ÉLÉPHANT PARTOUT

- 20 novembre 2013

À la conquête du monde!

La grande salle du beau Centre PHI, rue Saint-Pierre, dans le Vieux-Montréal, était pleine à craquer pour le cinquième anniversaire d’Éléphant, mémoire du cinéma québécois.

Il faut dire que les annonces qui furent faites lors de cette chaleureuse soirée avaient de quoi surprendre l’assemblée: après cinq ans d’existence, Éléphant annonçait qu’il sera désormais disponible sur iTunes Canada, que son répertoire sera donc accessible sur tout le territoire canadien disposant de l’internet, c’est-à-dire à toute fin pratique: partout. Les films doublés et/ou sous-titrés en anglais

Finies les gentilles récriminations sur les réseaux sociaux: j’habite un coin francophone du pays, mais je ne suis pas sur le territoire d’illico, pourquoi n’ai-je pas accès à Éléphant. Ces demandes nous sont faites depuis longtemps sur ce site, sur Twitter et Facebook.

Voilà c’est fait: ÉLÉPHANT est partout au Canada et il sera bientôt partout dans le monde «connecté».

L’autre annonce était le cadeau d’un livre magnifique (Éditions de l’Homme) rempli de photogrammes des films Éléphant et écrit par un anthropologue à la plume chaleureuse, piquante et même parfois cruelle, Serge Bouchard. «Un mammouth, comme il le dit lui-même, qui se penche sur un éléphant».

Les images que nous sommes est un des plus beaux albums-papier à avoir été publiés au Québec, et certainement le plus surprenant sur notre cinéma, mais à compter  du 4 décembre prochain, ce même livre sera en vente sur iTunes Canada, en format numérique, et dans un format un peu différent sur Archambault.ca Dans cette forme, outre le contenu original du livre-papier, le livre contiendra 78 extraits vidéo de films restaurés par Éléphant et plusieurs galerie de photos supplémentaire, un bijou d’album, une réflexion anthropologique sur les premiers soixante ans du cinéma québécois.

Jamais pareil panorama de notre cinéma n’aura en effet été offert aux cinéphiles et au public en général. Une œuvre vraiment magistrale sur le plan visuel et subjuguante par les points de vue originaux mis de l’avant par Serge Bouchard, ce drôle de hibou dont l’œil acéré ne cesse pas de disséquer les univers.

Un mécène d’exception!

PKP (Photo Pierre Dury)Pierre Karl Péladeau, qui a eu cette idée extravagante de faire naître Éléphant, a posé là un geste remarquable de responsabilité sociale.

Je sais, ce n’est pas tout le monde qui aime Pierre Karl Péladeau, mais moi j’ai pour lui beaucoup d’admiration et carrément une immense affection. C’est un extraordinaire mécène.

Pour ceux qui l’aiment, j’aimerais rappeler que ses prédécesseurs, ses ancêtre mécènes étaient les PHA-RAONS eux-mêmes qui, en Égype, menèrent une politique de construction et de création artistique inscrite dans une vision rigoureuse de l’avenir.

Et pour ceux qui n’aiment pas Pierre Karl, pour ses détracteurs, j’aimerais rappeler qu’en Grèce, ce sont souvent des TYRANS qui ont été de grands mécènes: les Polycratre de Samos, les Hiéron de Syracuse et les Périclès. Ces tyrans – éclairés – ont tout de même favorisé l’art perçu comme le moyen d’exprimer les signes de leur grandeur.Pharaon ou tyran, vous déciderez pour vous-mêmes, mais sans Pierre Karl Péladeau, il n’y aurait pas d’Éléphant, il n’y aurait pas cette exemplaire mise à disposition de notre répertoire cinéma. Une œuvre philanthropique visionnaire.

Il faut aussi remercier Sylvie Cordeau, vice-présidente de Québecor Media, le vizir du pharaon ou, selon ce que vous déterminez qu’est PKP, le gant de velours du tyran. Elle est le cordon ombilical d’Éléphant avec Québecor.

Marie-José montre le livre numérique (à ses côtés: Louise Latraverse)Éléphant ne serait jamais parvenu où il est sans la ténacité et la détermination de la femme de caractère qu’est Marie-José Raymond, la co-directrice du projet. Il ne me vient à l’esprit pour bien la décrire que l’adjectif anglais RELENTLESS. Cette femme énergique et intelligente est toujours en marche et bien difficile à suivre pour l’octogénaire que je suis.

Mais nous avons pris Éléphant ensemble, elle et moi et, avec la générosité de Pierre Karl et de Québecor, nous comptons bien l’amener au bout du monde avec son bagages de films: tous les films du répertoire québécois.

Nous avons fait le quart du chemin puisqu’il reste encore environ 800 films à trouver, à numériser et à restaurer.

