéma s’est de plus en plus bureaucratisé. Tellement que ça me donne envie de paraphraser Camus dans La Peste: «certains… films, qui sont des débauches bureaucratisées, deviennent en même temps les monotones corbillards de l’audace et de l’invention».

Corbillards de l’audace et de l’invention!

Permettez-moi de généraliser un peu. Se pourrait-il que scénaristes, réalisateurs et producteurs québécois, lorsqu’ils pensent au public en créant leur œuvre, soient aussi passablement distraits par les desiderata des fonctionnaires des institutions. Car, en fin de parcours, ce sont eux qui ont droit de vie ou de mort sur les projets. Difficile de garder un œil serain du côté du public lorsque, la tête sous la guillotine, on ne sait pas si le couperet tombera ou si l’on sera épargné in extremis. Monter un financement avec les institutions, c’est un véritable parcours de combattant ou, si l’on veut, c’est inscrire son projet dans l’aile des comdamnés à mort. Là, après s’être consumés d’attente, un petit nombre sera gracié et se métamorphosera en films, les autres seront incinérés et leurs cendres déposées dans l’immense columbarium des œuvres inachevées, les limbes de la création.

Rebelle aux OscarsJe n’accuse pas les fonctionnaires de ne faire que du mauvais travail; à preuve, plusieurs films québécois se sont taillés des carrières dans toutes sortes de festivals, des grands, des petits et d’autres avec encore moins d’importance. Mais leur donner crédit pour ce succès de festival, c’est aussi leur imputer une part de responsabilité quand on fait le constat de la baisse constante du boxoffice de nos films. Leurs décisions sont évidemment basées sur les projets de films qu’on leur soumet, mais n’arrive-t-il pas qu’on leur offre le genre de film qui risque justement de leur plaire à eux davantage qu’au public? La question se pose.

Inch'Allah le filmReste qu’il y a une déconnection évidente entre le cinéma québécois et son public, comme si ce dernier ne s’y retrouvait plus, qu’il n’y reconnaissait plus son image. Ces derniers temps, par exemple, je ne pense à aucun film dans lequel le grand public eût pu facilement et avec plaisir se retrouver. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille par tourner Rebelle, Inch’Allah ou Laurence Anyways, mais il faut aussi s’assurer qu’il y ait à l’écran des sujets plus populaires, plus accrocheurs, j’oserais presque ajouter: plus locaux! Même Argo détourne son sujet pour mieux l’américaniser, au diable les diplomates canadiens!

Il y a une tendance à oublier que ce doit être une fête d’aller au cinéma, un divertissement, une récréation, pas un pensum. On n’engage pas une gardienne d’enfants, on ne paie pas un parking et le prix d’entrée dans une salle où l’on va s’ennuyer avec, pour seule consolation, une chaudière de popcorn achetée à prix d’or. Non, on reste chez soi devant la télévision avec la perception erronée que c’est gratuit.

 

Pourquoi pas une fête du cinéma?

Malgré l’embouteillage de festivals de toutes sortes, à Montréal et au Québec, je me demande s’il n’y aurait pas place ici, comme en France, pour une fête annuelle et nationale du cinéma. La Fête du cinéma est une opération de promotion du cinéma qui a lieu, chaque année, en France, au mois de juin, depuis 1985. Cette fête avait été instituée pour parer à une vraie crise du cinéma celle-là, alors que les cinéphiles français avaient commencé de délaisser les salles, ce qui n’est pas tout à fait le cas ici.

Durant cette fête qui dure quatre jours, à travers tout le pays, le cinéphile peut se procurer un carnet-passeport à l’achat d’une place au tarif normal pour ensuite avoir accès, grâce à ce passeport, à tous les autres films à l’affiche à un tarif vraiment préférentiel. Depuis l’an dernier, le passeport a été remplacé par un bracelet. La fête, organisée par la Fédération nationale des cinémas français et sponsorisée par de riches partenaires commerciaux, permet aux salles de vendre plus d’un million d’entrées par jour durant cette courte période et fait renouer le public avec le plaisir de voir un film en salle, dans des conditions techniques de plus en plus impressionnantes.

