LAUZON, LE GÉNIAL DESPOTE

- 9 novembre 2012

LÉOLO FRAPPE FORT

 

Retour à cet été, l’instant d’un blogue.

À la sortie de la projection-souvenir de Léolo, numérisé en HD et restauré par Éléphant, il y avait dans l’air une telle intensité de sentiments de toutes sortes chez les spectateurs qui venaient de voir ou revoir le film que j’ai eu envie d’écrire un deuxième billet d’affilée à propos de Jean-Claude Lauzon qu’un accident d’avion est venu nous ravir beaucoup trop tôt.

Ce génial cinéaste n’avait eu le temps que de tourner deux longs métrages dont ce Léolo autobiographique, souvent poétique, parfois révoltant, avec son langage cinématographique qui reste d’une finesse d’orfèvrerie assez rare dans le cinéma des cinquante dernières années. J’ai idée qu’il faille remonter à Citizen Kane, le premier Orson Welles, pour croiser un film dont la structure est aussi complexe et aussi originale, tout en respectant la plus correcte grammaticalité cinématographique.

Pourtant, j’avais été diablement heurté par Léolo, au moment de sa sortie. Léolo m’était apparue comme une œuvre si dédaigneuse de notre société, si méprisante pour ce que nous sommes, que j’avais même lancé à la blague que son scénario avait dû être inspiré par Mordecai Richler, notre médisant national. De plus, je ne me doutais pas à quel point le film était autobiographique, ce qui en fait une œuvre d’un acumen terrifiant.

En le numérisant pour Éléphant, j’ai revu Léolo au moins une dizaine de fois, en plus de l’analyser scène après scène pour l’étalonnage couleur (avec Vince Amari) et une autre fois encore avec Marie-José Raymond qui se charge des restaurations (avec François Massé), puis de nouveau pour l’approbation du DCP, le fichier numérique utilisé pour la projection au Quartier latin, à l’occasion du Festival des Films du Monde. Eh bien ce film me tire les larmes. À chaque visionnement. Impossible de tisonner davantage les sentiments.

Rien n’était plus évident qu’à la sortie du cinéma, ce soir tiède du 29 août dernier.

Éléphant avait souhaité que cette projection fût l’occasion de rappeler le souvenir de trois personnes vitales à ce film, trois personnes maintenant disparues: Jean-Claude, évidemment, le scénariste et le réalisateur, Aimée Danis, la productrice, et Pierre Bourgault, le philosophe-communicateur, qui y tient le rôle du Dompteur de mots et dont l’influence sur Lauzon est reconnue par tous.

Outre le public et les invités, il s’y trouvait beaucoup des proches et des amis des trois personnes dont nous voulions honorer la mémoire. Une salle comble et bien disposée. Pierre Karl Péladeau, le mécène d’Éléphant, avait chaleureusement accueilli le public et prononcé quelques mots sur l’importance de la préservation de notre patrimoine cinématographique; Franco Nuovo, un ami de Bourgault, avait rappelé l’éblouissement de ce dernier de se retrouver au Festival de Cannes à cause de son rôle; Lyse Lafontaine avait parlé de la détermination et de la patience d’Aimée Danis avec qui elle a produit Léolo et esssayé tant bien que mal de contenir le capricieux et fougureux Lauzon; finalement, Gaston Lepage avait expliqué dans les mots les plus simples le tendre rapport fraternel qui l’unissait à Jean-Claude, à la vie… à la mort.

Je dirais que ces anecdotes constituèrent le moment le plus paisible de la soirée…

Dès les premières images, Léolo a commencé à remuer les émotions; cent sept minutes, sans relâche! À la fin, presque pas de réactions et surtout, pas d’ovation! comme si les spectateurs étaient trop sonnés, puis au bout d’un long moment des applaudissements qui s’enclenchent petit à petit, grandissent sans jamais éclore complètement. À deux fauteuils du mien, Christine St-Pierre, encore ministre de la Culture, demeure clouée sur place, le visage brisé par l’émotion. Plus loin, Julie Snyder et Pierre Karl sont debout sans bouger, troublés, sous le choc. Comme presque tout le reste de la salle. Les placeurs montent et descendent les allées en implorant littéralement les spectateurs de se bouger, de sortir, qu’une autre projection doit commencer.

Mais on dirait que les gens ne veulent pas quitter le Quartier latin. Ils embouteillent le hall, s’agglutinent, argumentent, discutent; certains n’ont pas trop aimé, parmi eux: Manon Leriche, la veuve de Pierre Falardeau, qui trouve trop esthétisante la façon de Lauzon; Julie Payette, l’astronaute, explique qu’elle n’a pas compris grand-chose; la Parisienne Martine Scoupe, spécialiste des grands festivals, s’extasie sur les images du film et la qualité de leur restauration; Julie et Pierre Karl resteront de longues minutes à échanger des impressions avec les gens qui les abordent et qui, comme eux, ont été secoués par les vérités troublantes que charrie cette histoire de vie précaire et de folie; René Malo, producteur et distributeur en jachère, aurait bien souhaité que ce film fît partie de son répertoire; et le Dr Jean-Daniel Arbour, ce super ophtalmologue, qui avoue à sa fille Raphaëlle – bouleversée – regretter ne pas avoir entendu la chanson de Ginette Reno dont il avait le souvenir qu’elle accompagnait le film en le lénifiant un peu; puis, plus loin, Nathalie Petrowski essayant de convaincre son père, un André encore dubitatif, qu’il ne devrait plus entretenir la moindre amertume envers Lauzon, dont il fut le mentor, que ce Léolo qu’il lui a dédié, au générique, restait le plus magnifique cadeau qu’on puisse faire à quiconque… Disons-le, une sortie de film chargée, intense, mémorable.