Heureusement que l’Éléphant n’a encore que cinq ans, car il reste encore pas mal de débroussaillage à faire dans la jungle du cinéma.

Note: toutes les photos de ce blogue sont par Pierre Dury

REPOSE EN PAIX, MICHEL.

- 22 septembre 2013

Michel, comme l’argentique…

Ce billet-ci, j’allais l’écrire sur Nicolas Bolduc, le jeune directeur-photo qui a filmé et éclairé le film Louis Cyr. Et j’avais imaginé comme titre: R.I.P. Kodak et Fuji. C’eût été un blogue qui aurait sûrement fait se cabrer mon vieil ami Michel Brault, car j’allais affirmer catégoriquement avec la complicité de Bolduc que la fin du film argentique était arrivée, qu’il ne resterait plus que quelques dinosaures comme lui et quelques oblibrius à la Xavier Dolan pour persister à croire que le film tel qu’il en sortait jadis des millions de kilomètres des moulins de Kodak ou Fuji était le nec plus ultra, que rien jamais ne l’égalerait ni ne le remplacerait vraiment.

Michel, il y a un bon moment!Juré, craché, Michel m’aurait appelé d’ici quelques jours et m’aurait dit de sa voix maintenant assez éraillée : «Veux-tu me dire, Claude, à quoi tu as pensé et surtout comment tu peux affirmer pareilles conneries; tu le sais, l’argentique ne sera jamais remplacé et pourtant j’ai expérimenté avec le numérique, il y a dans la pellicule quelque chose de magique, une qualité palpable que des gens comme toi ne remarquent peut-être pas, mais moi je la vois, je la sens..»

Et il m’eût invité dans sa grande maison de Bélœil pour me prouver son point par A+B, avec des schémas, des coupures de magazine, de vieilles photos qu’il avait prises et dont il m’eût fait admirer la texture en la comparant à d’autres provenant de caméras numériques.

Je lui aurais rapporté ce que m’a dit Nicolas, sur la terrasse du Café Cherrier lorsque je suis allé le rencontrer, après avoir tant admiré son travail sur Louis Cyr. «Claude, j’espère que je n’aurai plus jamais à tourner en film. Jamais. Pour moi, il n’y a plus que le numérique et la fabuleuse caméra Alexa de Arri.»

Michel aurait descendu ses lunettes sur son nez, celles qu’il retenait toujours par un cordon noir autour du cou, comme jadis son pose-mètre, et avec un soupir de mansuétude autant que d’agacement il aurait répliqué: «Oui, la Alexa, c’est formidable, mon fils Sylvain aussi en est entiché, mais ça reste que ça n’a pas la finesse, ça n’aura jamais la distinction de la pellicule».

Mais Michel ne m’appellera pas, il ne m’appellera plus.

Lorsque sa fille Anouk m’a appris la nouvelle, samedi après-midi, par téléphone, j’étais au bureau en train de travailler, j’avais vu son nom sur l’afficheur, j’ai répondu avec gaieté, je croyais que c’était pour Éléphant, car nous venons de terminer le dernier long métrage de Michel. Non, c’était pour m’annoncer que je n’aurais plus jamais ces longues discussions avec Michel, qu’il ne me glisserait plus jamais à l’oreille comme durant la projection du Kamouraska, numérisé et restauré par Éléphant, une de ses plus belles réussites de directeur-photo: «C’est beau, mais ce n’est pas de la pellicule».

Je suis retourné à mon travail sur Final Cut Pro pour extraire du Party de Pierre Falardeau la scène du suicide de Boyer (Julien Poulin) pour un projet futur d’Éléphant et là, subitement, je fus assommé. La scène, je ne l’ai pas sortie, je ne pouvais pas, la mort de Michel occupait toute la place dans ma tête. Je pleurais pour Marie-Marthe, sa femme, pour les enfants et les autres qui restent de sa famille.

Comme des frères!Au temps des carrés rouges

Michel Brault, Claude Jutra et moi, nous avons passé tellement de temps ensemble. Nous étions si liés. Quand nous nous sommes retrouvés ensemble à l’Office national du film, au milieu des années 50, les deux étaient plus avancés que moi, côté cinéma. Je m’étais joint à l’ONF comme scénariste et apprenti réalisateur. Je n’écrivais pas mal, Michel et Claude n’écrivaient pas mal non plus, mais beaucoup moins bien que moi. Alors tandis que Michel m’apprenait les rudiments de la caméra, j’écrivais ses présentations de projets. Et j’écrivais avec Jutra un scénario de long métrage qui n’a jamais vu le jour.

Nous étions toujours ensemble. Comme des frères.