La fête à l'Espace Cardin (photo MJR)Cette Fête du cinéma a été instaurée par le Ministère français de la Culture. Et je peux témoigner de l’engouement qu’elle a tout de suite suscité puisque, avec Marie-José Raymond, nous fûmes invités aux premières manifestations, dont la cérémonie d’ouverture, à Paris, à l’Espace Pierre Cardin, en présence de vedettes et de nombreux réalisateurs de cinéma. Nous y avions amené Jérôme Décarie, le fils de José, qui faisait son apprentissage d’artiste-bruiteur avec les frères Lévy dans les studios parisiens.

La fête du cinéma provoque chaque année une poussée d’adrénaline extraordinaire chez les cinéphiles. S’il y en avait une ici, des gens – par effet d’entraînement – iraient même voir des films québécois et les aimeraient!  J’ai encore trés présent à l’esprit cette atmosphère enthousiasmante dans laquelle nous baignions, ce jour-là, à l’Espace Cardin. Comme nous étions fiers de faire partie de ce monde du cinéma. Comme il était encourageant de voir des files à la porte de chaque cinéma, d’entendre partout, dans les rues, dans le métro, parler de cinéma, et de lire dans tous les journaux des papiers sur le cinéma.

Le cinéma était ce qu’il doit toujours être: UNE FÊTE !

TIENS, SERGE, PRENDS MON ESPACE !

- 4 février 2013

Il m’était impossible, même si je l’eus vivement souhaité, d’écrire sur Normand Corbeil qui vient de nous quitter, trop jeune, à la suite d’une terrible maladie, un texte aussi vrai et aussi chaleureux qu’il le méritait, car je ne le connaissais pas suffisamment. Puis, j’ai appris que Serge Bouchard était de ses amis, qu’il avait lu, lors d’une cérémonie intime en souvenir de Normand, un texte remarquable, remarquable comme le sont toujours les textes de Serge. Alors, j’ai pris la décision de lui céder mon espace afin que tout le monde puisse l’apprécier, ce texte,  et apprendre à connaître un peu cet immense compositeur que fut Corbeil.

Claude Fournier

 

LE COMPOSITEUR

 

Serge BouchardLa délicatesse est une vertu rare en notre monde. Normand était finalement un murmure, il est passé le pas léger, absolument timide, en essayant certainement de ne rien bousculer. Le compositeur n’a jamais fait la manchette, même dans la mort il ne la fera pas.

le Nous venons de perdre un artiste, un grand artiste. La société du Québec a l’habitude de reconnaître les siens, mais Normand fut si discret qu’il aura réussi à rester à l’écart de la lumière, jusqu’à la fin. À Londres, à Prague, à Los Angeles, il dirigeait des orchestres qui jouaient sa musique, sans que personne ne le remarque dans les coulisses du star system de Montréal. Il entrait dans le studio mythique d’Abbey Road comme s’il était chez lui. Il était apprécié partout où il allait, reconnu par ses pairs, mais ignoré du public.

Je lui ai souvent demandé s’il souffrait de son anonymat, lui qui existait si fort dans son art. « L’important, c’est le travail, disait-il ; je fais exactement ce que je veux, de la musique, je fais aussi « du bon argent » ; je suis un homme libre, simplement confronté à l’obstacle de la création. » Il est vrai que le compositeur était un être concentré, peu distrait par les éclats du monde. Le problème de Normand était d’ordre musical. Il ne cherchait pas la notoriété, il cherchait une note.

Il y a plus de trente ans, lorsque je l’ai connu, le jeune musicien était déjà très ambitieux, travaillant, courageux, mais il était surtout vulnérable. Avec José, il formait un couple d’oiseaux blessés, réunis par amour pour tout refaire ensemble, pour vivre et créer une forteresse de chaleur et de sécurité. Ils avaient tous deux un grand besoin de consolation. Afin de construire ce monde de réconfort, Normand allait «faire de la musique», envers et contre tous. Il ne comptait pas sur des diplômes, ni sur des relations, il ne s’appuyait que sur lui-même, il avait foi en sa bonne étoile.