Trois semaines plus tôt, au Festival Fantasia, le film Dans le ventre du dragon, numérisé et restauré par Éléphant, avait aussi provoqué beaucoup de réactions, mais à l’opposé de celles de Léolo. Les centaines de spectateurs avaient quitté le Théâtre Hall de l’université Concordia, sourire aux lèvres, l’esprit euphorique. Autant Dans le ventre, le film de Yves Simoneau avait mis tout le monde en liesse, autant Léolo fit réfléchir.

De grands moments de cinéma!

Gaston Lepage, Charlotte Laurier répète pour Piwi avec Jean-ClaudeIl est difficile de s’extirper brusquement de pareils orages de sentiments, aussi nous sommes-nous retrouvés un petit groupe au restaurant L’Express. Pour décompresser. Reprendre nos esprits. Il y avait Julie Payette, Manon Leriche, Louise Laparé, Nathalie Mongeau, Dominique Parent, Marie-José Raymond, Gaston Lepage (Gaston qui avait été du court métrage PIWI de Jean-Claude avec Charlotte Laurier) René Malo, Louis Grenier et moi, tous des amis plus ou moins proches de Lauzon et, surtout, quatre d’entre nous, des pilotes d’avion! Voler, cette passion qui semblait rendre à Jean-Claude la vie à peu près tolérable.

L’aviation, voilà ce qui par-dessus tout unissaient Julie, Nathalie, Louis et Gaston au cinéaste. La première partie du repas s’est donc passée à écouter des histoires d’aviation; d’abord, on a repassé seconde par seconde le crash qui a coûté la vie à Jean-Claude, puis la description d’un autre crash, l’année auparavant, qui l’avait envoyé valdinguer en pleine forêt, mais dont il s’était miraculeusement tiré indemne. Chacun de ces pilotes a ensuite raconté par le menu détail son ou ses écrasements, toujours en rigolant bien sûr puisqu’ils se trouvent encore là, vivants, et attendant qu’on leur apporte de quoi manger. On a même eu droit à la narration d’atterrissages catastrophes du mari de Julie Payette, lui-même pilote d’essai. Manon Leriche qui redoute l’avion plus que le jugement dernier cherche désespérément, depuis un bon moment, à faire décoller la conversation sur une autre piste.

Louis Grenier, le patron de KanukTiens, si Louis Grenier racontait son expérience de tournage dans Léolo. Louis, grand patron de Kanuk, y tenait le rôle du gynéco qui découvre que la mère (Ginette Reno) a été engrossée par une tomate, contaminée par la semence d’un cueilleur sicilien.

_ Pourquoi Jean-Claude vous avait-il demandé de jouer ce rôle?

_ Nous étions copains, explique Louis, et il voulait absolument que je joue dans le film.

_ Parce que vous aviez envie d’être acteur?

_ Pas du tout, c’est parce que Jean-Claude voulait m’humilier!

Je crois qu’il blague, c’est la première fois que je rencontre Louis Grenier qui m’est apparu tout de suite comme un bonhomme sensible et généreux; son affirmation m’intrigue donc.

_ Je crois, poursuit Louis, que cela amusait Jean-Claude de prendre presque douze heures de tournage pour que j’arrive à dire comme il le souhaitait la dizaine de mots qui constituaient l’ensemble de mon rôle de gynéco; je n’étais plus son ami, pilote comme lui, ni son ami businessman, j’étais un pauvre type qui essayait «désespérément» de lui plaire comme acteur et à qui il n’épargnait aucune misère. Une journée infernale.

_ Parce que j’ajoutais toujours un mot de trop à une réplique, que nous étions rendus à la énième prise, Jean-Claude péta carrément les plombs: «ç’est ça, hurla-t-il devant tout le monde, tu veux réécrire le scénario, vas-y, réécris, on attend».

Dominique Parent, celle qui a réalisé un «making of» du tournage de Léolo et qui est une mine de souvenirs et d’anecdotes au sujet de Jean-Claude, renchérit que ce dernier, malgré son charme inné, pouvait à l’occasion être très despotique. Obsessif, minutieux, exigeant, perfectionniste, il allait au bout des choses sans égard aux remous qu’il pouvait provoquer autour de lui.

Et il était comme ça pour tout, renchérirent Louise et Gaston.

Jean-Claude et des frères de sang! (Photo A. Petrowski)Le jour, par exemple, où il décida de commencer à chasser à l’arc, eh bien il se mit dans le crâne de fabriquer lui-même ses propres flèches. Il avait beau avoir du sang indien, celui ne lui vint pas naturellement. Il fit des recherches, rencontra des spécialistes et finit par passer des heures et des heures à tailler ses flèches. «Après l’accident, raconte Gaston, en riant, j’en ai trouvé au moins deux mille chez lui».

La fille de Jean-Claude.

Bien sûr, pendant ce souper qui s’est étiré jusqu’à très tard, il a été question des amours changeantes et souvent tumultueuses de Jean-Claude. Même de Marie-Soleil Tougas qui était sa copine depuis près de deux ans, au moment du crash fatal, il s’obstinait à dire qu’elle n’était pas sa blonde, mais «une de ses blondes». Ce que Marie-Soleil acceptait en souriant, l’œil en coin, malicieux.

Jean-Claude vivait dans l’épouvante d’être atteint de folie, comme le furent tant de membres de sa famille, sauf sa mère. Et c’est pourquoi il avait résolu de ne pas avoir d’enfant, de crainte de transmettre des gênes qui l’angoissaient tant lui-même. Cela dit, il eut une fille qu’il n’a jamais connue. Une semaine avant l’accident d’avion, cette jeune femme – qui avait été adoptée par une famille – avait fini par le retrouver et il avait accepté, par téléphone, de la rencontrer le mercredi suivant. Cela ne se produisit jamais. Pour Gaston Lepage qui, lui, l’a rencontrée plusieurs fois, il n’y a pas de doutes: «Juste à la voir, c’était Jean-Claude tout craché». Mais depuis quelques années, on a perdu sa trace. On avait espéré qu’elle se manifestât à la projection. Non. Rien.

