MES ARTISTES-CADEAUX

- 26 décembre 2013

Qu’y a-t-il sous l’arbre?

starfritDans la vie ordinaire, je suis M. Gadget.J’ai l’œil pour tout ce qu’il y a de nouveau, utile ou pas, ce qui fait que la maison et le bureau sont pleins d’objets utiles (un pèle-pommes Starfrit) ou inutilisés (une tablette Kobo HD que je n’ai pas sortie de son emballlage depuis juillet dernier) ou encore parfaitement inutiles (une sorte de lance-flammes pour bronzer les crèmes brûlées dont je ne me suis jamais servi, car je déteste les crèmes brûlées, sauf à la Brasserie Langan’s, au cœur de Mayfair, à Londres, où je suis loin d’être tous les jours).

Ce n’est donc pas facile pour quiconque de me surprendre sous l’arbre de Noël avec un petit cadeau. Dans ma dernière insomnie (qui ne date que de la nuit dernière) j’ai donc essayé d’apprivoiser le sommeil en réfléchissant aux plus beaux cadeaux que j’aie reçus, les acteurs et actrices avec qui j’ai eu la chance de tourner des films, au cours des années. Un exercice totalement inefficace puisque la liste n’arrêtait pas de s’allonger des artistes que je retrouvais avec le même souvenir exalté , lorsque petit j’apercevais sous le sapin toutes ces boites enveloppées et enrubannées en descendant au salon, le matin de Noël.

Un artiste-cadeau. C’est moins celui qui nous a surpris par son talent que par les liens particuliers qui se nouèrent au moment du travail, que par la facilité aussi d’aller puiser au fond de ses ressources pour le faire s’épanouir au-delà des espoirs; parfois, mais rarement, avec ces artistes-cadeaux se développe aussi une affection épisodique, des lames schisteuses, souteraines, qui refont surface de temps à autres pour étinceler momentanément.

Cette année, sous l’arbre, j’ai retrouvé le souvenir de:

Juliette Huot. Juliette est la première actrice que j’ai connue en arrivant à Montréal. J’habitais dans le même immeuble qu’elle, sur Saint-Marc au coin de René Lévesque. Juliette Huot vers cette époquell y avait aussi – je m’en suis rendu compte plus tard – dans le même immeuble: Monique Miller avec François Gascon. Monique Miller pour qui je m’étais pâmée après l’avoir vue au cinéma dans Tit-Coq et dont j’avais fait une critique pâmée d’admiration pour le quotidien La Tribune de Shebrooke où j’ai commencé comme journaliste. Et il y avait Lucille Dumont, encore avec Jean-Maurice Bailly et faisant chaque jour Les joyeux troubadours. Et au rez-de-chaussée, Grand-Père Cailloux, encore tout jeune.

La première fois que j’ai parlé à Juliette, c’était rue Saint-Marc, elle s’apprêtait à ressusciter sa grosse voiture américaine complètement ensevelie après une tempête de neige. Je lui presque arraché sa pelle des mains,

_ Mais, madame, laissez-moi, je vous le fais!

Elle bredouilla quelques objections, mais devant ma détermination me laissa sa pelle en me demandant de la lui rapporter ensuite à son appartement. Une vingtaine de minutes plus tard, je frappai chez elle; elle m’avait versé un verre de rouge et insistait pour que je prenne le billet de dix dollars qu’elle me tendait. Pas question. Seulement de prendre ce verre avec elle valait bien plus que tout. C’était une des plus grandes actrices!

C’est presque vingt ans plus tard, que je l’engageai enfin dans mes films et que je réalisai vraiment quelle actrice-cadeau elle était. Cette femme, pourtant célibataire, jouait les mères avec une conviction égalée seulement par Amanda Alarie, mais tellement plus rieuse et gaie que cette dernière. On n’expliquait pas longtemps à Juliette, sentiments ou drôleries, elle comprenait tout rapidement. Elle était l’ennemie du fatras.

Il ne me reste de Juliette sur les plateaux que des souvenirs heureux… et une recette fabuleuse de pouding chômeur que je conserve toujours. C’est Janette Bertrand qui m’avait orienté vers elle, car sa propre recette – comme celle de Jeanne Benoît d’ailleurs – n’était pas digne de mention!

GillesGilles Renaud. Je ne l’ai pas distribué souvent, je ne sais pas pourquoi d’ailleurs? Les circonstances! Mais quand nous avons travaillé ensemble l’important rôle de Méo dans Je suis loin de toi, Mignonne, ce furent des moments délicieux de recherche, de fous rires, de trouvailles, tous ces détails en apparence insignifiants mais qui finissent par bâtir un personnage étoffé, original, bien ciselé. Je me suis rarement aussi amusé avec un acteur; on eût dit qu’il n’avait pas de limites, on allait au puits et si creux qu’on y plongea, il y avait toujours quelque chose, on n’atteignait jamais le fond. Un cadeau d’acteur.

Roy Dupuis. Il faut une certaine chance pour travailler avec Roy Dupuis.

Roy Dupuis Il faut qu’on lui plaise, que le rôle représente un défi pour lui, il faut qu’il ait envie de tourner ce scénario et, au moment où j’ai tourné J’en suis avec lui, il fallait aussi qu’il ait des disponibilités. Tout le monde le voulait. J’arrivais avec le rôle principal d’une comédie, un genre qu’il n’avait jamais touché. De le convaincre de jouer dans une comédie prit les quatre heures qu’il falllait patienter lorsqu’on avait décidé, un beau midi, de manger des sushis chez Myako, rue Amherst.