De grâce et de courage, il a réussi. Normand a fait de la musique pour la télévision, il en a fait pour la publicité, pour le cinéma, puis pour les jeux vidéos. Il a suivi le train du monde sans vraiment faire partie de ce monde. Nous avions l’impression que Normand était intemporel : il ne vieillissait pas vraiment ; au fil des ans et des œuvres, son visage gardait la candeur de sa jeunesse, il conservait des traits curieusement angéliques, comme José, comme les enfants aussi. Il avait la retenue d’un gentilhomme d’un autre siècle. Le même Normand que nous avons connu aurait pu vivre en 1800, et c’eût été le même, avec sa délicatesse et ses manies, avec sa concentration, avec son rythme, sa douceur. Il aurait visité l’Italie dans un carosse de luxe, dormant dans les meilleurs hôtels, dépensant l’argent honorable de son travail régulier, le fruit des milliers d’heures passées dans la solitude de son studio. Car il aimait la routine de la vie, ce qui est une grande force.

Normand CorbeilDans sa vie routinière justement, il ne faisait pas de bruit. Il cuisinait des pâtes pour huit sans que rien n’y paraisse ; il dirigeait des orchestres philharmoniques sans même écrire à sa mère ; il conduisait une Porsche sans s’en vanter auprès de ses chums. Il vivait en diva sans répandre autour de lui le parfum capiteux des stars. Comme s’il avait continué de travailler à la buanderie de l’Hôpital Sacré-Cœur. Toute sa vie, il a travaillé.

Il ne tenait pas à ce que tout le monde en parle. Il m’a fait l’honneur cependant de venir me visiter, en compagnie de Serge Fiori, sur les Chemins de travers, à la radio de Radio-Canada en juillet 2008. Les auditeurs, plusieurs années après le fait, me parlent encore de ces heures bénies, un dimanche soir, alors que Fiori et Corbeil, deux ermites au caractère asocial, acceptaient de parler musique, sans ambages ni artifices ; une discussion d’honnêtes hommes sur les ondes nationales. Cela valait son pesant d’or. Normand m’a fait le cadeau de cette ultime pièce d’archives. Je la remets aujourd’hui à José, Étienne et Laurent.

Ce fut un grand ami. Il était là, aux heures insupportables où je perdais ma femme depuis longtemps malade, Ginette, la complice de José. Aux traverses les plus dures, Normand était immensément là, tout en restant discret. Voilà bien le secret. Il avait ce grand pouvoir d’être, sans la lourde manie de paraître. Tant de force dans autant de délicatesse, c’est rare pour un seul homme.

Je sais d’expérience que plus le temps va passer, plus tu seras près de nous, Normand. Tout simplement.

Il était en quête d’une musique, «la musique du silence», selon sa propre expression. Nous ne serons jamais consolés, mais disons-nous quand même que le compositeur l’aura finalement trouvée, sa note.

 

Texte lu par Serge Bouchard, le 3 février à la cérémonie de

commémoration en souvenir de Normand Corbeil.

 

40 MILLIONS D’IMAGES

- 31 décembre 2012

UN ÉLÉPHANT POUR ÉTRENNES.

Dessin de MJR

 

Éléphant, mémoire du cinéma québécois, vit sa quatrième période des fêtes et je ne m’y suis pas encore vraiment fait à ce cadeau extraordinaire offert aux Québécois et aux cinéastes depuis que le projet a été mis en chantier.

Lorsque Pierre Karl Péladeau nous a passé un coup de fil, à Marie-José Raymond et moi, il y a maintenant cinq ans, s’informant s’il ne serait pas possible de numériser le patrimoine du cinéma québécois et de le rendre ensuite disponible sur la vidéo sur demande, nous avons eu un moment d’incrédulité. C’était une idée de génie, mais tellement extravagante. D’autant qu’au départ, Pierre Karl avait songé à tout le cinéma: documentaire comme de fiction. Il n’a pas fallu de longues recherches avant de restreindre un peu la commande. Déjà, se borner au cinéma de long métrage exigerait des années de travail et des millions de dollars; à première vue, il semblait y avoir environ 1,200 films de fiction à numériser et restaurer. La tâche serait longue et ardue, mais faisable.

Pierre Karl Péladeau, le mécène d'Éléphant

C’est un fabuleux animal de compagnie qu’allait ainsi se choisir Pierre Karl Péladeau!

Je me souviens encore de l’enthousiasme avec lequel il donna son feu vert à ce projets dont on ne savait pas encore quel nom il porterait, l’excitation fébrile d’un enfant qui reçoit ses premières étrennes, pourtant c’était lui qui offrait aux Québécois un cadeau inestimable: leur propre histoire en images, leur cinéma! La mémoire collective d’un peuple.