Chanson pour  Léolo.

Pas question d'une chanson de Ginette!Cette fameuse chanson dont l’absence durant le générique avait étonné le Dr Arbour. Mais non, elle n’était pas sur le film, elle n’y a jamais été. Pas que Ginette Reno qui l’a écrite et la chante n’ait pas fait des pieds et des mains pour que Lauzon s’en serve. Pourquoi pas en accompagnement du générique. Jean-Claude avait décidé que cela ne convenait pas et il allait tenir son bout. Devant les assauts persistants de Ginette pour que Jean-Claude accepte la chanson, et de guerre lasse, Aimée Danis, la productrice, demanda à Guy Fournier d’intercéder auprès du réalisateur. Rien n’y fit. La Chanson pour Léolo sera finalement endisquée, mais elle n’accompagnerait jamais le film bien qu’elle jouât souvent sur les radios, imprégnant sans doute ainsi dans la mémoire (défaillante) de mon ophtalmo préféré qu’elle faisait partie intégrante de Léolo, le film. Tiens, pour ceux qui aimerait l’écouter, voici le lien

http://yt.cl.nr/h1PoyeR9DL0

Post-scriptum:

Après la projection, André Petrowski m’a dit avoir en sa possession la première sculpture faite par Lauzon, au moment où il a commencé ses cours d’art. Une sculpture érotique que j’ai fait promettre à André de donner à la Cinémathèque québécoise, de même que plusieurs photos qu’il a de Jean-Claude.

Une semaine plus tard, je recevais d’une Caroline Trudel un courriel annonçant: Je connaissais un peu Jean-Claude car il fréquentait une de mes amies et collègues de travail.
 Un vendredi, cette amie m’a téléphoné pour me demander si je ne voulais pas corriger le scénario de Jean-Claude. 
Je vous saute les détails. Toujours est-il que j’ai avec moi la première version papier du scénario LÉOLO. Je l’ai trainé avec moi dans mes nombreux déménagements.
 Sur la première page, il est écrit ACHEVÉ D’ÉCRIRE À MONTRÉAL LE 10 JUIN 1990.

Eh bien, à Caroline aussi j’ai fait promettre de remettre ce document à la Cinémathèque québécoise.

 

LAUZON, GASTON, PETROW, NATHALIE ET LES AUTRES…

- 14 août 2012

Tristesse et nostalgie d’un mois d’août!

Jean-Claude Lauzon (photo Lyne Charlebois)Jean-Claude Lauzon me plaisait beaucoup, bien que je le connus peu; il était beau, arrogant, en apparence très sûr de lui, il affectionnait motos, voitures et avions – tout ce qui décollait vite –  il avait choisi de ne pas avoir le style de vie misérabiliste qu’affectionnent certains cinéastes québécois, très talentueux néanmoins; non, Lauzon allait vivre de cinéma et bien en vivre, dût-il pour cela devenir le réalisateur chouchou des agences de pub.

Lauzon, je l’ai surtout connu par téléphone. Les deux dernières années de sa vie, nous nous téléphonâmes assez régulièrement, des conversations qui tournaient autour du métier et des voitures et parfois aussi parce que Jean-Claude se sentait mal accepté par une partie de la confrérie des réalisateurs. Là-dessus, je le suivais bien, ayant toujours été moi-même frappé par cet ostracisme souterrain. J’ai appris plus tard qu’il se confiait aussi assez souvent à Denys Arcand. (Excellent choix !)

Parce que, à Éléphant, nous venons de restaurer son dernier film, Léolo, (cette version restaurée sera projetée en grande première au Festival des Films du Monde, le 29 août, dans la salle numéro 9 du Quartier Latin – hommage à Jean-Claude, à Pierre Bourgault, qui y tient un rôle important, et à Aimée Danis, la productrice exécutive, disparue elle aussi, récemment) j’ai eu envie d’en savoir plus long sur ce réalisateur si talentueux que le crash de son avion nous a ravi, il y a quinze ans, en même temps que son amoureuse, Marie-Soleil Tougas.

J’ai donc invité à luncher Nathalie Petrowski dont le père, André, a pour ainsi dire révélé le jeune Jean-Claude Lauzon à lui-même. C’était au Birks Café. Nathalie PetrowskiJ’ai appris beaucoup sur Jean-Claude, appris également que Nathalie est gourmande, que la seule vue d’une collection de petits pots de crème anéantit momentanément tous ses moyens.

Elle était arrivée, à peine quelques minutes en retard, vive, déterminée et passionnée d’avoir à raconter Jean-Claude Lauzon. Un Jean-Claude dont elle aurait fort bien pu s’éprendre lorsque André, son père leur a amené à la maison ce beau garçon de dix-sept ans aux apparences romantiques. Nathalie, qui avait le même âge, jugea tout de suite que ce romantisme n’était que leurre. «Je n’ai pas éprouvé la moindre inclination pour lui, explique-t-elle, il était arrogant et chiant, je ne voyais que le petit bum, je me demandais vraiment quelle mouche avait piqué mon père.»

Dans un petit livre dont je ne connaissais pas l’existence et que m’a remis Nathalie, Jean-Claude Lauzon, le poète, écrit par elle et son père et publié chez Art Global, en 2006, elle raconte: Notre rencontre ne fut pas des plus amicales. D’entrée de jeu, j’ai pris Lauzon en grippe, et d’après ce dont je me souviens, la grippe fut réciproque.