Non seulement, il se développe beaucoup d’affection, lorsqu’on tourne avec Roy Dupuis, mais rien sur le plateau n’échappe à cet acteur dont j’ai longtemps pensé qu’il deviendrait un jour réalisateur. Il connaît les objectifs et leurs caractéristiques par cœur, il voit la lumière, il la sent, elle l’attire et il sait d’instinct comment utiliser l’ombre pour sculpter son visage. Je m’imagine que Roy sait qu’il est beau, mais il ne le fait jamais sentir. Je n’ai jamais tourné avec un homme aussi parfaitement beau et séduisant, si ce n’est peut-être Cameron Daddo, en Australie (Golden Fiddles) ; mais non, Cameron était moins parfait!

Louise TurcotLouise Turcot. Louise, je la dois à une suggestion de Denis Héroux. Je cherchais une blonde ou une rousse pour donner la réplique à Monique Mercure dans Deux femmes en or. Une jeune femme avec un corps remarquable, harmonieux, une peau parfaite, car il y avait plusieurs scènes de nu, et, de surcroît, une actrice qui savait jouer, car il y avait à faire dans cette future comédie.  Non, ces specimens sont loin d’être aussi courants que l’on croit dans le public. Les vêtements cachent beaucoup d’imperfections, c’est en grande partie pourquoi dans la vie de tous les jours nous vivons habillés. Eh bien, notre cinéma québécois aurait été d’une bien plus grande tristesse si Louise n’avait pas accepté avec autant de simplicité et d’enthousiasme le rôle de Violette. Jamais d’embarras, de chichi, de discutaillerie, lorsqu’elle apparaissait nue, c’était clair, lumineux et réjouissant comme un lever de soleil, un jour tiède d’été. Et la munificence, la prodigalité de cette poitrine rose tendre aux allures un peu narquoises, sensiblement démesurée par rapport à la finesse des jambes et des bras ou à la délicatesse de sa bouche vermeille et la douceur de son infini regard bleu.

Charlotte Laurier / Madeleine Robinson. Ces deux-là, je les trouve dans le même emballage dans l’arbre de mes souvenirs. Charlotte que j’ai vue pour la première fois dans l’extaordinaire film de Mankiewicz, Les bons débarras. Entendre une enfant interpréter avec autant de justesse ce rôle impossible et ce dialogue improbable imaginés par Réjean Ducharme me laissa tétanisé dans mon fauteuil de ce cinéma de Toronto (où je tournais alors un film).

Charlotte LaurierMais le destin joue parfois en notre faveur. À peine deux ans plus tard, la chance m’était donnée de tourner avec Charlotte, pendant plus de six mois, dans Bonheur d’occasion. Et j’ai fait ensuite plusieurs autres films avec elle, avec ce porte-bonheur. Combien de plans d’elle je revois, nets et précis, qui me sont entrés dans la tête à jamais par le tuyau de la caméra. Des plans qui datent maintenant parfois de plus de trente ans et qui ne s’estompent pas.

MadelèneRobinsonÀ l’inverse de Charlotte, j’ai connu Madeleine Robinson au crépuscule de sa longue carrière durant  laquelle elle tourna avec les plus grands: Autant-Lara, Christian Jaques, de Sica, Cayatte, etc. Celle, dont on disait qu’elle était difficile, m’adopta dès la première rencontre chez un grand coiffeur parisien où l’on essayait des coiffures pour ce rôle de Simone dans Les Tisserands qu’elle avait accepté, sous condition de s’entendre avec le réalisateur. S’entendre! Nous devînmes instantanément ami-ami. Madeleine avait une peur maladive de l’avion et n’avait confiance en personne qu’elle-même pour conduire sa voiture. Mais c’est moi qu’elle choisit pour la conduire chaque soir, après le tournage, à son hôtel parce qu’elle m’avait admis ne plus voir assez clair pour prendre le volant, la nuit tombée, en me faisant promettre de ne le dire à personne. Sur le plateau, Madeleine Robinson avait commencé de m’imiter, mais si parfaitement qu’à plusieurs reprises, au moment de tourner, c’est elle qui ordonnait les «position, tout le monde» «silence» «moteur» etc. et tout se mettait en branle, l’équipe croyant m’avoir entendu. Avec ma voix particulière, un peu ridicule, c’était tordant.

Puis, dans une résidence somptueuse de Lille, arriva le moment où Simone (Madeleine Robinson) fait la rencontre d’une petite ouvrière canadienne (Charlotte) de qui son fils (grand patron d’usine textile) était tombé amoureux et qu’il avait choisi d’épouser.

Cette scène que je devais tourner en une heure s’éternisa pendant une demi-journée. En apercevant la jeune Charlotte, si jolie, si sûre d’elle et fagotée comme une vraie demoiselle, Madeleine Robinson se revit elle-même jeune débutante. Le choc fut si intense qu’il fallut des heures de tendresse et de réconfort afin qu’elle retrouve suffisamment de moyens pour tourner. Charlotte aurait dû être déstabilisée, mais non elle ne fut jamais ni meilleure ni plus belle. Comme Madeleine à ses débuts!

Voilà quelques-uns des souvenirs-cadeaux que laisse le Père Noël lorsque dans cette nuit de décembre il s’arrête dans le ciboulot d’un cinéaste insomniaque.