Même si cette cinématographie est modeste, comparée à celle des États-Unis ou de la France, il reste que le Québec deviendra, il semble bien, le premier pays au monde dont toute la cinématographie de long métrage aura été numérisée, restaurée et rendue accessible. Un accès qui, en cours d’année, devrait s’étendre à travers le Québec et dans le reste du Canada, puis un jour dans le monde.

Ce cadeau, comme il se présente en ce début d’année 2013, compte déjà près de deux cents films. Quarante millions d’images! Quarante millions d’images de la vie de notre société, un album de famille d’une richesse inimaginable. Des images émouvantes, drôles, étonnantes, mais vraies, authentiques, incontestables. Le Québec comme il a été et comme il est. Le Québec disséqué, imaginé et filmé par ses cinéastes, une prodigieuse mosaïque à laquelle le travail de restauration d’Éléphant redonne son éclat et ses diaprures.

Chaque film numérisé et restauré peut requérir jusqu’à cinq mois de travail et notre Éléphant, devenu très vorace, en consomme en moyenne un par semaine. Il y a donc toujours une dizaine de longs métrages sur les établis sophistiqués de Technicolor, à Montréal (parfois même à Los Angeles et Paris) où s’affaire une équipe de techniciens et d’artistes aux connaissances très pointues.

Cette formidable ration de films que réclame notre Éléphant exige toute l’énergie, l’incessant labeur et la patience d’ange de Marie-José Raymond pour la réunir. Il faut non seulement trouver les éléments physiques des films, mais aussi retracer les détenteurs des droits. Les droits! Quel micmac parfois! Fouiller, chercher, démêler. Un vrai nœud de serpents. Pour les éléments physiques, je m’en voudrais de ne pas mentionner particulièrement la collaboration de la Cinémathèque québécoise dont le gouvernement du Québec ne sera jamais assez conscient de l’essentiel de son existence.

Chez Québecor, l’Éléphant est habilement cornaqué par Sylvie Cordeau, vice-présidente aux communications de Québecor Media, secondée par Lise Gascon.

Le gros animal a aussi son site web – elephant.canoe.ca – avec son webmestre, un Pascal Laplante toujours aux aguets sur le monde grouillant du cinéma québécois.

Le répertoire 2013

La publicisation d’Éléphant, un des plus importants projets culturels philanthropiques jamais entrepris ici, est assurée généreusement par son mécène. J’en cite pour exemple la publication annuelle du Répertoire Éléphant, tiré à près de 600,000 exemplaires, inséré dans le Journal de Montréal et Le Devoir, distribué dans les publi-sacs et envoyé aux organismes de cinéma, au Québec et en France.

Le cinéma québécois, c’est soixante-quinze ans de notre histoire en images, c’est un album de famille qu’entend préserver Éléphant jusque dans la nuit des temps. Un album qui permettra aux générations futures de se poser à l’occasion, de regarder derrière et de mieux comprendre d’où elles viennent et comment étaient celles qui les ont précédées.

Chaque film qui s’ajoute au répertoire Éléphant devient un nouveau repère. Chaque film ouvre une nouvelle lucarne sur le monde que nous avons été et celui que nous sommes.

 

2013 ajoutera ses films comme autant de nouveaux jalons. Souhaitons qu’ils seront captivants, drôles, palpitants et émouvants… comme la vie.

 

LAUZON, LE GÉNIAL DESPOTE

- 9 novembre 2012

LÉOLO FRAPPE FORT

 

Retour à cet été, l’instant d’un blogue.

À la sortie de la projection-souvenir de Léolo, numérisé en HD et restauré par Éléphant, il y avait dans l’air une telle intensité de sentiments de toutes sortes chez les spectateurs qui venaient de voir ou revoir le film que j’ai eu envie d’écrire un deuxième billet d’affilée à propos de Jean-Claude Lauzon qu’un accident d’avion est venu nous ravir beaucoup trop tôt.

Ce génial cinéaste n’avait eu le temps que de tourner deux longs métrages dont ce Léolo autobiographique, souvent poétique, parfois révoltant, avec son langage cinématographique qui reste d’une finesse d’orfèvrerie assez rare dans le cinéma des cinquante dernières années. J’ai idée qu’il faille remonter à Citizen Kane, le premier Orson Welles, pour croiser un film dont la structure est aussi complexe et aussi originale, tout en respectant la plus correcte grammaticalité cinématographique.

