LE NUMÉRIQUE: LA GUERRE EST FINIE.

- 3 mai 2014

Vision apocalyptique de Blumenfeld

«Le numérique est un colosse aux pieds d’argile. Ses faiblesses sont identifiées.» Pour lire l’intégralité du démoralisant article de Samuel Blumenfeld, du journal Le Monde, daté du 17 avril dernier, cliquez sur le lien suivant: http://bit.ly/1fTKziI

et vous comprendrez mieux ma réaction, moi qui, avec Marie-José Raymond, sommes responsables d’Éléphant, mémoire du cinéma québécois, depuis le début de son existence. Note: les films de la collection Éléphant sont disponibles sur illico, mais sont aussi depuis le 15 avril, en location sur iTunes Canada, iTunes France et dans les autres pays d’Europe, d’Afrique et du Moyen-Orient dont une des langues officielles est soit l’anglais, soit le français.

Lettre à Sam Blumenfeld

Cher Sam,

Votre article intitulé, Le 7e art va-t-il perdre la mémoire? paru dans Le Monde du 17 avril, aurait pu avoir sur mon moral un effet dévastateur qui aurait pu tourmenter votre conscience jusqu’à la fin de vos jours, m’eussiez-vous connu. En effet, imaginez-vous que deux jours plus tôt, à Paris même, au Club 13, nous faisions la projection d’un DCP du film québécois Les bons débarras, à l’occasion du lancement sur iTunes France et dans plusieurs autres pays, de la Collection Éléphant, un répertoire de longs métrages québécois, numérisés, restaurés et rendus accessibles grâce à Éléphant, mémoire du cinéma québécois. Pour avoir accès à ces films sur iTunes, il suffit de cliquer:

www.itunes.fr/filmselephant Logo El

Depuis ses débuts, il y a cinq ans et demi, Éléphant a numérisé et restauré près de 250 films et nous poursuivons notre travail, il en reste 950! Le Québec est donc en voie de devenir le premier pays au monde dont le répertoire de longs métrages de fiction aura été numérisé et restauré – il faut préciser que le Québec n’a commencé à produire qu’au milieu des années 40.  Numérisés et restaurés à grands frais, grâce à la maganimité de notre mécène, Québecor, et à la vision de Pierre Karl Péladeau. Cette tâche gigantesque n’a jusqu’ici pas coûté un traitre sou à l’État.

Votre article et un autre dans les Cahiers du cinéma, le numéro d’avril dernier, font indirectement ou directement état de l’existence de deux camps dans le monde du cinéma: l’argentique et le numérique, deux camps bien retranchés sur leurs positions, comme si c’était la guerre, mais…

La guerre est finie.

La guerre est finie parce que dans le camp de l’argentique, il reste peut-être encore quelques rares combattants, mais très affaiblis et surtout, sans munitions et sans espoir de ravitaillement. Qu’on le regrette ou non, le numérique a gagné. Un peu par défaut, je le concède, mais il faut se rendre à l’évidence. Kodak qui produisait auparavant environ 12 milliards de pieds de pellicule par an, n’en produit même plus 1 milliard. Fuji a fermé sa boutique pellicule depuis un bon moment et Agfa râle, agonisante. La pellicule couleur est en voie d’extinction. Le n&b dont on risque d’avoir davantage besoin – selon des développements en cours et toujours problématiques visant la pérennité du numérique – est un cas à part, sa fabrication et son développement ne comportant pas de gros problèmes.

Nostalgie.

Oui, j’éprouve une certaine nostalgie de ce waterloo argentique. Je suis dans le cinéma depuis soixante ans, j’ai appris à tourner, à monter et à réaliser. Avec de l’argentique. Je me souviens encore de l’odeur euphorisante de la colle alors qu’on grattait légèrement l’émulsion à la coupe, qu’on y étendait la colle avec l’habileté d’une manucure et qu’on assemblait les plans sélectionnés un après l’autre sur la colleuse chauffante. Puis on a gradué au scotch avec la colleuse italienne. Déjà on retranchait de l’atmosphère les effluves de la colle, mais il subsistait tout de même le parfum de la pellicule image et celui moins odoriférant de la pellicule magnétique. Ah l’odeur de l’argentique! Par curiosité, je viens d’aller ouvrir le zipper de ma chambre noire portable, dans laquelle il n’est pas entré de pellicule depuis presque quinze ans, eh bien il s’en dégage encore une fragrance d’argentique. Comme ne disparaissent jamais les odeurs d’aromates des tissus millénaires provenant par exemple des tombes d’Amérique du sud – j’en ai humés qui dataient de 3 mille ans av. J.-C. Juste pour le souvenr, un autre reniflement dans mon sac noir antédiluvien.

Bien finie l’époque où l’on cherchait par tous les moyens à enrayer le bruit du défilement de la pelloche dans la caméra. Finie aussi l’époque du claquement de celle-ci sur la Moviola ou de son défilement plus discret sur les tables horizontales comme la Steenbeck. Plus rien! Pas le moindre son, ni le moindre mouvement. Peut-on même encore logiquement dire: je «tourne» un film? puisqu’il n’y a plus rien qui bouge, que c’est le calme sépulcral.