À tous, je souhaite de trouver des gens qu’ils aiment.

Les trouver dans leur cœur ou dans leurs souvenirs

ÉLÉPHANT PARTOUT

- 20 novembre 2013

À la conquête du monde!

La grande salle du beau Centre PHI, rue Saint-Pierre, dans le Vieux-Montréal, était pleine à craquer pour le cinquième anniversaire d’Éléphant, mémoire du cinéma québécois.

Il faut dire que les annonces qui furent faites lors de cette chaleureuse soirée avaient de quoi surprendre l’assemblée: après cinq ans d’existence, Éléphant annonçait qu’il sera désormais disponible sur iTunes Canada, que son répertoire sera donc accessible sur tout le territoire canadien disposant de l’internet, c’est-à-dire à toute fin pratique: partout. Les films doublés et/ou sous-titrés en anglais

Finies les gentilles récriminations sur les réseaux sociaux: j’habite un coin francophone du pays, mais je ne suis pas sur le territoire d’illico, pourquoi n’ai-je pas accès à Éléphant. Ces demandes nous sont faites depuis longtemps sur ce site, sur Twitter et Facebook.

Voilà c’est fait: ÉLÉPHANT est partout au Canada et il sera bientôt partout dans le monde «connecté».

L’autre annonce était le cadeau d’un livre magnifique (Éditions de l’Homme) rempli de photogrammes des films Éléphant et écrit par un anthropologue à la plume chaleureuse, piquante et même parfois cruelle, Serge Bouchard. «Un mammouth, comme il le dit lui-même, qui se penche sur un éléphant».

Les images que nous sommes est un des plus beaux albums-papier à avoir été publiés au Québec, et certainement le plus surprenant sur notre cinéma, mais à compter  du 4 décembre prochain, ce même livre sera en vente sur iTunes Canada, en format numérique, et dans un format un peu différent sur Archambault.ca Dans cette forme, outre le contenu original du livre-papier, le livre contiendra 78 extraits vidéo de films restaurés par Éléphant et plusieurs galerie de photos supplémentaire, un bijou d’album, une réflexion anthropologique sur les premiers soixante ans du cinéma québécois.

Jamais pareil panorama de notre cinéma n’aura en effet été offert aux cinéphiles et au public en général. Une œuvre vraiment magistrale sur le plan visuel et subjuguante par les points de vue originaux mis de l’avant par Serge Bouchard, ce drôle de hibou dont l’œil acéré ne cesse pas de disséquer les univers.

Un mécène d’exception!

PKP (Photo Pierre Dury)Pierre Karl Péladeau, qui a eu cette idée extravagante de faire naître Éléphant, a posé là un geste remarquable de responsabilité sociale.

Je sais, ce n’est pas tout le monde qui aime Pierre Karl Péladeau, mais moi j’ai pour lui beaucoup d’admiration et carrément une immense affection. C’est un extraordinaire mécène.

Pour ceux qui l’aiment, j’aimerais rappeler que ses prédécesseurs, ses ancêtre mécènes étaient les PHA-RAONS eux-mêmes qui, en Égype, menèrent une politique de construction et de création artistique inscrite dans une vision rigoureuse de l’avenir.

Et pour ceux qui n’aiment pas Pierre Karl, pour ses détracteurs, j’aimerais rappeler qu’en Grèce, ce sont souvent des TYRANS qui ont été de grands mécènes: les Polycratre de Samos, les Hiéron de Syracuse et les Périclès. Ces tyrans – éclairés – ont tout de même favorisé l’art perçu comme le moyen d’exprimer les signes de leur grandeur.Pharaon ou tyran, vous déciderez pour vous-mêmes, mais sans Pierre Karl Péladeau, il n’y aurait pas d’Éléphant, il n’y aurait pas cette exemplaire mise à disposition de notre répertoire cinéma. Une œuvre philanthropique visionnaire.

Il faut aussi remercier Sylvie Cordeau, vice-présidente de Québecor Media, le vizir du pharaon ou, selon ce que vous déterminez qu’est PKP, le gant de velours du tyran. Elle est le cordon ombilical d’Éléphant avec Québecor.

Marie-José montre le livre numérique (à ses côtés: Louise Latraverse)Éléphant ne serait jamais parvenu où il est sans la ténacité et la détermination de la femme de caractère qu’est Marie-José Raymond, la co-directrice du projet. Il ne me vient à l’esprit pour bien la décrire que l’adjectif anglais RELENTLESS. Cette femme énergique et intelligente est toujours en marche et bien difficile à suivre pour l’octogénaire que je suis.

Mais nous avons pris Éléphant ensemble, elle et moi et, avec la générosité de Pierre Karl et de Québecor, nous comptons bien l’amener au bout du monde avec son bagages de films: tous les films du répertoire québécois.

Nous avons fait le quart du chemin puisqu’il reste encore environ 800 films à trouver, à numériser et à restaurer.

Heureusement que l’Éléphant n’a encore que cinq ans, car il reste encore pas mal de débroussaillage à faire dans la jungle du cinéma.

Note: toutes les photos de ce blogue sont par Pierre Dury

REPOSE EN PAIX, MICHEL.