Pourtant, j’avais été diablement heurté par Léolo, au moment de sa sortie. Léolo m’était apparue comme une œuvre si dédaigneuse de notre société, si méprisante pour ce que nous sommes, que j’avais même lancé à la blague que son scénario avait dû être inspiré par Mordecai Richler, notre médisant national. De plus, je ne me doutais pas à quel point le film était autobiographique, ce qui en fait une œuvre d’un acumen terrifiant.

En le numérisant pour Éléphant, j’ai revu Léolo au moins une dizaine de fois, en plus de l’analyser scène après scène pour l’étalonnage couleur (avec Vince Amari) et une autre fois encore avec Marie-José Raymond qui se charge des restaurations (avec François Massé), puis de nouveau pour l’approbation du DCP, le fichier numérique utilisé pour la projection au Quartier latin, à l’occasion du Festival des Films du Monde. Eh bien ce film me tire les larmes. À chaque visionnement. Impossible de tisonner davantage les sentiments.

Rien n’était plus évident qu’à la sortie du cinéma, ce soir tiède du 29 août dernier.

Éléphant avait souhaité que cette projection fût l’occasion de rappeler le souvenir de trois personnes vitales à ce film, trois personnes maintenant disparues: Jean-Claude, évidemment, le scénariste et le réalisateur, Aimée Danis, la productrice, et Pierre Bourgault, le philosophe-communicateur, qui y tient le rôle du Dompteur de mots et dont l’influence sur Lauzon est reconnue par tous.

Outre le public et les invités, il s’y trouvait beaucoup des proches et des amis des trois personnes dont nous voulions honorer la mémoire. Une salle comble et bien disposée. Pierre Karl Péladeau, le mécène d’Éléphant, avait chaleureusement accueilli le public et prononcé quelques mots sur l’importance de la préservation de notre patrimoine cinématographique; Franco Nuovo, un ami de Bourgault, avait rappelé l’éblouissement de ce dernier de se retrouver au Festival de Cannes à cause de son rôle; Lyse Lafontaine avait parlé de la détermination et de la patience d’Aimée Danis avec qui elle a produit Léolo et esssayé tant bien que mal de contenir le capricieux et fougureux Lauzon; finalement, Gaston Lepage avait expliqué dans les mots les plus simples le tendre rapport fraternel qui l’unissait à Jean-Claude, à la vie… à la mort.

Je dirais que ces anecdotes constituèrent le moment le plus paisible de la soirée…

Dès les premières images, Léolo a commencé à remuer les émotions; cent sept minutes, sans relâche! À la fin, presque pas de réactions et surtout, pas d’ovation! comme si les spectateurs étaient trop sonnés, puis au bout d’un long moment des applaudissements qui s’enclenchent petit à petit, grandissent sans jamais éclore complètement. À deux fauteuils du mien, Christine St-Pierre, encore ministre de la Culture, demeure clouée sur place, le visage brisé par l’émotion. Plus loin, Julie Snyder et Pierre Karl sont debout sans bouger, troublés, sous le choc. Comme presque tout le reste de la salle. Les placeurs montent et descendent les allées en implorant littéralement les spectateurs de se bouger, de sortir, qu’une autre projection doit commencer.

Mais on dirait que les gens ne veulent pas quitter le Quartier latin. Ils embouteillent le hall, s’agglutinent, argumentent, discutent; certains n’ont pas trop aimé, parmi eux: Manon Leriche, la veuve de Pierre Falardeau, qui trouve trop esthétisante la façon de Lauzon; Julie Payette, l’astronaute, explique qu’elle n’a pas compris grand-chose; la Parisienne Martine Scoupe, spécialiste des grands festivals, s’extasie sur les images du film et la qualité de leur restauration; Julie et Pierre Karl resteront de longues minutes à échanger des impressions avec les gens qui les abordent et qui, comme eux, ont été secoués par les vérités troublantes que charrie cette histoire de vie précaire et de folie; René Malo, producteur et distributeur en jachère, aurait bien souhaité que ce film fît partie de son répertoire; et le Dr Jean-Daniel Arbour, ce super ophtalmologue, qui avoue à sa fille Raphaëlle – bouleversée – regretter ne pas avoir entendu la chanson de Ginette Reno dont il avait le souvenir qu’elle accompagnait le film en le lénifiant un peu; puis, plus loin, Nathalie Petrowski essayant de convaincre son père, un André encore dubitatif, qu’il ne devrait plus entretenir la moindre amertume envers Lauzon, dont il fut le mentor, que ce Léolo qu’il lui a dédié, au générique, restait le plus magnifique cadeau qu’on puisse faire à quiconque… Disons-le, une sortie de film chargée, intense, mémorable.