Ce «grippé» au regard d’aigle et au caractère fauve était né à Montréal, le 29 septembre 1953, d’une mère abénakie et d’un père canadien-français, buveur, batailleur, un pauvre type écrasé par la maladie mentale qui passait autant de temps à Saint-Jean-de-Dieu que chez lui où, tant bien que mal, une femme forte, une mère ourse, essayait en pleine débâcle de protéger et d’élever quatre petits. Une nuit, pendant que la famille dormait, le père avait ouvert les robinets de gaz; la mère, alertée dans son sommeil, bondit à la cuisine et les sauva tous d’une asphyxie certaine.

Tout au long de sa vie, Jean-Claude gardera la hantise d’avoir hérité lui aussi de cette pathologie Maxime Collin/Ginette Reno (photo Roger Dufresne)mentale de la famille. Cette terreur de la folie, c’est le moteur dramatique de Léolo, une œuvre saisissante, brutale, mais débordante d’une curieuse poésie, cette forme littéraire que Lauzon aurait tant voulu maîtriser. Justement, dans ce livre chez Art Global se trouvent plusieurs poèmes composés par Lauzon avant 1975, de même que ce message typiquement lauzonnien à André Petrowski: «Tu aurais voulu être poète. Moi je le suis. Sans rancune.»

Mais on n’est pas Gaston Miron à force de le vouloir ou de le dire, il arrive que l’on reste Jean-Claude Lauzon, un être d’exception qui eût été notre Miron du cinéma et serait devenu notre cinéaste national si cette intensité et cette fougue effrénée qu’il avait de vivre ne l’avaient pas précipité trop tôt au-devant de son destin.

Gaston Lepage, son meilleur ami et celui qui l’avait initié à l’aviation, me l’a redit au téléphone: «Jean-Claude n’avait peur de rien et il n’était pas suicidaire, sa seule et lancinante obcession était la folie; il y en avait dans sa famille et il était terrorisé à l’idée qu’elle l’atteigne lui aussi». «Les jours qui ont précédé l’accident, poursuit-il, il était optimiste, heureux, il se proclamait ‘the new improved Jean-Claude’ et tout allait bien avec son amoureuse, Marie-Soleil et Jean-Claude (coll. Gaston Lepage)Marie-Soleil, quoiqu’il se fachât lorsqu’on se référait à elle comme sa blonde». «C’est pas ma blonde, précisait-il fût-ce devant elle, c’est UNE des MES blondes». Ces petites rebuffades n’obscurcissaient pas le soleil que la jeune actrice arborait aussi bien dans son nom que sur son visage. «Tu sais, me confie Gaston en baissant un peu la voix: Jean-Claude, c’était un gars qui avait un peu la queue par-dessus l’épaule!»

«Le petit bum que mon père avait ramené à la maison, se souvient Nathalie, fanfaronnait qu’il voulait être poète ou caïd dans une bande de criminels, il n’avait pas encore arrêté son choix; sa rencontre avec papa allait tout changer.»

Curieuse occurence.

Un prof de secondaire, ami de Pétrowsky, avait proposé un questionnaire un peu sybillin à ses élèves pour qu’ils essayent de définir leur signification de l’amour, de l’art, du désir, de l’avortement, etc. Alors que ses camarades suent sang et eau, le cancre Lauzon y va d’une déferlante. À Maitresse, il répond : un homme avec deux repas devant lui. Viol : une personne qui se promène sur un terrain privé. Prostitution : un grand ravin et un homme suspendu à une branche. Hymen: femme derrière un nuage. Fiançailles : les premières neiges à l’automne. Journaux : Deux bonnes vieilles dames de Ste-Anne en train de discuter. Menstruations : les fonctionnements d’une machine dans une grande usine.

Peur: Un enfant devant quelque chose d’inconnu.

Lorsque le prof, éberlué, montre ces réponses à André Petrowski, ce dernier n’a plus qu’un désir: rencontrer l’auteur. Mais l’auteur est un décrocheur qui vient de plaquer là les études. Comment le retrouver? Pas une trace de lui dans les dossiers de l’école. Est-ce le souvenir de sa propre délinquance, lorsqu’il avait le même âge, qui pousse Petrowski à s’acharner à retrouver l’autre, l’apprenti-délinquant (Enfin, après des mois de recherches, le voilà!) Ilave des bouteilles dans une usine d’embouteillage de l’est de Montréal). Alors à l’Office national du film, Petrowski qui se décrit lui-même comme «un vieux con de 40 ans avec des cheveux tout ébouriffés et des bottes Kodiak» insiste par téléphone pour fixer un rendez-vous au jeune Lauzon qui pense tout de suite: «encore un vieux suceux de queues qui en veut à mes fesses».

Jean-Claude, fesses bien serrées, cravaté et sur son trente et un, se présente enfin devant Petrowski. Ça ne se fera pas en un tournemain, mais ce dernier finira par convaincre Lauzon que «lorsque l’on a un talent comme le tien, on ne le gaspille pas, on en prend soin». Lauzon commence à lire (du Réjean Ducharme surtout) l’intervention de Petrow (comme il l’appelait) le fait accepter au Cégep du Vieux-Montréal en arts graphiques et photo. Sa passion pour la photo le propulse vers le cinéma et l’Université du Québec à Montréal où Pierre Bourgault lui enseignera.

En dépit de Super Maire et de Piwi, deux premiers courts métrages,  Nathalie n’est toujours pas vendue au talent de «ce petit baveux à voix de falsetto». Mais cette dure-à-plaire se mettra quasiment à plat devant Lauzon, après avoir visionné Un zoo la nuit. «J’ai douté de toi, lui dit-elle, recommençons à zéro!».