- 22 septembre 2013

Michel, comme l’argentique…

Ce billet-ci, j’allais l’écrire sur Nicolas Bolduc, le jeune directeur-photo qui a filmé et éclairé le film Louis Cyr. Et j’avais imaginé comme titre: R.I.P. Kodak et Fuji. C’eût été un blogue qui aurait sûrement fait se cabrer mon vieil ami Michel Brault, car j’allais affirmer catégoriquement avec la complicité de Bolduc que la fin du film argentique était arrivée, qu’il ne resterait plus que quelques dinosaures comme lui et quelques oblibrius à la Xavier Dolan pour persister à croire que le film tel qu’il en sortait jadis des millions de kilomètres des moulins de Kodak ou Fuji était le nec plus ultra, que rien jamais ne l’égalerait ni ne le remplacerait vraiment.

Michel, il y a un bon moment!Juré, craché, Michel m’aurait appelé d’ici quelques jours et m’aurait dit de sa voix maintenant assez éraillée : «Veux-tu me dire, Claude, à quoi tu as pensé et surtout comment tu peux affirmer pareilles conneries; tu le sais, l’argentique ne sera jamais remplacé et pourtant j’ai expérimenté avec le numérique, il y a dans la pellicule quelque chose de magique, une qualité palpable que des gens comme toi ne remarquent peut-être pas, mais moi je la vois, je la sens..»

Et il m’eût invité dans sa grande maison de Bélœil pour me prouver son point par A+B, avec des schémas, des coupures de magazine, de vieilles photos qu’il avait prises et dont il m’eût fait admirer la texture en la comparant à d’autres provenant de caméras numériques.

Je lui aurais rapporté ce que m’a dit Nicolas, sur la terrasse du Café Cherrier lorsque je suis allé le rencontrer, après avoir tant admiré son travail sur Louis Cyr. «Claude, j’espère que je n’aurai plus jamais à tourner en film. Jamais. Pour moi, il n’y a plus que le numérique et la fabuleuse caméra Alexa de Arri.»

Michel aurait descendu ses lunettes sur son nez, celles qu’il retenait toujours par un cordon noir autour du cou, comme jadis son pose-mètre, et avec un soupir de mansuétude autant que d’agacement il aurait répliqué: «Oui, la Alexa, c’est formidable, mon fils Sylvain aussi en est entiché, mais ça reste que ça n’a pas la finesse, ça n’aura jamais la distinction de la pellicule».

Mais Michel ne m’appellera pas, il ne m’appellera plus.

Lorsque sa fille Anouk m’a appris la nouvelle, samedi après-midi, par téléphone, j’étais au bureau en train de travailler, j’avais vu son nom sur l’afficheur, j’ai répondu avec gaieté, je croyais que c’était pour Éléphant, car nous venons de terminer le dernier long métrage de Michel. Non, c’était pour m’annoncer que je n’aurais plus jamais ces longues discussions avec Michel, qu’il ne me glisserait plus jamais à l’oreille comme durant la projection du Kamouraska, numérisé et restauré par Éléphant, une de ses plus belles réussites de directeur-photo: «C’est beau, mais ce n’est pas de la pellicule».

Je suis retourné à mon travail sur Final Cut Pro pour extraire du Party de Pierre Falardeau la scène du suicide de Boyer (Julien Poulin) pour un projet futur d’Éléphant et là, subitement, je fus assommé. La scène, je ne l’ai pas sortie, je ne pouvais pas, la mort de Michel occupait toute la place dans ma tête. Je pleurais pour Marie-Marthe, sa femme, pour les enfants et les autres qui restent de sa famille.

Comme des frères!Au temps des carrés rouges

Michel Brault, Claude Jutra et moi, nous avons passé tellement de temps ensemble. Nous étions si liés. Quand nous nous sommes retrouvés ensemble à l’Office national du film, au milieu des années 50, les deux étaient plus avancés que moi, côté cinéma. Je m’étais joint à l’ONF comme scénariste et apprenti réalisateur. Je n’écrivais pas mal, Michel et Claude n’écrivaient pas mal non plus, mais beaucoup moins bien que moi. Alors tandis que Michel m’apprenait les rudiments de la caméra, j’écrivais ses présentations de projets. Et j’écrivais avec Jutra un scénario de long métrage qui n’a jamais vu le jour.

Nous étions toujours ensemble. Comme des frères.

Chez Michel, ce que j’admirais le plus, c’était son œil, sa façon de regarder avec la caméra, les subtilités de ses éclairages. Et il avait ses idées auxquelles il tenait souvent avec une opiniâtreté telle que les ânes pouvaient ensuite paraître dociles.

Nous avons restauré plusieurs des films de Michel pour Éléphant, j’ai revu les couleurs avec lui, dans la salle de colorisation chez Technicolor avec le si habile coloriste Vince Amari, nous avons travaillé les trois ensemble à donner à ses films le «look» exact qu’il souhaitait, avec des précisions que seul permet le numérique.

C’est sans doute la tête encore pleine de ces sessions de travail que lorsque je suis allé au cinéma voir Louis Cyr, j’ai été bouleversé par les images de ce film. Il y avait une vraie relève pour les Michel Brault, pour les Pierre Mignot, il y avait un type dont je n’avais jamais remarqué le nom, un Nicolas Bolduc, qui créait au cinéma des clairs-obscurs à faire baver d’envie Le Caravage, Rembrandt ou Georges de La Tour. Une audace folle dans des splendeurs d’images où, parfois, le personnage principal n’existe que par le reflet d’une lueur tempérant ce que l’ombre aurait eu de trop noir et produisant cet effet magique.