Trois semaines plus tôt, au Festival Fantasia, le film Dans le ventre du dragon, numérisé et restauré par Éléphant, avait aussi provoqué beaucoup de réactions, mais à l’opposé de celles de Léolo. Les centaines de spectateurs avaient quitté le Théâtre Hall de l’université Concordia, sourire aux lèvres, l’esprit euphorique. Autant Dans le ventre, le film de Yves Simoneau avait mis tout le monde en liesse, autant Léolo fit réfléchir.

De grands moments de cinéma!

Gaston Lepage, Charlotte Laurier répète pour Piwi avec Jean-ClaudeIl est difficile de s’extirper brusquement de pareils orages de sentiments, aussi nous sommes-nous retrouvés un petit groupe au restaurant L’Express. Pour décompresser. Reprendre nos esprits. Il y avait Julie Payette, Manon Leriche, Louise Laparé, Nathalie Mongeau, Dominique Parent, Marie-José Raymond, Gaston Lepage (Gaston qui avait été du court métrage PIWI de Jean-Claude avec Charlotte Laurier) René Malo, Louis Grenier et moi, tous des amis plus ou moins proches de Lauzon et, surtout, quatre d’entre nous, des pilotes d’avion! Voler, cette passion qui semblait rendre à Jean-Claude la vie à peu près tolérable.

L’aviation, voilà ce qui par-dessus tout unissaient Julie, Nathalie, Louis et Gaston au cinéaste. La première partie du repas s’est donc passée à écouter des histoires d’aviation; d’abord, on a repassé seconde par seconde le crash qui a coûté la vie à Jean-Claude, puis la description d’un autre crash, l’année auparavant, qui l’avait envoyé valdinguer en pleine forêt, mais dont il s’était miraculeusement tiré indemne. Chacun de ces pilotes a ensuite raconté par le menu détail son ou ses écrasements, toujours en rigolant bien sûr puisqu’ils se trouvent encore là, vivants, et attendant qu’on leur apporte de quoi manger. On a même eu droit à la narration d’atterrissages catastrophes du mari de Julie Payette, lui-même pilote d’essai. Manon Leriche qui redoute l’avion plus que le jugement dernier cherche désespérément, depuis un bon moment, à faire décoller la conversation sur une autre piste.

Louis Grenier, le patron de KanukTiens, si Louis Grenier racontait son expérience de tournage dans Léolo. Louis, grand patron de Kanuk, y tenait le rôle du gynéco qui découvre que la mère (Ginette Reno) a été engrossée par une tomate, contaminée par la semence d’un cueilleur sicilien.

_ Pourquoi Jean-Claude vous avait-il demandé de jouer ce rôle?

_ Nous étions copains, explique Louis, et il voulait absolument que je joue dans le film.

_ Parce que vous aviez envie d’être acteur?

_ Pas du tout, c’est parce que Jean-Claude voulait m’humilier!

Je crois qu’il blague, c’est la première fois que je rencontre Louis Grenier qui m’est apparu tout de suite comme un bonhomme sensible et généreux; son affirmation m’intrigue donc.

_ Je crois, poursuit Louis, que cela amusait Jean-Claude de prendre presque douze heures de tournage pour que j’arrive à dire comme il le souhaitait la dizaine de mots qui constituaient l’ensemble de mon rôle de gynéco; je n’étais plus son ami, pilote comme lui, ni son ami businessman, j’étais un pauvre type qui essayait «désespérément» de lui plaire comme acteur et à qui il n’épargnait aucune misère. Une journée infernale.

_ Parce que j’ajoutais toujours un mot de trop à une réplique, que nous étions rendus à la énième prise, Jean-Claude péta carrément les plombs: «ç’est ça, hurla-t-il devant tout le monde, tu veux réécrire le scénario, vas-y, réécris, on attend».