Lauzon, Petrowski et cie reprennent alors des relations assez harmonieuses jusqu’à la première de Léolo que Nathalie néglige pour se rendre à la première de La Postière de Gilles Carle puisque, la veille même, en compagnie de son père André, elle avait assisté à un visionnement de Léolo dont elle était ressortie absolument subjuguée. Lorsque Jean-Claude la voit arriver à sa réception et qu’il ne l’a pas aperçue dans la salle, il explose. Nathalie a beau protester qu’elle a vu Léolo, la veille… qu’elle a adoré…

Pur crime de lèse-majesté. Jean-Claude lui tourne le dos, ils ne se reparleront jamais.

Je ne te dois plus rien, Petrow!

Petrowski et Jean-Claude: une histoire de dettes! (coll. A. Petrowski)Les sangs abénaki de Jean-Claude et ukrainien d’André Petrowski sont toujours restés un mélange imprévisible et détonant. Même si à la cérémonie des Genies à Toronto, Jean-Claude déclare que le dernier trophée (de treize!) ne lui appartient pas, qu’il appartient à André Petrowski, ce dernier ne peut s’empêcher de penser (et il l’écrit): c’est facile, petit con, t’en as gagné 13, tu peux bien m’en donner un.

Comme si le petit con avait flairé cette pensée désobligeante, il va frapper chez Petrowski, au retour de Toronto, et la lui remet, la statuette.

Et même si de surcroît Lauzon lui a dédié son dernier et meilleur film, Léolo, avec le sentiment qu’il ne devait plus rien à Petrowski, le mentor inapaisé en garde encore une certaine amertume. Triste histoire de reconnaissance… de dettes.

Le poids du souvenir.

Lorsqu’elle me parle du yoyo de ses rapports avec Lauzon, je vois aussi dans les yeux de Nathalie du vague à l’âme. Ils s’assombriront et ne recommenceront à briller que lorsque le garçon arrivera avec la collection de crèmes: les petites verrines du chef Roland Del Monte. Panna cotta, mousse chocolat et pistaches et tiramisu à la framboise ramèneront un peu de sérénité sur le visage de Nathalie dont je me doute qu’elle se revoit, en ce moment même, jeune fille de dix-sept ans éprouvant un curieux sentiment d’amour et de haine envers ce garçon magnifique qu’introduit son père à la maison.

Gaston Lepage et Jean-Claude (coll. Gaston Lepage)Ce n’est pas semblable image, hélas, qui reste gravée à jamais dans le crâne de Gaston Lepage; non, c’est celle d’un Cessna, piloté par son meilleur ami, qui s’approche dangereusement et inexpliquablement de la montagne en face. Lui, en compagnie de Patrice Lécuyer, a déjà amerri sur le lac où Jean-Claude avec Marie-Soleil Tougas devait le suivre, mais juste au moment d’amerrir lui aussi, Jean-Claude décide de remettre les gaz et de refaire un circuit avant de se poser. Lui et Gaston demeurent en contact radio. Lécuyer trouve que le Cessna vole bien près de la montagne. Lepage croit d’abord à une illusion d’optique, puis il s’inquiète, il lance à la radio: «Check la montagne, Jean-Claude!».

L’avion s’abîme dans les arbres, sur la montagne.

Trois ans auparavant, Gaston Lepage avait été témoin d’un pareil crash; l’avion de Lauzon avait été démoi, mais s’était sorti indemne de l’épage, et en riant! Un autre miracle? Il appelle, appelle à la radio. Cette fois, rien! Et brusquement, des flammes immenses jaillissent de l’endroit où s’est enfoncé l’avion, des flammes sans espoir, des flammes de fin du monde.

La terreur, l’horreur, l’impuissance.

Lorsque des secours appelés par Lepage atteindront beaucoup plus tard le lieu de l’écrasement, il ne restait presque rien de Marie-Soleil Tougas, les flammes ayant originé dans l’aile du côté où elle était assise. Sa ceinture était débouclée, pas celle de Jean-Claude qui aurait eu le temps d’essayer de la libérer, mais de ne rien faire de plus avant que le feu ne les engouffre. Il aurait, lui, survécu une trentaine de secondes à cet enfer, lui qui avait écrit, à vingt et un an, dans un poème: «je sais déjà que je vais m’évaporer trop tôt…»

Une fille? qu’il n’aura jamais connue.

Dans sa détresse, Gaston s’est souvenu qu’avant de partir pour ce week-end fatidique près de Kuujjuak, Jean-Claude lui avait mentionné avoir pris rendez-vous avec une jeune fille, adoptée par une famille de Montréal; cette orpheline avait retracé sa mère qui lui aurait avoué que Jean-Claude était son père.

Jean-Claude ne sera jamais à ce rendez-vous, mais Gaston, lui, l’honorera un peu plus tard. En effet, cette jeune fille ne voulait profiter d’aucune situation, elle eût aimé connaître son père, c’est tout! et demanda à Gaston s’il n’aurait pas quelques souvenirs personnels de lui pour elle. Une affaire de cœur, pas d’A.D.N. «De toute façon, me raconte Gaston, cette fille, c’était Jean-Claude tout craché: les mêmes yeux, les mêmes airs, la même position des dents dans la bouche.»

Depuis, Gaston a perdu sa trace… Si elle voyait ce message et était présente à cette soirée-hommage à Jean-Claude?

Quinze ans qu’est arrivé ce terrible accident, et vingt ans que Léolo a été projeté au Festival de Cannes où – à la grande déception de Jean-Claude – il n’a pas été reçu comme il aurait dû. Pourtant maintenant, le Times classe Léolo parmi les cent meilleurs films du cinéma.