Chez Michel, ce que j’admirais le plus, c’était son œil, sa façon de regarder avec la caméra, les subtilités de ses éclairages. Et il avait ses idées auxquelles il tenait souvent avec une opiniâtreté telle que les ânes pouvaient ensuite paraître dociles.

Nous avons restauré plusieurs des films de Michel pour Éléphant, j’ai revu les couleurs avec lui, dans la salle de colorisation chez Technicolor avec le si habile coloriste Vince Amari, nous avons travaillé les trois ensemble à donner à ses films le «look» exact qu’il souhaitait, avec des précisions que seul permet le numérique.

C’est sans doute la tête encore pleine de ces sessions de travail que lorsque je suis allé au cinéma voir Louis Cyr, j’ai été bouleversé par les images de ce film. Il y avait une vraie relève pour les Michel Brault, pour les Pierre Mignot, il y avait un type dont je n’avais jamais remarqué le nom, un Nicolas Bolduc, qui créait au cinéma des clairs-obscurs à faire baver d’envie Le Caravage, Rembrandt ou Georges de La Tour. Une audace folle dans des splendeurs d’images où, parfois, le personnage principal n’existe que par le reflet d’une lueur tempérant ce que l’ombre aurait eu de trop noir et produisant cet effet magique.

Louis Cyr, l'homme le plus fort

Ce pouvait-il qu’on prenne ce même genre de risques en tournant sur pellicule? Je me suis informé. Non, Louis Cyr, justement, avait été tourné en numérique.

Par Nicolas Bolduc.

Nicolas BolducUn grand type mince, dans la jeune quarantaine, qui a fait des études formelles de cinéma à l’université et qui, lui aussi, pendant longtemps n’avait juré que par le film. Puis il partit tourner Rebelle avec Kim Nguyen, dans des conditions difficiles et dans un coin du monde où il était carrément impossible d’envoyer ou recevoir des rushes. Rebellle ne pouvait se faire qu’en numérique. Point.

«Dès que j’ai vu les résultats, dit-il, je savais que pour moi la pellicule c’était terminé, et j’espérais secrètement ne plus jamais avoir à m’en servir

Et qui plus est, Nicolas est déterminé à continuer de toujours faire le cadre lui-même, bien qu’il souhaite pouvoir bientôt passer aussi à la réalisation.

En cela on se rejoignait complètement. De ce côté nous sommes lui et moi absolument «lelouchtiens». Nous voulons être le premier spectateur, nous voulons tenir la caméra, elle est comme le prolongement de nous-mêmes.

Malgré ces soixante ans d’amitiés, il y a sûrement beaucoup d’autres choses que je ne connais pas ou que je nai pas comprises de Michel Brault, mais qu’il ait à un moment de sa vie décidé de retirer son œil du viseur, qu’il ait laissé à d’autres le soin de cadrer à sa place, je ne me le suis jamais expliqué.

Michel, c’était une caméra; son regard, c’était l’objectif; sa façon de la manipuler, cette caméra, c’était son allure, sa façon de bouger; Michel, c’était Nureyev! C’était un peintre aussi. Et un observateur curieux, fin, parfois cruel, balzacien!

Michel s’en va. On pleure, on désespère. Nicolas Bolduc arrrive, lui. On espère.

Au fond, est-ce que ce n’est pas ça la vie?

ÉLÉPHANT COMME SAINT MATTHIEU

- 21 juillet 2013

Deux autres films au bercail !

Saint Matthieu l’écrit dans son évangile: «Si un homme a cent brebis, et qu’une d’elles vienne à s’égarer, ne laissera-t-il pas sur les montagnes les quatre-vingt-dix-neuf autres…»

Qu’aurait écrit encore saint Matthieu s’il avait connu Marie-José Raymond, la bergère la plus diligente, la plus attentive, la plus inlassable qui soit! Cette femme a déjà plus de deux cents films, numérisés et restaurés, dans le bercail Éléphant, sur illico. Elle pourrait dormir en paix, rêver au temps où les rois épousaient les bergères, mais non elle se réveille en pleine nuit, s’agite, se fait du souci: il y a certainement quelque part dans la montagne des brebis égarés, des brebis qu’il faut à tout prix retrouver. Et elle s’en va furtivement sur les sentiers électroniques de son iPad, elle fouille à travers les herbes, les broussailles, les lianes du net, à l’affût du moindre indice, d’une rumeur, d’un ouï-dire, d’un bêlement fût-il à peine audible.

Les récentes explorations de la bergère ne son pas restées vaines, deux brebis égarées ont été retrouvée et ramenées à la bergerie: l’une en assez bonne santé; l’autre râpée, misérable, un peu écorchée, à la veille sans doute de rendre l’âme.

Cœur de maman.

La première brebis, celle qui n’avait pas trop souffert: Cœur de maman.