Dominique Parent, celle qui a réalisé un «making of» du tournage de Léolo et qui est une mine de souvenirs et d’anecdotes au sujet de Jean-Claude, renchérit que ce dernier, malgré son charme inné, pouvait à l’occasion être très despotique. Obsessif, minutieux, exigeant, perfectionniste, il allait au bout des choses sans égard aux remous qu’il pouvait provoquer autour de lui.

Et il était comme ça pour tout, renchérirent Louise et Gaston.

Jean-Claude et des frères de sang! (Photo A. Petrowski)Le jour, par exemple, où il décida de commencer à chasser à l’arc, eh bien il se mit dans le crâne de fabriquer lui-même ses propres flèches. Il avait beau avoir du sang indien, celui ne lui vint pas naturellement. Il fit des recherches, rencontra des spécialistes et finit par passer des heures et des heures à tailler ses flèches. «Après l’accident, raconte Gaston, en riant, j’en ai trouvé au moins deux mille chez lui».

La fille de Jean-Claude.

Bien sûr, pendant ce souper qui s’est étiré jusqu’à très tard, il a été question des amours changeantes et souvent tumultueuses de Jean-Claude. Même de Marie-Soleil Tougas qui était sa copine depuis près de deux ans, au moment du crash fatal, il s’obstinait à dire qu’elle n’était pas sa blonde, mais «une de ses blondes». Ce que Marie-Soleil acceptait en souriant, l’œil en coin, malicieux.

Jean-Claude vivait dans l’épouvante d’être atteint de folie, comme le furent tant de membres de sa famille, sauf sa mère. Et c’est pourquoi il avait résolu de ne pas avoir d’enfant, de crainte de transmettre des gênes qui l’angoissaient tant lui-même. Cela dit, il eut une fille qu’il n’a jamais connue. Une semaine avant l’accident d’avion, cette jeune femme – qui avait été adoptée par une famille – avait fini par le retrouver et il avait accepté, par téléphone, de la rencontrer le mercredi suivant. Cela ne se produisit jamais. Pour Gaston Lepage qui, lui, l’a rencontrée plusieurs fois, il n’y a pas de doutes: «Juste à la voir, c’était Jean-Claude tout craché». Mais depuis quelques années, on a perdu sa trace. On avait espéré qu’elle se manifestât à la projection. Non. Rien.

Chanson pour  Léolo.

Pas question d'une chanson de Ginette!Cette fameuse chanson dont l’absence durant le générique avait étonné le Dr Arbour. Mais non, elle n’était pas sur le film, elle n’y a jamais été. Pas que Ginette Reno qui l’a écrite et la chante n’ait pas fait des pieds et des mains pour que Lauzon s’en serve. Pourquoi pas en accompagnement du générique. Jean-Claude avait décidé que cela ne convenait pas et il allait tenir son bout. Devant les assauts persistants de Ginette pour que Jean-Claude accepte la chanson, et de guerre lasse, Aimée Danis, la productrice, demanda à Guy Fournier d’intercéder auprès du réalisateur. Rien n’y fit. La Chanson pour Léolo sera finalement endisquée, mais elle n’accompagnerait jamais le film bien qu’elle jouât souvent sur les radios, imprégnant sans doute ainsi dans la mémoire (défaillante) de mon ophtalmo préféré qu’elle faisait partie intégrante de Léolo, le film. Tiens, pour ceux qui aimerait l’écouter, voici le lien

http://yt.cl.nr/h1PoyeR9DL0

Post-scriptum:

Après la projection, André Petrowski m’a dit avoir en sa possession la première sculpture faite par Lauzon, au moment où il a commencé ses cours d’art. Une sculpture érotique que j’ai fait promettre à André de donner à la Cinémathèque québécoise, de même que plusieurs photos qu’il a de Jean-Claude.

Une semaine plus tard, je recevais d’une Caroline Trudel un courriel annonçant: Je connaissais un peu Jean-Claude car il fréquentait une de mes amies et collègues de travail.
 Un vendredi, cette amie m’a téléphoné pour me demander si je ne voulais pas corriger le scénario de Jean-Claude. 
Je vous saute les détails. Toujours est-il que j’ai avec moi la première version papier du scénario LÉOLO. Je l’ai trainé avec moi dans mes nombreux déménagements.
 Sur la première page, il est écrit ACHEVÉ D’ÉCRIRE À MONTRÉAL LE 10 JUIN 1990.

Eh bien, à Caroline aussi j’ai fait promettre de remettre ce document à la Cinémathèque québécoise.