TIENS, SERGE, PRENDS MON ESPACE !

- 4 février 2013

Il m’était impossible, même si je l’eus vivement souhaité, d’écrire sur Normand Corbeil qui vient de nous quitter, trop jeune, à la suite d’une terrible maladie, un texte aussi vrai et aussi chaleureux qu’il le méritait, car je ne le connaissais pas suffisamment. Puis, j’ai appris que Serge Bouchard était de ses amis, qu’il avait lu, lors d’une cérémonie intime en souvenir de Normand, un texte remarquable, remarquable comme le sont toujours les textes de Serge. Alors, j’ai pris la décision de lui céder mon espace afin que tout le monde puisse l’apprécier, ce texte,  et apprendre à connaître un peu cet immense compositeur que fut Corbeil.

Claude Fournier

 

LE COMPOSITEUR

 

Serge BouchardLa délicatesse est une vertu rare en notre monde. Normand était finalement un murmure, il est passé le pas léger, absolument timide, en essayant certainement de ne rien bousculer. Le compositeur n’a jamais fait la manchette, même dans la mort il ne la fera pas.

le Nous venons de perdre un artiste, un grand artiste. La société du Québec a l’habitude de reconnaître les siens, mais Normand fut si discret qu’il aura réussi à rester à l’écart de la lumière, jusqu’à la fin. À Londres, à Prague, à Los Angeles, il dirigeait des orchestres qui jouaient sa musique, sans que personne ne le remarque dans les coulisses du star system de Montréal. Il entrait dans le studio mythique d’Abbey Road comme s’il était chez lui. Il était apprécié partout où il allait, reconnu par ses pairs, mais ignoré du public.

Je lui ai souvent demandé s’il souffrait de son anonymat, lui qui existait si fort dans son art. « L’important, c’est le travail, disait-il ; je fais exactement ce que je veux, de la musique, je fais aussi « du bon argent » ; je suis un homme libre, simplement confronté à l’obstacle de la création. » Il est vrai que le compositeur était un être concentré, peu distrait par les éclats du monde. Le problème de Normand était d’ordre musical. Il ne cherchait pas la notoriété, il cherchait une note.

Il y a plus de trente ans, lorsque je l’ai connu, le jeune musicien était déjà très ambitieux, travaillant, courageux, mais il était surtout vulnérable. Avec José, il formait un couple d’oiseaux blessés, réunis par amour pour tout refaire ensemble, pour vivre et créer une forteresse de chaleur et de sécurité. Ils avaient tous deux un grand besoin de consolation. Afin de construire ce monde de réconfort, Normand allait «faire de la musique», envers et contre tous. Il ne comptait pas sur des diplômes, ni sur des relations, il ne s’appuyait que sur lui-même, il avait foi en sa bonne étoile.

De grâce et de courage, il a réussi. Normand a fait de la musique pour la télévision, il en a fait pour la publicité, pour le cinéma, puis pour les jeux vidéos. Il a suivi le train du monde sans vraiment faire partie de ce monde. Nous avions l’impression que Normand était intemporel : il ne vieillissait pas vraiment ; au fil des ans et des œuvres, son visage gardait la candeur de sa jeunesse, il conservait des traits curieusement angéliques, comme José, comme les enfants aussi. Il avait la retenue d’un gentilhomme d’un autre siècle. Le même Normand que nous avons connu aurait pu vivre en 1800, et c’eût été le même, avec sa délicatesse et ses manies, avec sa concentration, avec son rythme, sa douceur. Il aurait visité l’Italie dans un carosse de luxe, dormant dans les meilleurs hôtels, dépensant l’argent honorable de son travail régulier, le fruit des milliers d’heures passées dans la solitude de son studio. Car il aimait la routine de la vie, ce qui est une grande force.

Normand CorbeilDans sa vie routinière justement, il ne faisait pas de bruit. Il cuisinait des pâtes pour huit sans que rien n’y paraisse ; il dirigeait des orchestres philharmoniques sans même écrire à sa mère ; il conduisait une Porsche sans s’en vanter auprès de ses chums. Il vivait en diva sans répandre autour de lui le parfum capiteux des stars. Comme s’il avait continué de travailler à la buanderie de l’Hôpital Sacré-Cœur. Toute sa vie, il a travaillé.

Il ne tenait pas à ce que tout le monde en parle. Il m’a fait l’honneur cependant de venir me visiter, en compagnie de Serge Fiori, sur les Chemins de travers, à la radio de Radio-Canada en juillet 2008. Les auditeurs, plusieurs années après le fait, me parlent encore de ces heures bénies, un dimanche soir, alors que Fiori et Corbeil, deux ermites au caractère asocial, acceptaient de parler musique, sans ambages ni artifices ; une discussion d’honnêtes hommes sur les ondes nationales. Cela valait son pesant d’or. Normand m’a fait le cadeau de cette ultime pièce d’archives. Je la remets aujourd’hui à José, Étienne et Laurent.

Ce fut un grand ami. Il était là, aux heures insupportables où je perdais ma femme depuis longtemps malade, Ginette, la complice de José. Aux traverses les plus dures, Normand était immensément là, tout en restant discret. Voilà bien le secret. Il avait ce grand pouvoir d’être, sans la lourde manie de paraître. Tant de force dans autant de délicatesse, c’est rare pour un seul homme.

Je sais d’expérience que plus le temps va passer, plus tu seras près de nous, Normand. Tout simplement.

Il était en quête d’une musique, «la musique du silence», selon sa propre expression. Nous ne serons jamais consolés, mais disons-nous quand même que le compositeur l’aura finalement trouvée, sa note.

 

Texte lu par Serge Bouchard, le 3 février à la cérémonie de

commémoration en souvenir de Normand Corbeil.

 

Catégories: Cinéma

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