Projection en souvenir de deux autres disparus.

Pierre Bougault (photo Antoine Désilets)Aimée Danis

La projection de Léolo, au Quartier Latin, le 29 août prochain se veut aussi un hommage à deux autres disparus qui ont contribué au succès du film: Pierre Bourgault que Lauzon a choisi pour un rôle qu’il interprète magnifiquement, et Aimée Danis, productrice exécutive, et présidente des Productions du Verseau. Elle vient de disparaître à l’âge de 82 ans.

 

 

Quand le temps m’aura pris

Sans que je puisse m’offrir en fruit

Même si je suis parti

Je ne serai pas plus loin qu’ici

 

Extraits: Jean-Claude Lauzon Le poète André Petrowski/Nathalie Petrowski Art Global, 2006.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TOUT UN OISEAU, CE ROCK !

- 6 juillet 2012

UN OISEAU DE LÉGENDE

Rock

Le curé qui a baptisé le poupon Demers, à Sainte-Cécile-de-Lévrard, au début de décembre 1933, a-t-il d’emblée épelé son prénom avec un «k» ou a-t-il par inadvertance fait quelque pâté en traçant le «h» ? avec le résultat que le cinéma ne connait désormais que ce Rock Demers, un cas dans tous les cas.

Ce prénom-là, je dois dire qu’il le porte bien. Ramassé sur lui-même, ce type à l’air souvent grave, qui a aussi longtemps que je me souvienne arboré une barbe, a peut-être maintenant la tête d’un brave grand-père, mais derrière ce paravent de poils, ces yeux vifs et cette bouche moqueuse se cache un monsieur volontaire avec la tête dure comme du roc, un monsieur en voie de devenir un producteur de légende comme l’oiseau fabuleux qui porte lui aussi le nom de rock.

Il fallait vraiment au Québec une tête de pioche pour arriver comme Demers à monter une collection de films jeunesse aussi importante et originale que LES CONTES POUR TOUS, l’œuvre d’une vie loin d’être terminée puisque Rock a décidé de produire trois ou quatre autres films avant, dit-il sans nous convaincre, de tirer sa révérence. Soit, il vient de vendre La Fête, sa maison de production, à Me Bruno Ménard qui en assurera la continuation, mais il compte pour tout de suite rester la figure de proue de ce bateau qui a traversé toutes les tempêtes, depuis 1980. Dix ans plus tôt, il s’était impliqué comme distributeur et coproducteur dans Le martien de Noël, l’ancêtre des Contes pour tous.

Demers l’admet lui-même, il est un producteur interventionniste. Atavisme sans doute d’un fils de cultivateurs. Il aime tracer le sillon, guider la charrue, ensemencer, voir pousser, puis battre le blé, le moudre et pourquoi pas, allons-y! cuire aussi le pain. Cela dit, il ne serait pas tyrannique, à preuve: plusieurs réalisateurs ont travaillé plusieurs fois sous sa direction.

Le tandem Mélançon-Demers

Le réalisateur André MélançonAndré Mélançon est un de ceux-là. André dont le projet de film qu’il a actuellement avec Demers Le gang des hors-la-loi vient d’être refusé par Téléfilm et la SODEC, les deux  invoquant qu’il est rare qu’un projet soit accepté au premier dépôt!

«Refuser un projet sous prétexte que c’est son premier dépôt!» le producteur enrage! «Surtout, fulmine-t-il, que ce scénario formidable d’André Mélançon est la somme de son expérience de la vie et de son expérience de réalisateur.»

J’aurais bien envie moi-même d’en rajouter sur ces troubles de l’esprit «fonctionnaire», mais j’ai déjà été rabroué très sévèrement par M. François Macerola pour avoir signalé ces abus de pouvoir des fonctionnaires de nos institutions prêteuses! Ce serait triste de le faire remonter de nouveau au créneau.

Pourtant ce n’est pas l’expérience qui manque lorsque l’on a affaire à un Mélançon, doublé de ce Demers. On pourrait imaginer que pareil tandem pourrait mener une production à bon port sans qu’elle ait été tripotée par les fonctionnaires.

Basta cosi!

 Le fameux club Faroun

C’est sûr que Rock n’est pas né de la dernière pluie. Après son cours classique au Collège du Sacré-Cœur de Victoriaville, il a poursuivi à l’École normale Jacques-Cartier, il se destinait à l’enseignement. Et partout où il se trouvait, il organisait des ciné-clubs. C’est sans doute ce qui l’a inspiré lorsque étant devenu distributeur de films jeunesse, à l’enseigne de Faroun Films – après avoir été directeur général et programmateur du Festival du Film de Montréal – il fonda le Club Faroun; pour 7$ le Club Faroun vous donnait droit de visionner sept films, soit dans un cinéma local avec lequel Faroun avait des arrangements, soit carrément dans un sous-sol d’église, comme dans le bon vieux temps. Eh bien, le Club Faroun a déjà compté 175,000 membres. J’allais oublier: Demers a aussi fondé la revue Images avec les Joussemet, Lamothe, Breton, Latulippe et Cadieux.Le logo des Contes pour tous

Jusqu’ici les films produits par Rock Demers ont remporté deux-cent-dix prix ou trophées, de quoi décorer toutes les corniches et toutes les tablettes de ses bureaux maintenant situés au deuxième étage d’un immeuble de briques ancien, sur la rue Guy au sud de la rue Notre-Dame.