Un film réalisé par René Delacroix avec les meilleurs acteurs de l’époque: Jeanne Demons, Paul Desmarteaux, Paul Guèvrement, Jean-Paul Kingsley, Denyse St-Pierre et la petite Yvonne Laflamme (celle qui avait tourné Aurore, deux ans plus tôt). Le scénario avait été écrit par Henry Deyglun, le plus prolifique auteur du moment.Roseanna Seaborn Et il y avait aussi dans la distribution, l’actrice Roseanna Seaborn, une Montréalaise fortunée, qui avait appris le théâtre à Londres, et qui avait investi dans Cœur de maman, une bonne partie du budget du film.

Le deuxième film retrouvé, lui, en piteux état, très malade, Le gros Bill. Le temps et les mauvais traitements lui ont mangé la laine sur le dos.  Le négatif 35mm. de ce film réalisé conjointement par René Delacroix et Jean-Yves Bigras est disparu dans la nuits des temps, il a sans doute, comme une brebis affamée cherchant de la nourriture, plongé au bas de la falaise au bout d’un pâturage ingrat. Nous n’avons retrouvé qu’un rejeton, un internégatif 16mm. malingre, desséché, égratigné.

Renaissance du cinéma québécois.

Ces deux films entrepris au tournant des années 40/50 nous ramènent à la naissance de notre cinéma, bien que M. Joseph-Alexandre DeSève ait choisi de baptiser Renaissance Films, la compagnie de production qu’il fonda, alors que la guerre avait tari la source des films français dont il alimentait ses cinémas, la chaîne de France Films.

René DelacroixHomme d’affaires ambitieux et coriace, M. DeSève avait résolu de faire de Montréal un Hollywood catholique. À cette fin, il recruta en France carrément un prêtre, l’abbé Aloysius Vachet qui avait répondu à l’appel de Dieu aussi bien qu’à celui du cinéma. En effet, cet abbé Vachet possédait déjà une bonne expérience cinématographique, étant lui-même à la tête de sa propre société, la FiatFilm. Et l’abbé amènerait avec lui le réalisateur René Delacroix dont M. DeSève venait de distribuer un des succès: Notre-Dame de la Mouïse d’après l’œuvre de Péguy.

Mais ce n’est pas en vain qu’on a la croix plantée dans son nom. On pouvait se fier à Delacroix, lui qui préconisait le regroupement de tous les professionnels de cinéma catholique afin de promouvoir les principes de la vie chrétienne. On était loin d’un sceptique (sans doute athée) comme Denys Arcand ou d’un flambard iconoclaste comme Pierre Falardeau.L'Abbé Tessier

Si le cinéma québécois existe aujourd’hui, il faut donner une part du crédit à un autre curé, l’abbé Albert Tessier qui, dans les années 20 et 30 du siècle dernier, sillonna le Québec avec une caméra 16 mm. tournant un cinéma de cameraman avant tout, prémonitoire du cinéma direct qui naîtrait trente ans plus tard, à l’Office national du film. Le crédit en revient aussi un peu à cette dernière institution, mais par-dessus tout je dirais qu’on le doit à des gens comme DeSève et Paul Langlais. 

J.-Alexandre DeSève.

J.-Alexandre DeSèveM. DeSève, je l’ai bien connu dans les années cinquante, alors que je signai avec lui un contrat de trente-six textes comiques à être produits par l’ORTF. Magnat de la distribution de film et futur grand patron de télévision, M. DeSève, je le rencontrais dans l’immense sous-sol de sa luxueuse résidence de la Côte Saint-Catherine. Là, dans une salle de montage bien organisée, Moviola et tout le bazar, avec un air de contentement diabolique, il remontait lui-même à sa guise les films français qu’il présentait dans ses cinémas. Il commençait par les coupes que lui imposait l’imprévisible censure du Québec, ensuite il se faisait plaisir: il coupait des longueurs, modifiait le rythme de certaines scènes ou même restructurait un récit mal ficelé à son goût.

M. DeSève considérait comme un devoir sacré de ne pas ennuyer le public. (Sodec et Téléfilm, prendre note!) Au Bijou et au Saint-Denis, les projectionnistes avaient l’ordre de lancer la bobine d’un western si le film en cours commençait à lasser les spectateurs. Cette bobine de secours, toujours la même, avec des chevauchées trépidantes, pouvait entrecouper aussi bien Thérèse Raquin de Marcel Carné que Le Rouge et le Noir de Claude Autant-Lara.  Les cowboys fringants de cette bobine de réserve traversaient alors l’écran au grand galop, dans des nuages de poussière, faisant feu de toutes leurs armes et tirant les «cinéphiles» de leur torpeur; une fois bien secoués, ceux-ci pourraient être renvoyés sans crainte sur les chemins plus arides de Zola ou de Stendhal.