Louis Cyr, l'homme le plus fort

Ce pouvait-il qu’on prenne ce même genre de risques en tournant sur pellicule? Je me suis informé. Non, Louis Cyr, justement, avait été tourné en numérique.

Par Nicolas Bolduc.

Nicolas BolducUn grand type mince, dans la jeune quarantaine, qui a fait des études formelles de cinéma à l’université et qui, lui aussi, pendant longtemps n’avait juré que par le film. Puis il partit tourner Rebelle avec Kim Nguyen, dans des conditions difficiles et dans un coin du monde où il était carrément impossible d’envoyer ou recevoir des rushes. Rebellle ne pouvait se faire qu’en numérique. Point.

«Dès que j’ai vu les résultats, dit-il, je savais que pour moi la pellicule c’était terminé, et j’espérais secrètement ne plus jamais avoir à m’en servir

Et qui plus est, Nicolas est déterminé à continuer de toujours faire le cadre lui-même, bien qu’il souhaite pouvoir bientôt passer aussi à la réalisation.

En cela on se rejoignait complètement. De ce côté nous sommes lui et moi absolument «lelouchtiens». Nous voulons être le premier spectateur, nous voulons tenir la caméra, elle est comme le prolongement de nous-mêmes.

Malgré ces soixante ans d’amitiés, il y a sûrement beaucoup d’autres choses que je ne connais pas ou que je nai pas comprises de Michel Brault, mais qu’il ait à un moment de sa vie décidé de retirer son œil du viseur, qu’il ait laissé à d’autres le soin de cadrer à sa place, je ne me le suis jamais expliqué.

Michel, c’était une caméra; son regard, c’était l’objectif; sa façon de la manipuler, cette caméra, c’était son allure, sa façon de bouger; Michel, c’était Nureyev! C’était un peintre aussi. Et un observateur curieux, fin, parfois cruel, balzacien!

Michel s’en va. On pleure, on désespère. Nicolas Bolduc arrrive, lui. On espère.

Au fond, est-ce que ce n’est pas ça la vie?

ÉLÉPHANT COMME SAINT MATTHIEU

- 21 juillet 2013

Deux autres films au bercail !

Saint Matthieu l’écrit dans son évangile: «Si un homme a cent brebis, et qu’une d’elles vienne à s’égarer, ne laissera-t-il pas sur les montagnes les quatre-vingt-dix-neuf autres…»

Qu’aurait écrit encore saint Matthieu s’il avait connu Marie-José Raymond, la bergère la plus diligente, la plus attentive, la plus inlassable qui soit! Cette femme a déjà plus de deux cents films, numérisés et restaurés, dans le bercail Éléphant, sur illico. Elle pourrait dormir en paix, rêver au temps où les rois épousaient les bergères, mais non elle se réveille en pleine nuit, s’agite, se fait du souci: il y a certainement quelque part dans la montagne des brebis égarés, des brebis qu’il faut à tout prix retrouver. Et elle s’en va furtivement sur les sentiers électroniques de son iPad, elle fouille à travers les herbes, les broussailles, les lianes du net, à l’affût du moindre indice, d’une rumeur, d’un ouï-dire, d’un bêlement fût-il à peine audible.

Les récentes explorations de la bergère ne son pas restées vaines, deux brebis égarées ont été retrouvée et ramenées à la bergerie: l’une en assez bonne santé; l’autre râpée, misérable, un peu écorchée, à la veille sans doute de rendre l’âme.

Cœur de maman.

La première brebis, celle qui n’avait pas trop souffert: Cœur de maman.

Un film réalisé par René Delacroix avec les meilleurs acteurs de l’époque: Jeanne Demons, Paul Desmarteaux, Paul Guèvrement, Jean-Paul Kingsley, Denyse St-Pierre et la petite Yvonne Laflamme (celle qui avait tourné Aurore, deux ans plus tôt). Le scénario avait été écrit par Henry Deyglun, le plus prolifique auteur du moment.Roseanna Seaborn Et il y avait aussi dans la distribution, l’actrice Roseanna Seaborn, une Montréalaise fortunée, qui avait appris le théâtre à Londres, et qui avait investi dans Cœur de maman, une bonne partie du budget du film.

Le deuxième film retrouvé, lui, en piteux état, très malade, Le gros Bill. Le temps et les mauvais traitements lui ont mangé la laine sur le dos.  Le négatif 35mm. de ce film réalisé conjointement par René Delacroix et Jean-Yves Bigras est disparu dans la nuits des temps, il a sans doute, comme une brebis affamée cherchant de la nourriture, plongé au bas de la falaise au bout d’un pâturage ingrat. Nous n’avons retrouvé qu’un rejeton, un internégatif 16mm. malingre, desséché, égratigné.

Renaissance du cinéma québécois.

Ces deux films entrepris au tournant des années 40/50 nous ramènent à la naissance de notre cinéma, bien que M. Joseph-Alexandre DeSève ait choisi de baptiser Renaissance Films, la compagnie de production qu’il fonda, alors que la guerre avait tari la source des films français dont il alimentait ses cinémas, la chaîne de France Films.