Les signes cabalistiques qui constituent désormais l’image numérique migrent maintenant de la caméra, au montage, à l’étalonnage et jusqu’au DCP de projection sans jamais perdre leur qualité d’origine. Terminées, les angoisses de la détérioration de l’argentique d’une génération à l’autre. Le numérique ne se défigure pas et il résiste à PRESQUE tout, TEMPORAIREMENT. Tandis que la copie de projection d’un film se salissait et se rayait inexorablement après une soixantaine de passages dans le projecteur, le DCP, lui,  est quasiment indestructible dans son boitier métallique plus petit qu’une boite de dix-huit macarons de chez Ladurée.

S’il n’y avait pas cette incertitude de l’avenir, le numérique ce serait le paradis. Les caméras «tournent» maintenant dans un silence presque sinistre, leurs menus variés offrent aux directeurs-photo une boite à outils plus souple et plus généreuse que celle de l’univers argentique et les choix artistiques en post-production (étalonnage, effets spéciaux, etc.) se multiplient plus vite que des lapins.

L’éternité.

Jusqu’ici, mon cher Sam, nous sommes sans doute d’accord sur beaucoup de points, mais où nous allons diverger c’est sur cette question des «pieds d’argile» de notre colosse numérique.

Vous fondez la meilleure part de votre argumentation sur le rapport «The Digital Dilemma», publié en 2007 par l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences. Je l’ai lu aussi, dès sa sortie, au moment où nous élaborions avec Technicolor un protocole technique en vue de la numérisation et de la restauration de la totalité du patrimoine québécois des longs métrages (environ 1200 films).  Ce rapport date quand même de sept ans et il a été rédigé en bonne partie par de féroces combattants de l’argentique qui croyaient sans doute freiner la montée de la révolution numérique. En vain. Le numérique présentait beaucoup d’avantages techniques et artistiques et, surtout, il devenait incontournable sur le plan économique. L’argument massue, vous le décrivez vous même, Sam: «…une économie considérable sur les tirages de copies (90 euros pour une copie numérique contre 1 500 euros pour son équivalent en 35 mm)».  Bon, vous avez omis le coût du DCP initial, entre 3 et 4 000 euros.

Pour les producteurs ou les distributeurs, véritables sensitives devant toute dépense, c’était irrésistible, leur demander de penser aussi à la conservation et à l’avenir? Ne rêvons pas. Quant aux créateurs, ils ne sont pas nombreux à penser à l’avenir, préoccupés qu’ils sont par les difficultés grandissantes à monter des productions. Il y a quelques exceptions. Michel Brault (décédé l’an dernier), un copain réalisateur, avec qui je ré-étalonnais son film primé à Cannes, en 1974, Les ordres que nous venions de numériser, s’est tout à coup écrié dans un pathétique élan d’enthousiasme: «Claude, réalises-tu que nous travaillons pour l’éternité!».

Je n’ai pas osé le détromper, d’autant qu’il y avait, selon moi, quelque chose de vrai dans cette affirmation. Primo, grâce à la numérisation, nous sortions Les ordres des limbes de la Cinémathèque québécoise où il dormait; il pourrait de nouveau être accessible et secondo, je ne doute pas un instant – à l’instar de Serge Bromberg de Lobster Films que vous citez – qu’une solution sera trouvée pour assurer la pérennité du numérique.

Cannes Classics.

Même si le numérique ne jouit pas encore de la grâce éternelle de la fameuse grotte de Lascaux, il faut bien dire qu’en attendant ce miracle de la science, la numérisation des films anciens permet de remettre ceux-ci en circulation de manière beaucoup plus démocratique que les cinémathèques du monde dont le matériel est le plus souvent réservé aux aficionados qui, de surcroît, ont la chance d’habiter près de l’une d’elles et d’être là au jour et à l’heure où l’on projette le film qu’ils aimeraient voir. S’il n’y avait pas la numérisation, il ne pourrait pas, par exemple, exister de Cannes Classics, cette formidable sélection commencée il y a dix ans. Comme l’explique son communiqué de presse: (…) Le Festival de Cannes a créé Cannes Classics, une sélection qui permet d’afficher le travail de valorisation du patrimoine effectué par les sociétés de production, les ayants droits, les cinémathèque ou les archives nationales à travers le monde.) Et le communiqué de mentionner ensuite: «Pour la première fois, qu’on le déplore ou qu’on le célèbre, aucune copie 35mm ne sera projetée à Cannes Classics».

Éléphant à Cannes Classics.

Jean-Claude LauzonEt pour la première un film numérisé et restauré par Éléphant a été sélectionné officiellement pour Cannes Classics dont l’invitée d’honneur, cette année, est l’actrice Sophia Loren. C’est le deuxième et dernier film de Jean-Claude Lauzon, Léolo, qui a été sélectionné. Ce choix confirme l’importance que prend Éléphant dans l’histoire de notre cinéma et souligne la générosité de Quebecor, et la vision de Pierre Karl Péladeau qui nous ont demandé, il y six ans, de mettre cette vaste opération sur pied.