L’arrivée de la télévision bouleversera la production cinématographique qui devient de plus en plus diffficile et M. DeSève, en 1961, fondera la deuxième chaîne de télévision francophone au pays, CFTM-TV (Télé-Métropole). Comme tout ce que cet homme touche, l’entreprise s’avère un succès et l’actuel réseau TVA en est le descendant.

Le gros Bill.

Le gros Bill fut le deuxième long métrage produit par Renaissance Films.

Jean-Yves BigrasTandis que Delacroix s’affairait avec «Johnny Bigras» sur Le gros Bill, Fedor Ozep s’attaquait au Père Chopin qui sortira avant et deviendra la première production de Renaissance.

En 1950, Jean-Yves Bigras deviendra le premier Québécois à réaliser un long métrage de fiction, Les lumières de ma ville (déjà au répertoire Éléphant) alors que tous les autres jusque là avaient été dirigés par des réalisateurs venant de l’étranger.

En neuf ans, les sociétés Renaissance Films et Québec Productions, fondée celle-ci par Paul L’Anglais, produiront une bonne douzaine de longs métrages, tous imprégnés de valeurs chrétiennes, la plupart tournées dans un grand studio de la Côte-des-Neiges, une ancienne caserne retapée, en face du cimetière, et à l’ombre de la croix du Mont-Royal.

Toute l’équipe d’Éléphant, à Technicolor, s’affaire à insuffler une nouvelle vie au gros Bill, on efface des rayures, on stabilise des images, on ajoute des ambiances sonores, on recrée certains effets de bruitage, on le peigne, on le tond là où les nœuds dans la laine sont rédhibitoires; cette brebis perdue rentrera bientôt dans le répertoire Éléphant, fraîche et pimpante comme si elle n’avait pas éprouvé ces années de misère noire.

Ainsi, bientôt, Éléphant aura restauré la majorité des productions de Renaissance Films et de Québec Productions, une sorte d’hommage bien mérité à ceux qui ont été les pionniers de notre cinéma, qui lui ont donné naissance et qui devaient être persuadés qu’un monde naissait à nouveau puisqu’ils donnèrent à leur entreprise le nom de «renaissance».

Note: Lire l’article de François Lévesque dans Le Devoir du 30 juil. sur Cœur de Maman.

 

 

 

 

 

Les mendiants du 7e art.

- 26 mars 2013

Cinéaste au bord de la crise de nerfs!

 

Mais non, je ne piquerai pas de crise, j’ai vraiment passé l’âge. Cependant, en zappant entre Le Gala des Jutra et La Voix, cet autre dimanche, je me suis retrouvé au bord, juste au bord de la crise de nerfs, en entendant les gens de cinéma supplier littéralement le public d’aller voir les films québécois; mendier en quelque sorte la clientèle. Sans avoir vérifié les cotes d’écoute, je suis assuré par ailleurs que la plus grande partie des téléspectateurs écoutaient La Voix et ont ainsi raté les suppliques des mendiants du septième art, au Gala des Jutra.

Le Gala des JutraJe trépignais d’impatience, Gilles Carle a dû se tourner dans sa tombe et Denys Arcand, s’il n’avait pas été sur ses terrains de golf de Floride, se serait sûrement abandonné à quelque persiflage. Se jeter aux genoux du public pour qu’il vienne voir nos films? Non!

Mieux travailler pour attirer le public. Oui!

Il y avait une leçon à tirer de ce zapping entre le Gala et La Voix. Ce spectacle de TVA (une recette hollandaise, mais si bien adaptée qu’on la prendrait pour une poutine originale) a tous les ingrédients nécessaires pour attirer le public: drame, humour, lyrisme… Et même du grand mélo! De surcroît, on raconte une histoire, l’histoire de chaque participant et d’une partie de sa famille. C’est presque irrésistible, même pour moi qui regarde si peu de télévision.

Permettez-moi de ne pas commenter davantage le Gala. On aura compris que ça ressemblait à un film bien ordinaire, comme il s’en trouve dans tous les cinémas nationaux, pas seulement le cinéma québécois.

Le cinéma, une fête!

Aller au cinéma, c’est une fête. Life of Pi, c’était une fête; Django, une fête! Skyfall, une fête! Même Lincoln, c’était une fête. Ce qui manque depuis quelques années au cinéma québécois (et qui a peut-être presque toujours manqué), ce sont des «fêtes». C’est sans doute à cause de cela qu’on a crié à la crise, une fausse crise, puisqu’il y a eu, même cette année, de très bons films: Rebelle, Laurence Anyways, Inch’Allah. Mais, ne nous le cachons pas: aucun de ces films n’était une «fête»! Qu’on me comprenne bien; je suis allé voir Amour de Haneke, j’ai beaucoup aimé, mais ce n’était pas une fête non plus. (surtout pas à l’âge que j’ai!).