René DelacroixHomme d’affaires ambitieux et coriace, M. DeSève avait résolu de faire de Montréal un Hollywood catholique. À cette fin, il recruta en France carrément un prêtre, l’abbé Aloysius Vachet qui avait répondu à l’appel de Dieu aussi bien qu’à celui du cinéma. En effet, cet abbé Vachet possédait déjà une bonne expérience cinématographique, étant lui-même à la tête de sa propre société, la FiatFilm. Et l’abbé amènerait avec lui le réalisateur René Delacroix dont M. DeSève venait de distribuer un des succès: Notre-Dame de la Mouïse d’après l’œuvre de Péguy.

Mais ce n’est pas en vain qu’on a la croix plantée dans son nom. On pouvait se fier à Delacroix, lui qui préconisait le regroupement de tous les professionnels de cinéma catholique afin de promouvoir les principes de la vie chrétienne. On était loin d’un sceptique (sans doute athée) comme Denys Arcand ou d’un flambard iconoclaste comme Pierre Falardeau.L'Abbé Tessier

Si le cinéma québécois existe aujourd’hui, il faut donner une part du crédit à un autre curé, l’abbé Albert Tessier qui, dans les années 20 et 30 du siècle dernier, sillonna le Québec avec une caméra 16 mm. tournant un cinéma de cameraman avant tout, prémonitoire du cinéma direct qui naîtrait trente ans plus tard, à l’Office national du film. Le crédit en revient aussi un peu à cette dernière institution, mais par-dessus tout je dirais qu’on le doit à des gens comme DeSève et Paul Langlais. 

J.-Alexandre DeSève.

J.-Alexandre DeSèveM. DeSève, je l’ai bien connu dans les années cinquante, alors que je signai avec lui un contrat de trente-six textes comiques à être produits par l’ORTF. Magnat de la distribution de film et futur grand patron de télévision, M. DeSève, je le rencontrais dans l’immense sous-sol de sa luxueuse résidence de la Côte Saint-Catherine. Là, dans une salle de montage bien organisée, Moviola et tout le bazar, avec un air de contentement diabolique, il remontait lui-même à sa guise les films français qu’il présentait dans ses cinémas. Il commençait par les coupes que lui imposait l’imprévisible censure du Québec, ensuite il se faisait plaisir: il coupait des longueurs, modifiait le rythme de certaines scènes ou même restructurait un récit mal ficelé à son goût.

M. DeSève considérait comme un devoir sacré de ne pas ennuyer le public. (Sodec et Téléfilm, prendre note!) Au Bijou et au Saint-Denis, les projectionnistes avaient l’ordre de lancer la bobine d’un western si le film en cours commençait à lasser les spectateurs. Cette bobine de secours, toujours la même, avec des chevauchées trépidantes, pouvait entrecouper aussi bien Thérèse Raquin de Marcel Carné que Le Rouge et le Noir de Claude Autant-Lara.  Les cowboys fringants de cette bobine de réserve traversaient alors l’écran au grand galop, dans des nuages de poussière, faisant feu de toutes leurs armes et tirant les «cinéphiles» de leur torpeur; une fois bien secoués, ceux-ci pourraient être renvoyés sans crainte sur les chemins plus arides de Zola ou de Stendhal.

L’arrivée de la télévision bouleversera la production cinématographique qui devient de plus en plus diffficile et M. DeSève, en 1961, fondera la deuxième chaîne de télévision francophone au pays, CFTM-TV (Télé-Métropole). Comme tout ce que cet homme touche, l’entreprise s’avère un succès et l’actuel réseau TVA en est le descendant.

Le gros Bill.

Le gros Bill fut le deuxième long métrage produit par Renaissance Films.

Jean-Yves BigrasTandis que Delacroix s’affairait avec «Johnny Bigras» sur Le gros Bill, Fedor Ozep s’attaquait au Père Chopin qui sortira avant et deviendra la première production de Renaissance.

En 1950, Jean-Yves Bigras deviendra le premier Québécois à réaliser un long métrage de fiction, Les lumières de ma ville (déjà au répertoire Éléphant) alors que tous les autres jusque là avaient été dirigés par des réalisateurs venant de l’étranger.

En neuf ans, les sociétés Renaissance Films et Québec Productions, fondée celle-ci par Paul L’Anglais, produiront une bonne douzaine de longs métrages, tous imprégnés de valeurs chrétiennes, la plupart tournées dans un grand studio de la Côte-des-Neiges, une ancienne caserne retapée, en face du cimetière, et à l’ombre de la croix du Mont-Royal.

Toute l’équipe d’Éléphant, à Technicolor, s’affaire à insuffler une nouvelle vie au gros Bill, on efface des rayures, on stabilise des images, on ajoute des ambiances sonores, on recrée certains effets de bruitage, on le peigne, on le tond là où les nœuds dans la laine sont rédhibitoires; cette brebis perdue rentrera bientôt dans le répertoire Éléphant, fraîche et pimpante comme si elle n’avait pas éprouvé ces années de misère noire.

Ainsi, bientôt, Éléphant aura restauré la majorité des productions de Renaissance Films et de Québec Productions, une sorte d’hommage bien mérité à ceux qui ont été les pionniers de notre cinéma, qui lui ont donné naissance et qui devaient être persuadés qu’un monde naissait à nouveau puisqu’ils donnèrent à leur entreprise le nom de «renaissance».

Note: Lire l’article de François Lévesque dans Le Devoir du 30 juil. sur Cœur de Maman.

 

 

 

 

 

Les mendiants du 7e art.

- 26 mars 2013

Cinéaste au bord de la crise de nerfs!