Nous ne sommes pas seuls au monde.

Pour l’instant, les films restaurés par Éléphant sont sauvegardés sur des bandes LTO et nous avons déjà commencé les migrations nécessaires à leur survie.

S’il n’y avait que le cinéma dont il faille assurer la pérennité numérique, j’admets que ce serait inquiétant, mais c’est le monde entier qui est numérique: les gouvernements, les systèmes financiers, la médecine, etc. et pour tous ces domaines il faut trouver une solution. La lourdeur des images, bien sûr, cause un problème supplémentaire.

Les recherches sont en cours un peu partout dans le monde. Une compagnie d’Oslo, en Norvège, est sur une piste intéressante en utilisant de la simple pellicule noir et blanc comme support de données. D’autres chercheurs, plus intrépides, louchent carrément vers les cellules humaines considérant la somme énorme d’informations contenue dans l’ADN. Qui sait, les futurs gradués des écoles de cinéma devront-ils avant de commencer leur carrière à la réalisation sacrifier quelques cellules de leur propre corps pour conserver les données des œuvres qu’ils créeront. Cela risque de modifier singulièrement l’allure des cinémathèques de l’avenir.

C’est de la prospective, mais au vu des progrès techniques de l’humanité, ce n’est pas du tout farfelu. Méliès avait imaginé un voyage dans la lune, ne réalisant certes pas que durant le même siècle des hommes le feraient, ce voyage.

Claude Gagnon, vice-président de Technicolor (content solutions and industry relations) avec qui nous travaillons est optimiste lui aussi, comme Bromberg. Des solutions pérennes sont en vue. D’ici là, la préservation du numérique est coûteuse et préoccupante.

Le dilemme n’est pas nouveau. Le numérique a gagné la guerre, mais il doit maintenant trouver comment utiliser sa victoire.

«Par un étrange paradoxe, c’est au moment où nous pensons laisser le plus de traces, grâce à des technologies sophistiquées, que nous pourrions en laisser le moins», écrivez-vous, Sam. Je ne sais pas si j’aurai réussi à vous rassurer un peu que des solutions seront trouvées, que le numérique laissera des traces, peut-être trop de traces et qu’il faudra comme vous le laissez présager: affronter aussi les affres du tri….

Mais qui triera? Cette question-là est troublante aussi, mon cher Sam.

Claude Fournier

 

À LA CONQUÊTE DU MONDE

- 17 avril 2014

Un appétit d’Éléphant

Depuis que Pierre Karl Péladeau, inspiré sans doute par quelques enseignements de son ex-maître de philosophie, Gilles Deleuze, et ennuyé de ne plus voir de films dans les cinémas de répertoire presque tous disparus, a eu la géniale et généreuse idée d’un projet qui numériserait, restaurerait et diffuserait les films du patrimoine du cinéma québécois, le jeune éléphant qui symbolise maintenant ce projet a développé un véritable appétit de pachyderme et il a grandi, grandi.

Éléphant avait en mémoire, à ses débuts, 25 longs métrages et ne pouvait être capté que par les abonnés d’illico. Depuis novembre dernier, Éléphant est disponible partout au Canada, sur iTunes et depuis ce mardi, 15 avril, il est disponible partout en France sur iTunes France, au Bénélux et dans d’autres pays d’Europe et d’Afrique dont une des langues officielles est soit l’anglais, soit le français. Mais attention, la mémoire d’Éléphant compte maintenant 225 films dont une cinquantaine sont disponibles partout au Canada et en France, alors que le reste de notre répertoire, environ 180 autres s’ajouteront sur iTunes au rythme de cinq par semaines environ.

En cliquant sur iTunes France, voici ce que le public français trouve maintenant en page d’accueil.

Capture 2 2014-04-15 à 10

Capture2014-04-15 à 10

 Une première mondiale

L’arrivée sur une plateforme comme iTunes d’une collection aussi importante de films de répertoire d’un même pays est une première mondiale. La venue en France d’un si gros Éléphant devrait constituer pour tous les Québécois et surtout pour les cinéastes une occasion de grande fierté. Nous sommes enfin bien représentés sur le marché audio-visuel de France et nous le serons pour longtemps. ET IL N’EN PAS COÛTÉ UN SOU AUX GOUVERNEMENTS. Et nos gouvernements jusqu’ici auraient plutôt plus ou moins snobbé Éléphant, mémoire du cinéma québécois. Seul Téléfilm Canada a manifesté tangiblement un peu d’intérêt en aidant au sous-titrage d’une quinzaine de films!

À la fin de cette année, il devrait y avoir environ 250 films québécois sur iTunes France, tous sous-titrés aussi en anglais. Notre prochain objectif: le Royaume Uni: Irlande, Écosse et Grande-Bretagne.

L’aventure folle d’Éléphant telle que mise en route par Pierre Karl Péladeau est en train, six ans plus tard de placer le Québec en tête des pays dont le répertoire cinématographique aura été restauré et mis à la disposition du public. On peut le dire, sans gêne, le Québec sera le premier pays du monde dont le répertoire cinéma aura été restauré et diffusé, un patrimoine qui autrement serait resté enseveli dans les beaux suaires de la Cinémathèque québécoise ou d’autres qui dormiraient encore à la belle étoile, sans abri, sans protection.