J'ai tué ma mère, l'affiche.Et ce n’est pas, comme pensent certains, seulement une question d’argent! Beaucoup s’étaient fait une fête d’aller voir J’ai tué ma mère, qui n’a presque rien coûté; seulement les économies de son jeune réalisateur.

Où est le bobo?

À vrai dire, je n’essaierai pas d’être plus perspicace que les autres, je ne sais pas trop, mais je me demande si l’on pense assez au public. Bien sûr, en entrevue, tous répondront qu’ils ont toujours le public en tête, mais l’ont-ils vraiment? Le scénariste dans le cerveau de qui germe une idée, pense-t-il au public? Le réalisateur qui va la traduire en images, pense-t-il au public lui aussi? Et le producteur? Et les analystes et fonctionnaires de la SODEC et de Téléfilm dont dépend une bonne partie du financement? En principe, le distributeur est celui qui devrait être le plus près du public avec l’exploitant de salle, mais leur métier n’en est pas un de création. Leurs connaissances du marché, cependant, devraient servir de guide. Comme un bon éditeur peut guider l’écrivain.

Le financement public.

Le cinéma québécois, comme dans tous les autres pays du monde (sauf les États-Unis et l’Inde) est en majeure partie financé par l’État: investissements et crédits d’impôt. Sans cette contribution publique, pas de cinéma, un point c’est tout. Le Canada mérite d’avoir son cinéma, le Québec aussi. Impossible donc de couper le financement public.

Contrairement à la France, qui a intelligemment adopté un système de financement qui repose en bonne part sur un prélèvement sur les billets vendus aux guichets et sur des contraintes bien spécifiques obligeant les diffuseurs de signaux de télévision à investir dans le cinéma national, le Canada et le Québec – pour n’avoir pas à affronter les majors américains et les exploitants de salles – ont plutôt institué des fonds et donné à leurs institutions, Téléfilm Canada et la SODEC, le pouvoir discrétionnaire de les distribuer. Les crédits d’impôt s’ajoutent à ce financement; les conditions pour obenir ces crédits sont strictement objectives (en principe).

Grâce au système français de prélèvement, les années où le cinéma américain fait florès en France, acteurs et artisans du cinéma ne vont pas par désespoir se jeter dans la Seine, car ils savent que sur chaque billet vendu un pourcentage de l’argent ira à la production nationale. Une sorte de principe d’utilisateur-payeur.

En France, lorsqu’il y a une crise du cinéma, c’en est une vraie! C’est que les gens fuient les salles. Tout le cinéma pâtit, y compris le cinéma américain. Les salles, ici, n’ont pas pâti cet hiver; j’ai dû me reprendre à deux ou trois fois pour voir Skyfall, Django ou Life of Pi ou le Hobbit, il y avait des queues partout. Imaginez la belle cagnotte que cela eût constituée si notre cinéma vivait selon les règles du système français!

Non, ici les fonds proviennent directement de l’État et sont administrés par des fonctionnaires au service de l’État. Dans un système rigide et complexe comme seuls les États savent les formater.

C’est ainsi que notre cinéma s’est de plus en plus bureaucratisé. Tellement que ça me donne envie de paraphraser Camus dans La Peste: «certains… films, qui sont des débauches bureaucratisées, deviennent en même temps les monotones corbillards de l’audace et de l’invention».

Corbillards de l’audace et de l’invention!

Permettez-moi de généraliser un peu. Se pourrait-il que scénaristes, réalisateurs et producteurs québécois, lorsqu’ils pensent au public en créant leur œuvre, soient aussi passablement distraits par les desiderata des fonctionnaires des institutions. Car, en fin de parcours, ce sont eux qui ont droit de vie ou de mort sur les projets. Difficile de garder un œil serain du côté du public lorsque, la tête sous la guillotine, on ne sait pas si le couperet tombera ou si l’on sera épargné in extremis. Monter un financement avec les institutions, c’est un véritable parcours de combattant ou, si l’on veut, c’est inscrire son projet dans l’aile des comdamnés à mort. Là, après s’être consumés d’attente, un petit nombre sera gracié et se métamorphosera en films, les autres seront incinérés et leurs cendres déposées dans l’immense columbarium des œuvres inachevées, les limbes de la création.

Rebelle aux OscarsJe n’accuse pas les fonctionnaires de ne faire que du mauvais travail; à preuve, plusieurs films québécois se sont taillés des carrières dans toutes sortes de festivals, des grands, des petits et d’autres avec encore moins d’importance. Mais leur donner crédit pour ce succès de festival, c’est aussi leur imputer une part de responsabilité quand on fait le constat de la baisse constante du boxoffice de nos films. Leurs décisions sont évidemment basées sur les projets de films qu’on leur soumet, mais n’arrive-t-il pas qu’on leur offre le genre de film qui risque justement de leur plaire à eux davantage qu’au public? La question se pose.