 

Mais non, je ne piquerai pas de crise, j’ai vraiment passé l’âge. Cependant, en zappant entre Le Gala des Jutra et La Voix, cet autre dimanche, je me suis retrouvé au bord, juste au bord de la crise de nerfs, en entendant les gens de cinéma supplier littéralement le public d’aller voir les films québécois; mendier en quelque sorte la clientèle. Sans avoir vérifié les cotes d’écoute, je suis assuré par ailleurs que la plus grande partie des téléspectateurs écoutaient La Voix et ont ainsi raté les suppliques des mendiants du septième art, au Gala des Jutra.

Le Gala des JutraJe trépignais d’impatience, Gilles Carle a dû se tourner dans sa tombe et Denys Arcand, s’il n’avait pas été sur ses terrains de golf de Floride, se serait sûrement abandonné à quelque persiflage. Se jeter aux genoux du public pour qu’il vienne voir nos films? Non!

Mieux travailler pour attirer le public. Oui!

Il y avait une leçon à tirer de ce zapping entre le Gala et La Voix. Ce spectacle de TVA (une recette hollandaise, mais si bien adaptée qu’on la prendrait pour une poutine originale) a tous les ingrédients nécessaires pour attirer le public: drame, humour, lyrisme… Et même du grand mélo! De surcroît, on raconte une histoire, l’histoire de chaque participant et d’une partie de sa famille. C’est presque irrésistible, même pour moi qui regarde si peu de télévision.

Permettez-moi de ne pas commenter davantage le Gala. On aura compris que ça ressemblait à un film bien ordinaire, comme il s’en trouve dans tous les cinémas nationaux, pas seulement le cinéma québécois.

Le cinéma, une fête!

Aller au cinéma, c’est une fête. Life of Pi, c’était une fête; Django, une fête! Skyfall, une fête! Même Lincoln, c’était une fête. Ce qui manque depuis quelques années au cinéma québécois (et qui a peut-être presque toujours manqué), ce sont des «fêtes». C’est sans doute à cause de cela qu’on a crié à la crise, une fausse crise, puisqu’il y a eu, même cette année, de très bons films: Rebelle, Laurence Anyways, Inch’Allah. Mais, ne nous le cachons pas: aucun de ces films n’était une «fête»! Qu’on me comprenne bien; je suis allé voir Amour de Haneke, j’ai beaucoup aimé, mais ce n’était pas une fête non plus. (surtout pas à l’âge que j’ai!).

J'ai tué ma mère, l'affiche.Et ce n’est pas, comme pensent certains, seulement une question d’argent! Beaucoup s’étaient fait une fête d’aller voir J’ai tué ma mère, qui n’a presque rien coûté; seulement les économies de son jeune réalisateur.

Où est le bobo?

À vrai dire, je n’essaierai pas d’être plus perspicace que les autres, je ne sais pas trop, mais je me demande si l’on pense assez au public. Bien sûr, en entrevue, tous répondront qu’ils ont toujours le public en tête, mais l’ont-ils vraiment? Le scénariste dans le cerveau de qui germe une idée, pense-t-il au public? Le réalisateur qui va la traduire en images, pense-t-il au public lui aussi? Et le producteur? Et les analystes et fonctionnaires de la SODEC et de Téléfilm dont dépend une bonne partie du financement? En principe, le distributeur est celui qui devrait être le plus près du public avec l’exploitant de salle, mais leur métier n’en est pas un de création. Leurs connaissances du marché, cependant, devraient servir de guide. Comme un bon éditeur peut guider l’écrivain.

Le financement public.

Le cinéma québécois, comme dans tous les autres pays du monde (sauf les États-Unis et l’Inde) est en majeure partie financé par l’État: investissements et crédits d’impôt. Sans cette contribution publique, pas de cinéma, un point c’est tout. Le Canada mérite d’avoir son cinéma, le Québec aussi. Impossible donc de couper le financement public.

Contrairement à la France, qui a intelligemment adopté un système de financement qui repose en bonne part sur un prélèvement sur les billets vendus aux guichets et sur des contraintes bien spécifiques obligeant les diffuseurs de signaux de télévision à investir dans le cinéma national, le Canada et le Québec – pour n’avoir pas à affronter les majors américains et les exploitants de salles – ont plutôt institué des fonds et donné à leurs institutions, Téléfilm Canada et la SODEC, le pouvoir discrétionnaire de les distribuer. Les crédits d’impôt s’ajoutent à ce financement; les conditions pour obenir ces crédits sont strictement objectives (en principe).

Grâce au système français de prélèvement, les années où le cinéma américain fait florès en France, acteurs et artisans du cinéma ne vont pas par désespoir se jeter dans la Seine, car ils savent que sur chaque billet vendu un pourcentage de l’argent ira à la production nationale. Une sorte de principe d’utilisateur-payeur.

En France, lorsqu’il y a une crise du cinéma, c’en est une vraie! C’est que les gens fuient les salles. Tout le cinéma pâtit, y compris le cinéma américain. Les salles, ici, n’ont pas pâti cet hiver; j’ai dû me reprendre à deux ou trois fois pour voir Skyfall, Django ou Life of Pi ou le Hobbit, il y avait des queues partout. Imaginez la belle cagnotte que cela eût constituée si notre cinéma vivait selon les règles du système français!

Non, ici les fonds proviennent directement de l’État et sont administrés par des fonctionnaires au service de l’État. Dans un système rigide et complexe comme seuls les États savent les formater.