Les suicidés de la société

Gogh

Je suis encore sous le choc de la visite que je viens de faire au Musée d’Orsay, l’étonnant jumelage Van Gogh / Artaud, exposition titrée Les suicidés de la société. Et je ne sais pas pourquoi, mais en sortant j’ai pensé à Xavier Dolan, dont le dernier film venait d’être choisi en compétition à Cannes, et j’ai pensé à Pierre Karl Péladeau et le geste audacieux qu’il vient de poser en se lançant dans l’arène politique.

Il faut un brin de folie, un courage costaud et du talent à revendre pour faire des films comme les fait Xavier Dolan; et il faut à Pierre Karl, ce même brin de folie, ce même courage et ce même talent pour inventer un projet comme Éléphant, le tenir à bout de bras et persévérer.

Et il paraîtrait que certains médias reprocheraient à Pierre Karl Péladeau d’avoir, à Paris, assisté au lancement d’Éléphant sur iTunes France. Vis à vis lui et vis à vis ce projet d’une complète transparence, projet entièrement philanthropique, ce serait d’une effarante mesquinerie. Une soirée pour les médias français, au Club 13 de Claude Lelouch, alors que nous avons projeté Les bons débarras, le film de Francis Mankievicz qui a laissé les spectateurs complètement sous le choc. Ébahis par le talent des acteurs, et de Charlotte Laurier en particulier.

Les mécènes au Québec ne sont pas très nombreux, dans le domaine tumultueux de la culture ils le sont encore moins; à force de partisanerie, d’étroitesse d’esprit et de sordidité, n’en faisons pas des suicidés de la société comme l’eût écrit Antonin Artaud.

 

 

 

 

 

 

MES ARTISTES-CADEAUX

- 26 décembre 2013

Qu’y a-t-il sous l’arbre?

starfritDans la vie ordinaire, je suis M. Gadget.J’ai l’œil pour tout ce qu’il y a de nouveau, utile ou pas, ce qui fait que la maison et le bureau sont pleins d’objets utiles (un pèle-pommes Starfrit) ou inutilisés (une tablette Kobo HD que je n’ai pas sortie de son emballlage depuis juillet dernier) ou encore parfaitement inutiles (une sorte de lance-flammes pour bronzer les crèmes brûlées dont je ne me suis jamais servi, car je déteste les crèmes brûlées, sauf à la Brasserie Langan’s, au cœur de Mayfair, à Londres, où je suis loin d’être tous les jours).

Ce n’est donc pas facile pour quiconque de me surprendre sous l’arbre de Noël avec un petit cadeau. Dans ma dernière insomnie (qui ne date que de la nuit dernière) j’ai donc essayé d’apprivoiser le sommeil en réfléchissant aux plus beaux cadeaux que j’aie reçus, les acteurs et actrices avec qui j’ai eu la chance de tourner des films, au cours des années. Un exercice totalement inefficace puisque la liste n’arrêtait pas de s’allonger des artistes que je retrouvais avec le même souvenir exalté , lorsque petit j’apercevais sous le sapin toutes ces boites enveloppées et enrubannées en descendant au salon, le matin de Noël.

Un artiste-cadeau. C’est moins celui qui nous a surpris par son talent que par les liens particuliers qui se nouèrent au moment du travail, que par la facilité aussi d’aller puiser au fond de ses ressources pour le faire s’épanouir au-delà des espoirs; parfois, mais rarement, avec ces artistes-cadeaux se développe aussi une affection épisodique, des lames schisteuses, souteraines, qui refont surface de temps à autres pour étinceler momentanément.

Cette année, sous l’arbre, j’ai retrouvé le souvenir de:

Juliette Huot. Juliette est la première actrice que j’ai connue en arrivant à Montréal. J’habitais dans le même immeuble qu’elle, sur Saint-Marc au coin de René Lévesque. Juliette Huot vers cette époquell y avait aussi – je m’en suis rendu compte plus tard – dans le même immeuble: Monique Miller avec François Gascon. Monique Miller pour qui je m’étais pâmée après l’avoir vue au cinéma dans Tit-Coq et dont j’avais fait une critique pâmée d’admiration pour le quotidien La Tribune de Shebrooke où j’ai commencé comme journaliste. Et il y avait Lucille Dumont, encore avec Jean-Maurice Bailly et faisant chaque jour Les joyeux troubadours. Et au rez-de-chaussée, Grand-Père Cailloux, encore tout jeune.

La première fois que j’ai parlé à Juliette, c’était rue Saint-Marc, elle s’apprêtait à ressusciter sa grosse voiture américaine complètement ensevelie après une tempête de neige. Je lui presque arraché sa pelle des mains,

_ Mais, madame, laissez-moi, je vous le fais!