Inch'Allah le filmReste qu’il y a une déconnection évidente entre le cinéma québécois et son public, comme si ce dernier ne s’y retrouvait plus, qu’il n’y reconnaissait plus son image. Ces derniers temps, par exemple, je ne pense à aucun film dans lequel le grand public eût pu facilement et avec plaisir se retrouver. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille par tourner Rebelle, Inch’Allah ou Laurence Anyways, mais il faut aussi s’assurer qu’il y ait à l’écran des sujets plus populaires, plus accrocheurs, j’oserais presque ajouter: plus locaux! Même Argo détourne son sujet pour mieux l’américaniser, au diable les diplomates canadiens!

Il y a une tendance à oublier que ce doit être une fête d’aller au cinéma, un divertissement, une récréation, pas un pensum. On n’engage pas une gardienne d’enfants, on ne paie pas un parking et le prix d’entrée dans une salle où l’on va s’ennuyer avec, pour seule consolation, une chaudière de popcorn achetée à prix d’or. Non, on reste chez soi devant la télévision avec la perception erronée que c’est gratuit.

 

Pourquoi pas une fête du cinéma?

Malgré l’embouteillage de festivals de toutes sortes, à Montréal et au Québec, je me demande s’il n’y aurait pas place ici, comme en France, pour une fête annuelle et nationale du cinéma. La Fête du cinéma est une opération de promotion du cinéma qui a lieu, chaque année, en France, au mois de juin, depuis 1985. Cette fête avait été instituée pour parer à une vraie crise du cinéma celle-là, alors que les cinéphiles français avaient commencé de délaisser les salles, ce qui n’est pas tout à fait le cas ici.

Durant cette fête qui dure quatre jours, à travers tout le pays, le cinéphile peut se procurer un carnet-passeport à l’achat d’une place au tarif normal pour ensuite avoir accès, grâce à ce passeport, à tous les autres films à l’affiche à un tarif vraiment préférentiel. Depuis l’an dernier, le passeport a été remplacé par un bracelet. La fête, organisée par la Fédération nationale des cinémas français et sponsorisée par de riches partenaires commerciaux, permet aux salles de vendre plus d’un million d’entrées par jour durant cette courte période et fait renouer le public avec le plaisir de voir un film en salle, dans des conditions techniques de plus en plus impressionnantes.

La fête à l'Espace Cardin (photo MJR)Cette Fête du cinéma a été instaurée par le Ministère français de la Culture. Et je peux témoigner de l’engouement qu’elle a tout de suite suscité puisque, avec Marie-José Raymond, nous fûmes invités aux premières manifestations, dont la cérémonie d’ouverture, à Paris, à l’Espace Pierre Cardin, en présence de vedettes et de nombreux réalisateurs de cinéma. Nous y avions amené Jérôme Décarie, le fils de José, qui faisait son apprentissage d’artiste-bruiteur avec les frères Lévy dans les studios parisiens.

La fête du cinéma provoque chaque année une poussée d’adrénaline extraordinaire chez les cinéphiles. S’il y en avait une ici, des gens – par effet d’entraînement – iraient même voir des films québécois et les aimeraient!  J’ai encore trés présent à l’esprit cette atmosphère enthousiasmante dans laquelle nous baignions, ce jour-là, à l’Espace Cardin. Comme nous étions fiers de faire partie de ce monde du cinéma. Comme il était encourageant de voir des files à la porte de chaque cinéma, d’entendre partout, dans les rues, dans le métro, parler de cinéma, et de lire dans tous les journaux des papiers sur le cinéma.

Le cinéma était ce qu’il doit toujours être: UNE FÊTE !

TIENS, SERGE, PRENDS MON ESPACE !

- 4 février 2013

Il m’était impossible, même si je l’eus vivement souhaité, d’écrire sur Normand Corbeil qui vient de nous quitter, trop jeune, à la suite d’une terrible maladie, un texte aussi vrai et aussi chaleureux qu’il le méritait, car je ne le connaissais pas suffisamment. Puis, j’ai appris que Serge Bouchard était de ses amis, qu’il avait lu, lors d’une cérémonie intime en souvenir de Normand, un texte remarquable, remarquable comme le sont toujours les textes de Serge. Alors, j’ai pris la décision de lui céder mon espace afin que tout le monde puisse l’apprécier, ce texte,  et apprendre à connaître un peu cet immense compositeur que fut Corbeil.