Qu’est-ce qui fait persister Rock dans ces films pour toute la famille alors que rien dans les programmes des institutions prêteuses ne les encourage? C’est la mission qu’il s’est donnée, en 1980, lorsqu’il prit connaissance par un article de journal du nombre de jeunes qui se suicident chaque année. Il fut tellement choqué par ces statistiques qu’il prit la résolution de commencer à produire des films qui donneraient aux jeunes le goût et l’appétit de vivre. Et, à la même époque, la jeune fille de Viviane, sa femme d’alors et de toujours! venait de s’enlever la vie. Cela le galvanisa dans sa résolution.

Rock le déterminé!Cette résolution, il faut avoir la ferveur de Demers pour continuer de la concrétiser, lui le presque octogénaire, alors que rien ne l’y aide, ni à Téléfilm, ni à la Sodec, leurs programmes n’étant pas adaptés à des films, comme ceux de la collection LES CONTES POUR TOUS, qui n’ont pas de vedettes, qui ne se plient pas à la mode et dont la rentabilité n’est pas immédiate. Ce sont des films de long cours qui traversent les générations.

Tiens, on fait souvent des comparaisons avec la Scandinavie. Alors, allons-y encore. En Scandinavie, les institutions financent 80% du budget des films jeunesse. Le producteur n’a qu’à trouver le solde de 20%. Et de plus, si ce producteur réinvestit les recettes dans d’autres films jeunesse il n’a pas à rembourser les prêts de l’État.

Ces arguments, ces chiffres, Demers les balance aux institutions depuis des lunes, mais pour le moment elles restent sourdes, comme les gouvernements qui les commandent.

Toujours taper sur la casserole

Comme les étudiants, il continue, Demers, de taper sur ses casseroles et de faire du bruit, mais le gouvernement ne l’entend pas davantage que les étudiants!

Demers, c’est un rebelle, avec une cause!

 

MON FRÈRE INSTANTANÉ

- 13 mai 2012

C’est Jean-Charles Tacchella 

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CE PARFUM DE GAULOISES BLEUES

- 7 avril 2012

Michel Cournot à la Cinémathèque française.

À Paris, en ce début d’avril ensoleillé, grand événement à la Cinémathèque française où l’on projette le film de Michel Cournot, Les Gauloises bleues, avec Annie Girardot, Jean-Pierre Kalfon, Bruno Crémer et Nella Bielski.

La couvertureCette projection marque aussi le lancement par Gallimard d’un magnifique bouquin,  «DE LIVRE EN LIVRE», une anthologie de chroniques littéraires que Cournot a livrées durant une quarantaine d’années au Nouvel Observateur. Comment qualifier ces chroniques? écrit en avant-propos J.-B. Pontalis, d’insolites, d’intempestives, peut-être, dans le double sens du mot: elles ne sont pas «convenables», elles sont éloignées de tout conformisme et, tout en étant actuelles, elle sont inactuelles et peuvent être lues aujourd’hui comme au jour où elles sont apparues pour la première fois.

Les Gauloises Bleues, réalisé en 1968 par Cournot et produit par Claude Lelouch, était au programme du Festival de Cannes, mais il n’y fut jamais présenté lorsque l’on décida de mettre fin abruptement au festival à cause des troubles de Mai 68.L'affiche originale du film

Beau, poétique, mais si étrange ce film de Cournot. Une espèce d’olibrius dans son originalité.

Comme le titre qu’il porte il dégage ce parfum singulier et ensorcelant dont je me souviens de jadis alors que je fumais des Gauloises bleues qui nous imprégnaient inexorablement jusqu’à la moelle. Je me souviens, dès qu’on en allumait une, de la joyeuse crépitation initiale, puis des volutes bleuâtres qui en montaient ensuite, parfumant tout autour avant de s’insinuer jusqu’au cerveau pour y mettre de l’ordre, de l’entrain, de la réflexion et, souvent aussi, du rêve! Tel était l’effet des Gauloises, tel aussi fut l’effet du film de Michel sur les spectateurs qui remplissaient la salle Henri-Langlois en ce dimanche après-midi d’avril, cinq ans après la mort de son réalisateur.

Cournot, le veilleur.

SergeToubianaAvant la projection, Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque française, a rappelé comment Michel Cournot, le critique de cinéma, l’avait inspiré et combien ses réflexions sur les films au cours des années, dans L’Express et le Nouvel Observateur, resteraient d’une originalité et d’une profondeur rarement égalées.

«C’était un critique de cinéma absolument incroyable, fait-il remarquer, on ne pouvait pas ne pas lire Michel Cournot dans Le Nouvel Observateur, dans les années 70, où j’ai un peu moi-même grandi avec le cinéma.» (Toubiana a été le rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, de 1974 à 2002.)

Michel Cournot«C’était un veilleur, c’était un guetteur, c’était ce qu’on dirait: un regardeur», poursuit-il. «Dans le cinéma, il avait une fonction absolument unique, il était dans une situation d’alerte par rapport au cinéma, à ce qui se faisait de neuf… à la modernité.»

Toubiana souligne ensuite combien Michel Cournot était bel homme, un des plus beaux qu’il ait connus, «mais, continue-t-il en se tournant avec un large sourire vers Martine Pascal, je vous laisse cela, ce serait plutôt votre affaire!».

Martine PascalLa comédienne Martine Pascal, la dernière compagne de Michel, elle qui a beaucoup contribué à l’organisation de cette projection-hommage, acquiesce à cette remarque avec beaucoup de sensibilité et demande à deux amis très proches de Cournot, Robert Hossein et moi, de prendre la parole.

On ne me fera reproche, je l’espère, de reprendre dans ce billet les quelques souvenirs que j’ai alors partagés avec le public:

L’ami le plus cher.