Elle bredouilla quelques objections, mais devant ma détermination me laissa sa pelle en me demandant de la lui rapporter ensuite à son appartement. Une vingtaine de minutes plus tard, je frappai chez elle; elle m’avait versé un verre de rouge et insistait pour que je prenne le billet de dix dollars qu’elle me tendait. Pas question. Seulement de prendre ce verre avec elle valait bien plus que tout. C’était une des plus grandes actrices!

C’est presque vingt ans plus tard, que je l’engageai enfin dans mes films et que je réalisai vraiment quelle actrice-cadeau elle était. Cette femme, pourtant célibataire, jouait les mères avec une conviction égalée seulement par Amanda Alarie, mais tellement plus rieuse et gaie que cette dernière. On n’expliquait pas longtemps à Juliette, sentiments ou drôleries, elle comprenait tout rapidement. Elle était l’ennemie du fatras.

Il ne me reste de Juliette sur les plateaux que des souvenirs heureux… et une recette fabuleuse de pouding chômeur que je conserve toujours. C’est Janette Bertrand qui m’avait orienté vers elle, car sa propre recette – comme celle de Jeanne Benoît d’ailleurs – n’était pas digne de mention!

GillesGilles Renaud. Je ne l’ai pas distribué souvent, je ne sais pas pourquoi d’ailleurs? Les circonstances! Mais quand nous avons travaillé ensemble l’important rôle de Méo dans Je suis loin de toi, Mignonne, ce furent des moments délicieux de recherche, de fous rires, de trouvailles, tous ces détails en apparence insignifiants mais qui finissent par bâtir un personnage étoffé, original, bien ciselé. Je me suis rarement aussi amusé avec un acteur; on eût dit qu’il n’avait pas de limites, on allait au puits et si creux qu’on y plongea, il y avait toujours quelque chose, on n’atteignait jamais le fond. Un cadeau d’acteur.

Roy Dupuis. Il faut une certaine chance pour travailler avec Roy Dupuis.

Roy Dupuis Il faut qu’on lui plaise, que le rôle représente un défi pour lui, il faut qu’il ait envie de tourner ce scénario et, au moment où j’ai tourné J’en suis avec lui, il fallait aussi qu’il ait des disponibilités. Tout le monde le voulait. J’arrivais avec le rôle principal d’une comédie, un genre qu’il n’avait jamais touché. De le convaincre de jouer dans une comédie prit les quatre heures qu’il falllait patienter lorsqu’on avait décidé, un beau midi, de manger des sushis chez Myako, rue Amherst.

Non seulement, il se développe beaucoup d’affection, lorsqu’on tourne avec Roy Dupuis, mais rien sur le plateau n’échappe à cet acteur dont j’ai longtemps pensé qu’il deviendrait un jour réalisateur. Il connaît les objectifs et leurs caractéristiques par cœur, il voit la lumière, il la sent, elle l’attire et il sait d’instinct comment utiliser l’ombre pour sculpter son visage. Je m’imagine que Roy sait qu’il est beau, mais il ne le fait jamais sentir. Je n’ai jamais tourné avec un homme aussi parfaitement beau et séduisant, si ce n’est peut-être Cameron Daddo, en Australie (Golden Fiddles) ; mais non, Cameron était moins parfait!

Louise TurcotLouise Turcot. Louise, je la dois à une suggestion de Denis Héroux. Je cherchais une blonde ou une rousse pour donner la réplique à Monique Mercure dans Deux femmes en or. Une jeune femme avec un corps remarquable, harmonieux, une peau parfaite, car il y avait plusieurs scènes de nu, et, de surcroît, une actrice qui savait jouer, car il y avait à faire dans cette future comédie.  Non, ces specimens sont loin d’être aussi courants que l’on croit dans le public. Les vêtements cachent beaucoup d’imperfections, c’est en grande partie pourquoi dans la vie de tous les jours nous vivons habillés. Eh bien, notre cinéma québécois aurait été d’une bien plus grande tristesse si Louise n’avait pas accepté avec autant de simplicité et d’enthousiasme le rôle de Violette. Jamais d’embarras, de chichi, de discutaillerie, lorsqu’elle apparaissait nue, c’était clair, lumineux et réjouissant comme un lever de soleil, un jour tiède d’été. Et la munificence, la prodigalité de cette poitrine rose tendre aux allures un peu narquoises, sensiblement démesurée par rapport à la finesse des jambes et des bras ou à la délicatesse de sa bouche vermeille et la douceur de son infini regard bleu.

Charlotte Laurier / Madeleine Robinson. Ces deux-là, je les trouve dans le même emballage dans l’arbre de mes souvenirs. Charlotte que j’ai vue pour la première fois dans l’extaordinaire film de Mankiewicz, Les bons débarras. Entendre une enfant interpréter avec autant de justesse ce rôle impossible et ce dialogue improbable imaginés par Réjean Ducharme me laissa tétanisé dans mon fauteuil de ce cinéma de Toronto (où je tournais alors un film).

Charlotte LaurierMais le destin joue parfois en notre faveur. À peine deux ans plus tard, la chance m’était donnée de tourner avec Charlotte, pendant plus de six mois, dans Bonheur d’occasion. Et j’ai fait ensuite plusieurs autres films avec elle, avec ce porte-bonheur. Combien de plans d’elle je revois, nets et précis, qui me sont entrés dans la tête à jamais par le tuyau de la caméra. Des plans qui datent maintenant parfois de plus de trente ans et qui ne s’estompent pas.