Claude Fournier

 

LE COMPOSITEUR

 

Serge BouchardLa délicatesse est une vertu rare en notre monde. Normand était finalement un murmure, il est passé le pas léger, absolument timide, en essayant certainement de ne rien bousculer. Le compositeur n’a jamais fait la manchette, même dans la mort il ne la fera pas.

le Nous venons de perdre un artiste, un grand artiste. La société du Québec a l’habitude de reconnaître les siens, mais Normand fut si discret qu’il aura réussi à rester à l’écart de la lumière, jusqu’à la fin. À Londres, à Prague, à Los Angeles, il dirigeait des orchestres qui jouaient sa musique, sans que personne ne le remarque dans les coulisses du star system de Montréal. Il entrait dans le studio mythique d’Abbey Road comme s’il était chez lui. Il était apprécié partout où il allait, reconnu par ses pairs, mais ignoré du public.

Je lui ai souvent demandé s’il souffrait de son anonymat, lui qui existait si fort dans son art. « L’important, c’est le travail, disait-il ; je fais exactement ce que je veux, de la musique, je fais aussi « du bon argent » ; je suis un homme libre, simplement confronté à l’obstacle de la création. » Il est vrai que le compositeur était un être concentré, peu distrait par les éclats du monde. Le problème de Normand était d’ordre musical. Il ne cherchait pas la notoriété, il cherchait une note.

Il y a plus de trente ans, lorsque je l’ai connu, le jeune musicien était déjà très ambitieux, travaillant, courageux, mais il était surtout vulnérable. Avec José, il formait un couple d’oiseaux blessés, réunis par amour pour tout refaire ensemble, pour vivre et créer une forteresse de chaleur et de sécurité. Ils avaient tous deux un grand besoin de consolation. Afin de construire ce monde de réconfort, Normand allait «faire de la musique», envers et contre tous. Il ne comptait pas sur des diplômes, ni sur des relations, il ne s’appuyait que sur lui-même, il avait foi en sa bonne étoile.

De grâce et de courage, il a réussi. Normand a fait de la musique pour la télévision, il en a fait pour la publicité, pour le cinéma, puis pour les jeux vidéos. Il a suivi le train du monde sans vraiment faire partie de ce monde. Nous avions l’impression que Normand était intemporel : il ne vieillissait pas vraiment ; au fil des ans et des œuvres, son visage gardait la candeur de sa jeunesse, il conservait des traits curieusement angéliques, comme José, comme les enfants aussi. Il avait la retenue d’un gentilhomme d’un autre siècle. Le même Normand que nous avons connu aurait pu vivre en 1800, et c’eût été le même, avec sa délicatesse et ses manies, avec sa concentration, avec son rythme, sa douceur. Il aurait visité l’Italie dans un carosse de luxe, dormant dans les meilleurs hôtels, dépensant l’argent honorable de son travail régulier, le fruit des milliers d’heures passées dans la solitude de son studio. Car il aimait la routine de la vie, ce qui est une grande force.

Normand CorbeilDans sa vie routinière justement, il ne faisait pas de bruit. Il cuisinait des pâtes pour huit sans que rien n’y paraisse ; il dirigeait des orchestres philharmoniques sans même écrire à sa mère ; il conduisait une Porsche sans s’en vanter auprès de ses chums. Il vivait en diva sans répandre autour de lui le parfum capiteux des stars. Comme s’il avait continué de travailler à la buanderie de l’Hôpital Sacré-Cœur. Toute sa vie, il a travaillé.

Il ne tenait pas à ce que tout le monde en parle. Il m’a fait l’honneur cependant de venir me visiter, en compagnie de Serge Fiori, sur les Chemins de travers, à la radio de Radio-Canada en juillet 2008. Les auditeurs, plusieurs années après le fait, me parlent encore de ces heures bénies, un dimanche soir, alors que Fiori et Corbeil, deux ermites au caractère asocial, acceptaient de parler musique, sans ambages ni artifices ; une discussion d’honnêtes hommes sur les ondes nationales. Cela valait son pesant d’or. Normand m’a fait le cadeau de cette ultime pièce d’archives. Je la remets aujourd’hui à José, Étienne et Laurent.

Ce fut un grand ami. Il était là, aux heures insupportables où je perdais ma femme depuis longtemps malade, Ginette, la complice de José. Aux traverses les plus dures, Normand était immensément là, tout en restant discret. Voilà bien le secret. Il avait ce grand pouvoir d’être, sans la lourde manie de paraître. Tant de force dans autant de délicatesse, c’est rare pour un seul homme.

Je sais d’expérience que plus le temps va passer, plus tu seras près de nous, Normand. Tout simplement.

Il était en quête d’une musique, «la musique du silence», selon sa propre expression. Nous ne serons jamais consolés, mais disons-nous quand même que le compositeur l’aura finalement trouvée, sa note.

 

Texte lu par Serge Bouchard, le 3 février à la cérémonie de

commémoration en souvenir de Normand Corbeil.