C’est ainsi que notre cinéma s’est de plus en plus bureaucratisé. Tellement que ça me donne envie de paraphraser Camus dans La Peste: «certains… films, qui sont des débauches bureaucratisées, deviennent en même temps les monotones corbillards de l’audace et de l’invention».

Corbillards de l’audace et de l’invention!

Permettez-moi de généraliser un peu. Se pourrait-il que scénaristes, réalisateurs et producteurs québécois, lorsqu’ils pensent au public en créant leur œuvre, soient aussi passablement distraits par les desiderata des fonctionnaires des institutions. Car, en fin de parcours, ce sont eux qui ont droit de vie ou de mort sur les projets. Difficile de garder un œil serain du côté du public lorsque, la tête sous la guillotine, on ne sait pas si le couperet tombera ou si l’on sera épargné in extremis. Monter un financement avec les institutions, c’est un véritable parcours de combattant ou, si l’on veut, c’est inscrire son projet dans l’aile des comdamnés à mort. Là, après s’être consumés d’attente, un petit nombre sera gracié et se métamorphosera en films, les autres seront incinérés et leurs cendres déposées dans l’immense columbarium des œuvres inachevées, les limbes de la création.

Rebelle aux OscarsJe n’accuse pas les fonctionnaires de ne faire que du mauvais travail; à preuve, plusieurs films québécois se sont taillés des carrières dans toutes sortes de festivals, des grands, des petits et d’autres avec encore moins d’importance. Mais leur donner crédit pour ce succès de festival, c’est aussi leur imputer une part de responsabilité quand on fait le constat de la baisse constante du boxoffice de nos films. Leurs décisions sont évidemment basées sur les projets de films qu’on leur soumet, mais n’arrive-t-il pas qu’on leur offre le genre de film qui risque justement de leur plaire à eux davantage qu’au public? La question se pose.

Inch'Allah le filmReste qu’il y a une déconnection évidente entre le cinéma québécois et son public, comme si ce dernier ne s’y retrouvait plus, qu’il n’y reconnaissait plus son image. Ces derniers temps, par exemple, je ne pense à aucun film dans lequel le grand public eût pu facilement et avec plaisir se retrouver. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille par tourner Rebelle, Inch’Allah ou Laurence Anyways, mais il faut aussi s’assurer qu’il y ait à l’écran des sujets plus populaires, plus accrocheurs, j’oserais presque ajouter: plus locaux! Même Argo détourne son sujet pour mieux l’américaniser, au diable les diplomates canadiens!

Il y a une tendance à oublier que ce doit être une fête d’aller au cinéma, un divertissement, une récréation, pas un pensum. On n’engage pas une gardienne d’enfants, on ne paie pas un parking et le prix d’entrée dans une salle où l’on va s’ennuyer avec, pour seule consolation, une chaudière de popcorn achetée à prix d’or. Non, on reste chez soi devant la télévision avec la perception erronée que c’est gratuit.

 

Pourquoi pas une fête du cinéma?

Malgré l’embouteillage de festivals de toutes sortes, à Montréal et au Québec, je me demande s’il n’y aurait pas place ici, comme en France, pour une fête annuelle et nationale du cinéma. La Fête du cinéma est une opération de promotion du cinéma qui a lieu, chaque année, en France, au mois de juin, depuis 1985. Cette fête avait été instituée pour parer à une vraie crise du cinéma celle-là, alors que les cinéphiles français avaient commencé de délaisser les salles, ce qui n’est pas tout à fait le cas ici.

Durant cette fête qui dure quatre jours, à travers tout le pays, le cinéphile peut se procurer un carnet-passeport à l’achat d’une place au tarif normal pour ensuite avoir accès, grâce à ce passeport, à tous les autres films à l’affiche à un tarif vraiment préférentiel. Depuis l’an dernier, le passeport a été remplacé par un bracelet. La fête, organisée par la Fédération nationale des cinémas français et sponsorisée par de riches partenaires commerciaux, permet aux salles de vendre plus d’un million d’entrées par jour durant cette courte période et fait renouer le public avec le plaisir de voir un film en salle, dans des conditions techniques de plus en plus impressionnantes.

La fête à l'Espace Cardin (photo MJR)Cette Fête du cinéma a été instaurée par le Ministère français de la Culture. Et je peux témoigner de l’engouement qu’elle a tout de suite suscité puisque, avec Marie-José Raymond, nous fûmes invités aux premières manifestations, dont la cérémonie d’ouverture, à Paris, à l’Espace Pierre Cardin, en présence de vedettes et de nombreux réalisateurs de cinéma. Nous y avions amené Jérôme Décarie, le fils de José, qui faisait son apprentissage d’artiste-bruiteur avec les frères Lévy dans les studios parisiens.

La fête du cinéma provoque chaque année une poussée d’adrénaline extraordinaire chez les cinéphiles. S’il y en avait une ici, des gens – par effet d’entraînement – iraient même voir des films québécois et les aimeraient!  J’ai encore trés présent à l’esprit cette atmosphère enthousiasmante dans laquelle nous baignions, ce jour-là, à l’Espace Cardin. Comme nous étions fiers de faire partie de ce monde du cinéma. Comme il était encourageant de voir des files à la porte de chaque cinéma, d’entendre partout, dans les rues, dans le métro, parler de cinéma, et de lire dans tous les journaux des papiers sur le cinéma.

Le cinéma était ce qu’il doit toujours être: UNE FÊTE !