MadelèneRobinsonÀ l’inverse de Charlotte, j’ai connu Madeleine Robinson au crépuscule de sa longue carrière durant  laquelle elle tourna avec les plus grands: Autant-Lara, Christian Jaques, de Sica, Cayatte, etc. Celle, dont on disait qu’elle était difficile, m’adopta dès la première rencontre chez un grand coiffeur parisien où l’on essayait des coiffures pour ce rôle de Simone dans Les Tisserands qu’elle avait accepté, sous condition de s’entendre avec le réalisateur. S’entendre! Nous devînmes instantanément ami-ami. Madeleine avait une peur maladive de l’avion et n’avait confiance en personne qu’elle-même pour conduire sa voiture. Mais c’est moi qu’elle choisit pour la conduire chaque soir, après le tournage, à son hôtel parce qu’elle m’avait admis ne plus voir assez clair pour prendre le volant, la nuit tombée, en me faisant promettre de ne le dire à personne. Sur le plateau, Madeleine Robinson avait commencé de m’imiter, mais si parfaitement qu’à plusieurs reprises, au moment de tourner, c’est elle qui ordonnait les «position, tout le monde» «silence» «moteur» etc. et tout se mettait en branle, l’équipe croyant m’avoir entendu. Avec ma voix particulière, un peu ridicule, c’était tordant.

Puis, dans une résidence somptueuse de Lille, arriva le moment où Simone (Madeleine Robinson) fait la rencontre d’une petite ouvrière canadienne (Charlotte) de qui son fils (grand patron d’usine textile) était tombé amoureux et qu’il avait choisi d’épouser.

Cette scène que je devais tourner en une heure s’éternisa pendant une demi-journée. En apercevant la jeune Charlotte, si jolie, si sûre d’elle et fagotée comme une vraie demoiselle, Madeleine Robinson se revit elle-même jeune débutante. Le choc fut si intense qu’il fallut des heures de tendresse et de réconfort afin qu’elle retrouve suffisamment de moyens pour tourner. Charlotte aurait dû être déstabilisée, mais non elle ne fut jamais ni meilleure ni plus belle. Comme Madeleine à ses débuts!

Voilà quelques-uns des souvenirs-cadeaux que laisse le Père Noël lorsque dans cette nuit de décembre il s’arrête dans le ciboulot d’un cinéaste insomniaque.

À tous, je souhaite de trouver des gens qu’ils aiment.

Les trouver dans leur cœur ou dans leurs souvenirs

ÉLÉPHANT PARTOUT

- 20 novembre 2013

À la conquête du monde!

La grande salle du beau Centre PHI, rue Saint-Pierre, dans le Vieux-Montréal, était pleine à craquer pour le cinquième anniversaire d’Éléphant, mémoire du cinéma québécois.

Il faut dire que les annonces qui furent faites lors de cette chaleureuse soirée avaient de quoi surprendre l’assemblée: après cinq ans d’existence, Éléphant annonçait qu’il sera désormais disponible sur iTunes Canada, que son répertoire sera donc accessible sur tout le territoire canadien disposant de l’internet, c’est-à-dire à toute fin pratique: partout. Les films doublés et/ou sous-titrés en anglais

Finies les gentilles récriminations sur les réseaux sociaux: j’habite un coin francophone du pays, mais je ne suis pas sur le territoire d’illico, pourquoi n’ai-je pas accès à Éléphant. Ces demandes nous sont faites depuis longtemps sur ce site, sur Twitter et Facebook.

Voilà c’est fait: ÉLÉPHANT est partout au Canada et il sera bientôt partout dans le monde «connecté».

L’autre annonce était le cadeau d’un livre magnifique (Éditions de l’Homme) rempli de photogrammes des films Éléphant et écrit par un anthropologue à la plume chaleureuse, piquante et même parfois cruelle, Serge Bouchard. «Un mammouth, comme il le dit lui-même, qui se penche sur un éléphant».

Les images que nous sommes est un des plus beaux albums-papier à avoir été publiés au Québec, et certainement le plus surprenant sur notre cinéma, mais à compter  du 4 décembre prochain, ce même livre sera en vente sur iTunes Canada, en format numérique, et dans un format un peu différent sur Archambault.ca Dans cette forme, outre le contenu original du livre-papier, le livre contiendra 78 extraits vidéo de films restaurés par Éléphant et plusieurs galerie de photos supplémentaire, un bijou d’album, une réflexion anthropologique sur les premiers soixante ans du cinéma québécois.

Jamais pareil panorama de notre cinéma n’aura en effet été offert aux cinéphiles et au public en général. Une œuvre vraiment magistrale sur le plan visuel et subjuguante par les points de vue originaux mis de l’avant par Serge Bouchard, ce drôle de hibou dont l’œil acéré ne cesse pas de disséquer les univers.

Un mécène d’exception!

PKP (Photo Pierre Dury)Pierre Karl Péladeau, qui a eu cette idée extravagante de faire naître Éléphant, a posé là un geste remarquable de responsabilité sociale.