Il y a cinq ans une bêtise de santé m’avait empêché de venir du Canada au chevet de Michel. (Cournot a succombé à la maladie, le 8 février 2007). Je dus me contenter d’une lettre que justement Robert Hossein avait eu la gentillesse de lire à la cérémonie au Père-Lachaise, mais aujourd’hui, je suis là pour honorer la mémoire de celui qui fut, à mon avis, un des plus grands critiques de notre époque et qui reste dans mon cœur l’ami le plus cher que j’aie eu.

Michel, je l’ai rencontré en 65. Le Nouvel Obs l’avait envoyé à Montréal où ça recommençait à bouger dans le cinéma. Je ne le connaissais pas du tout, je veux l’inviter à déjeuner dans un bon endroit, mais il insiste pour quelque chose de typiquement canadien et suggère un endroit de hamburgers!

Nous nous retrouvons au comptoir d’un Harvey’s, rue Ste-Catherine. Je vois ce bonhomme, l’air raffiné, assez intello, qui sort de l’emballage la tablette de chewing gum Spearmint que la serveuse a posé dans l’assiette avec les sachets de moutarde et de relish. Il soulève le pain et glisse soigneusement – en garniture – la gomme sur la boulette de viande. J’éclate de rire, je lui explique que le chewing c’est pour après, pour purifier l’haleine. Michel est franchement déçu, il trouvait plutôt décoratif ce bâtonnet vert pale sur la viande graisseuse.

Dans le Nouvel Obs, Michel consacra les pages centrales à Jean-Pierre Lefebvre et moi comme si nous étions à nous deux tout le cinéma québécois; j’en fus touché, ému, mais loin de me rendre compte qu’une amitié indéfectiible était née.

Deux ans plus tard, je passai plusieurs jours sur le plateau des Gauloises bleues. Michel faisait enfin du cinéma. Jamais je l’ai vu si heureux et dans un pareil état de légèreté physique incroyable.

Pourquoi n’a-t-il pas continué?

Non, pas Bardot dans les pattes!

Michel avait acquis les droits de Renata n’importe quoi, il en avait terminé l’adaptation et il avait rendez-vous chez Claude Lelouch qui allait le produire, mais qui voulait d’abord lui parler de casting.

Il me demande de l’accompagner. C’est loin d’être le Michel des bons jours et je comprends vite pourquoi: Lelouch est prêt à financer la production à condition que Nella Bielski (la femme d’alors de Cournot) ne tienne pas le rôle principal comme dans Les Gauloises bleues.

Je demande: il pense à qui?

Je ne sais pas, mais il serait assez con pour me proposer Bardot, me répond Michel avec une moue dégoûtée.

Bardot! N’importe qui, me dis-je, serait heureux de tourner avec elle, moi le premier! et je le lui laisse délicatement entendre.

Il se câbre aussitôt.

Il y a déjà Girardot dans le coup, je n’ai pas besoin d’une autre vedette, ce sera Nella ou je ne ferai pas le film.

Michel avait vu juste, Lelouch suggéra Bardot. Il avait demandé à celle-ci de lire Renata, elle était emballée, le financement du film était dans le sac.

Mais avec elle, réplique calmement Michel, c’est deux ou trois cents briques de plus.

Justement avec elle, je les aurai sans problème. Bardot, c’est une fille formidable, tu ne vas pas t’emmerder et puis Renata c’est pour elle. Vous ferez un beau film, dit Lelouch.

Je ne ferai pas le film avec Bardot, assène Michel.

Il me faut une vedette, une grande, insiste Lelouch.

Une vedette, je n’y tiens pas, je tournerai le film avec Nella ou il ne se fera pas, conclut fermement Michel.

En sortant de chez Lelouch, nous avons marché longtemps en silence, Michel me tenant le bras comme il le faisait toujours. Je le sentais immensément blessé, au bord des larmes, et j’avais, moi, le cœur dans un étau: c’était évident qu’il venait de s’empêcher à jamais de poursuivre une carrière de réalisateur. Il avait claqué la porte à Lelouch et je me doutais bien qu’il serait trop fier pour aller frapper ailleurs.

J’avais rendez-vous avec Annie Girardot, ce soir-là, et Michel me demanda si je pouvais lui annoncer que le film ne se ferait pas.

J’avais donc raison, il ne démarcherait pas d’autres producteurs.  C’était la fin de Cournot réalisateur, la fin de Cournot dans un état de légèreté physique incroyable… sur un plateau.

Cet unique film de Michel, s’il revit aujourd’hui, c’est grâce à la ténacité et à l’amour de Martine Pascal et de Raphael Holt (petit-fils de Martine) qui en a assuré la numérisation.

Chère Martine à qui j’avais insolemment prédit une idylle de cinq ans maximum lorsque nous allâmes, la première fois, manger ensemble avec Michel. Elle m’en a gentiment tenu rigueur assez longtemps, mais elle m’a fait terriblement mentir. (Ils partageront 35 ans de vie ensemble!).

Et je crois, dis-je en terminant, que Michel a aimé Martine, comme il n’avait pas espéré qu’il fût encore possible, et elle le lui a rendu, ce qui est aussi prodigieux que… redoutable.

Les Gauloises bleues.

Au moment où les lumières s’éteignent et que commence la projection du film, je ne peux m’empêcher – comme Serge Toubiana – de me rappeler combien Michel était beau. Et, surtout, les feux qu’il allumait ne semblent jamais s’être complètement éteints, puisque deux de ses ex-compagnes sont dans la salle: Nella Bielski, l’actrice, la romancière, et Michèle Rosier, la designer et réalisatrice de films elle aussi. Si elles n’avaient pas déjà disparu, les deux femmes précédentes eussent sans doute assisté à cette projection elles aussi…

Note: Un dossier vidéo complet sur cette projection-hommage est maintenant disponible dans le dossier Les beaux souvenirs de notre site elephant.canoe.ca