Je sais, ce n’est pas tout le monde qui aime Pierre Karl Péladeau, mais moi j’ai pour lui beaucoup d’admiration et carrément une immense affection. C’est un extraordinaire mécène.

Pour ceux qui l’aiment, j’aimerais rappeler que ses prédécesseurs, ses ancêtre mécènes étaient les PHA-RAONS eux-mêmes qui, en Égype, menèrent une politique de construction et de création artistique inscrite dans une vision rigoureuse de l’avenir.

Et pour ceux qui n’aiment pas Pierre Karl, pour ses détracteurs, j’aimerais rappeler qu’en Grèce, ce sont souvent des TYRANS qui ont été de grands mécènes: les Polycratre de Samos, les Hiéron de Syracuse et les Périclès. Ces tyrans – éclairés – ont tout de même favorisé l’art perçu comme le moyen d’exprimer les signes de leur grandeur.Pharaon ou tyran, vous déciderez pour vous-mêmes, mais sans Pierre Karl Péladeau, il n’y aurait pas d’Éléphant, il n’y aurait pas cette exemplaire mise à disposition de notre répertoire cinéma. Une œuvre philanthropique visionnaire.

Il faut aussi remercier Sylvie Cordeau, vice-présidente de Québecor Media, le vizir du pharaon ou, selon ce que vous déterminez qu’est PKP, le gant de velours du tyran. Elle est le cordon ombilical d’Éléphant avec Québecor.

Marie-José montre le livre numérique (à ses côtés: Louise Latraverse)Éléphant ne serait jamais parvenu où il est sans la ténacité et la détermination de la femme de caractère qu’est Marie-José Raymond, la co-directrice du projet. Il ne me vient à l’esprit pour bien la décrire que l’adjectif anglais RELENTLESS. Cette femme énergique et intelligente est toujours en marche et bien difficile à suivre pour l’octogénaire que je suis.

Mais nous avons pris Éléphant ensemble, elle et moi et, avec la générosité de Pierre Karl et de Québecor, nous comptons bien l’amener au bout du monde avec son bagages de films: tous les films du répertoire québécois.

Nous avons fait le quart du chemin puisqu’il reste encore environ 800 films à trouver, à numériser et à restaurer.

Heureusement que l’Éléphant n’a encore que cinq ans, car il reste encore pas mal de débroussaillage à faire dans la jungle du cinéma.

Note: toutes les photos de ce blogue sont par Pierre Dury

REPOSE EN PAIX, MICHEL.

- 22 septembre 2013

Michel, comme l’argentique…

Ce billet-ci, j’allais l’écrire sur Nicolas Bolduc, le jeune directeur-photo qui a filmé et éclairé le film Louis Cyr. Et j’avais imaginé comme titre: R.I.P. Kodak et Fuji. C’eût été un blogue qui aurait sûrement fait se cabrer mon vieil ami Michel Brault, car j’allais affirmer catégoriquement avec la complicité de Bolduc que la fin du film argentique était arrivée, qu’il ne resterait plus que quelques dinosaures comme lui et quelques oblibrius à la Xavier Dolan pour persister à croire que le film tel qu’il en sortait jadis des millions de kilomètres des moulins de Kodak ou Fuji était le nec plus ultra, que rien jamais ne l’égalerait ni ne le remplacerait vraiment.

Michel, il y a un bon moment!Juré, craché, Michel m’aurait appelé d’ici quelques jours et m’aurait dit de sa voix maintenant assez éraillée : «Veux-tu me dire, Claude, à quoi tu as pensé et surtout comment tu peux affirmer pareilles conneries; tu le sais, l’argentique ne sera jamais remplacé et pourtant j’ai expérimenté avec le numérique, il y a dans la pellicule quelque chose de magique, une qualité palpable que des gens comme toi ne remarquent peut-être pas, mais moi je la vois, je la sens..»

Et il m’eût invité dans sa grande maison de Bélœil pour me prouver son point par A+B, avec des schémas, des coupures de magazine, de vieilles photos qu’il avait prises et dont il m’eût fait admirer la texture en la comparant à d’autres provenant de caméras numériques.

Je lui aurais rapporté ce que m’a dit Nicolas, sur la terrasse du Café Cherrier lorsque je suis allé le rencontrer, après avoir tant admiré son travail sur Louis Cyr. «Claude, j’espère que je n’aurai plus jamais à tourner en film. Jamais. Pour moi, il n’y a plus que le numérique et la fabuleuse caméra Alexa de Arri.»

Michel aurait descendu ses lunettes sur son nez, celles qu’il retenait toujours par un cordon noir autour du cou, comme jadis son pose-mètre, et avec un soupir de mansuétude autant que d’agacement il aurait répliqué: «Oui, la Alexa, c’est formidable, mon fils Sylvain aussi en est entiché, mais ça reste que ça n’a pas la finesse, ça n’aura jamais la distinction de la pellicule».

Mais Michel ne m’appellera pas, il ne m’appellera plus.

Lorsque sa fille Anouk m’a appris la nouvelle, samedi après-midi, par téléphone, j’étais au bureau en train de travailler, j’avais vu son nom sur l’afficheur, j’ai répondu avec gaieté, je croyais que c’était pour Éléphant, car nous venons de terminer le dernier long métrage de Michel. Non, c’était pour m’annoncer que je n’aurais plus jamais ces longues discussions avec Michel, qu’il ne me glisserait plus jamais à l’oreille comme durant la projection du Kamouraska, numérisé et restauré par Éléphant, une de ses plus belles réussites de directeur-photo: «C’est beau, mais ce n’est pas de la pellicule».

Je suis retourné à mon travail sur Final Cut Pro pour extraire du Party de Pierre Falardeau la scène du suicide de Boyer (Julien Poulin) pour un projet futur d’Éléphant et là, subitement, je fus assommé. La scène, je ne l’ai pas sortie, je ne pouvais pas, la mort de Michel occupait toute la place dans ma tête. Je pleurais pour Marie-Marthe, sa femme, pour les enfants et les autres qui restent de sa famille.

Comme des frères!Au temps des carrés rouges

Michel Brault, Claude Jutra et moi, nous avons passé tellement de temps ensemble. Nous étions si liés. Quand nous nous sommes retrouvés ensemble à l’Office national du film, au milieu des années 50, les deux étaient plus avancés que moi, côté cinéma. Je m’étais joint à l’ONF comme scénariste et apprenti réalisateur. Je n’écrivais pas mal, Michel et Claude n’écrivaient pas mal non plus, mais beaucoup moins bien que moi. Alors tandis que Michel m’apprenait les rudiments de la caméra, j’écrivais ses présentations de projets. Et j’écrivais avec Jutra un scénario de long métrage qui n’a jamais vu le jour.

Nous étions toujours ensemble. Comme des frères.

Chez Michel, ce que j’admirais le plus, c’était son œil, sa façon de regarder avec la caméra, les subtilités de ses éclairages. Et il avait ses idées auxquelles il tenait souvent avec une opiniâtreté telle que les ânes pouvaient ensuite paraître dociles.

Nous avons restauré plusieurs des films de Michel pour Éléphant, j’ai revu les couleurs avec lui, dans la salle de colorisation chez Technicolor avec le si habile coloriste Vince Amari, nous avons travaillé les trois ensemble à donner à ses films le «look» exact qu’il souhaitait, avec des précisions que seul permet le numérique.

C’est sans doute la tête encore pleine de ces sessions de travail que lorsque je suis allé au cinéma voir Louis Cyr, j’ai été bouleversé par les images de ce film. Il y avait une vraie relève pour les Michel Brault, pour les Pierre Mignot, il y avait un type dont je n’avais jamais remarqué le nom, un Nicolas Bolduc, qui créait au cinéma des clairs-obscurs à faire baver d’envie Le Caravage, Rembrandt ou Georges de La Tour. Une audace folle dans des splendeurs d’images où, parfois, le personnage principal n’existe que par le reflet d’une lueur tempérant ce que l’ombre aurait eu de trop noir et produisant cet effet magique.

Louis Cyr, l'homme le plus fort

Ce pouvait-il qu’on prenne ce même genre de risques en tournant sur pellicule? Je me suis informé. Non, Louis Cyr, justement, avait été tourné en numérique.

Par Nicolas Bolduc.

Nicolas BolducUn grand type mince, dans la jeune quarantaine, qui a fait des études formelles de cinéma à l’université et qui, lui aussi, pendant longtemps n’avait juré que par le film. Puis il partit tourner Rebelle avec Kim Nguyen, dans des conditions difficiles et dans un coin du monde où il était carrément impossible d’envoyer ou recevoir des rushes. Rebellle ne pouvait se faire qu’en numérique. Point.

«Dès que j’ai vu les résultats, dit-il, je savais que pour moi la pellicule c’était terminé, et j’espérais secrètement ne plus jamais avoir à m’en servir

Et qui plus est, Nicolas est déterminé à continuer de toujours faire le cadre lui-même, bien qu’il souhaite pouvoir bientôt passer aussi à la réalisation.

En cela on se rejoignait complètement. De ce côté nous sommes lui et moi absolument «lelouchtiens». Nous voulons être le premier spectateur, nous voulons tenir la caméra, elle est comme le prolongement de nous-mêmes.

Malgré ces soixante ans d’amitiés, il y a sûrement beaucoup d’autres choses que je ne connais pas ou que je nai pas comprises de Michel Brault, mais qu’il ait à un moment de sa vie décidé de retirer son œil du viseur, qu’il ait laissé à d’autres le soin de cadrer à sa place, je ne me le suis jamais expliqué.

Michel, c’était une caméra; son regard, c’était l’objectif; sa façon de la manipuler, cette caméra, c’était son allure, sa façon de bouger; Michel, c’était Nureyev! C’était un peintre aussi. Et un observateur curieux, fin, parfois cruel, balzacien!

Michel s’en va. On pleure, on désespère. Nicolas Bolduc arrrive, lui. On espère.

Au fond, est-ce que ce n’est pas ça la vie?