TÊTE À TÊTE AVEC LA MORT

- 17 mars 2012

LES PLAIES INCICATRISABLES.

Ce mercredi matin du quatorze mars, à mon réveil, j’entends à la radio une nouvelle atroce: un autobus transportant une bande de jeunes Belges revenant de vacances à la neige, en Suisse, a percuté le mur d’un tunnel et a été éventré, tuant vingt-huit personnes dont vingt-deux enfants, tous d’une douzaine d’années. Le chauffeur tentait, semble-t-il, d’insérer un disque compact pour divertir les enfants…

Au même bulletin suivait l’annonce qu’un chercheur de McGill aurait identifié une protéine qui anéantirait dans le cerveau humain les souvenirs trop insupportables ; des plaies morales toujours béantes des années après le choc se cicatriseraient magiquement, ces images disparaîtraient qu’aucune télécommande n’a le pouvoir d’enrayer et qui continuent souvent à défiler dans nos têtes, même pendant le sommeil.

Une protéine qui tournerait instantanément à OFF le bouton d’une zone précise de la mémoire. Finis les traumatismes. Finis les événements qui déclenchent des fomentations excédant notre seuil psychique de tolérance.

Cette découverte est diablement embryonnaire. Si cela se trouve, il faudra d’abord la tester sur des rats, des singes et ensuite sur des humains vraiment au bord du gouffre. Impossible de l’envoyer vite vite aux parents de ces vingt-deux enfants dont l’accident vient d’encombrer à jamais leurs cerveaux de souvenirs insoutenables, indélébiles et délétères.

Arnaud Décarie, 11 ans.Éloi Décarie, 6 ans.

Et cette protéine, comme je m’en nourrirais moi-même, comme j’en donnerais à celle qui partage ma vie et à tous ceux près de nous que le destin a si durement frappés, il y a maintenant six ans, ce 17 mars 2006, alors que nos petits-enfants, Arnaud, 11 ans, et Éloi, 6 ans, ont péri à Petite-Rivière-Saint-François, dans l’incendie d’une maison où ils visitaient leur ami Kevin, 8 ans, mort lui aussi, de même que Martine, la mère de ce dernier.

Six ans plus tard, la blessure reste toujours aussi vive.

Et pour quiconque a jamais perdu un enfant, des annonces comme celles de cet accident de bus ne font qu’exacerber encore un traumatisme solidement agrippé, indélogeable. Dans « La force de l’âge », Simone de Beauvoir affirme que (…) jamais un traumatisme ne déclenche de sérieux troubles sans qu’un ensemble de circonstances y ait prédisposé le sujet.

Les 17 mars, ces jours de cœur, je n’arrive pas à souscrire à cette froide assertion!

Un ensemble de circonstances qui m’eût prédisposé à des troubles (et il en est survenus) j’y réfléchis, je cherche, mais je n’arrive pas à l’identifier. Il ne me vient à l’esprit que cette impitoyable cassure d’il y a six ans qui a mis sens dessus dessous tant vies dont celle de Marie-José et la mienne. De la même façon, je ne m’imagine pas les parents de ces vingt-deux enfants cherchant d’autre motif que cet accident de Sierre pour expliquer des troubles dont ils seraient éventuellement affligés, comme Julie doit toujours trotter dans le cerveau de M. Surprenant et Cedrika dans la tête des Provencher.

Non, ces drames-là sont trop énormes – un déplacement de plaques tectoniques – et je ne connaîtrais pas d’écorce humaine capable d’y résister sans inexorablement s’abîmer. Non plus que les inévitables failles  de nos existences gréseuses pourraient contribuer à empirer encore les dégâts de pareils cataclysmes.

Et pour moi qui ai atteint, comme me le répète gentiment mon ami Denys Arcand «un âge vénérable», ce traumatisme dont je n’arriverai jamais à déterminer les circonstances qui m’y eurent prédisposé a fondamentalement chambardé ma vie. Lors même que cela serait dans l’ordre des choses, les quelques années qui restent ne laisseront pas le temps à la vie de reprendre le dessus.

Tout ce que j’aime de la vie, du travail, tout ce qui normalement comble et rend heureux est désormais teinté par ce tête à tête quotidien avec la mort, la mienne et celle des autres.

Le 17 mars est une date facile à retenir.

D’abord, c’est la fête de saint Patrick et surtout c’est le jour invariable où, lorsque j’étais enfant, je voyais ma mère planter les graines de tomates et de concombres dans de vieilles boîtes de conserve remplies de belle terre meuble qu’elle posait sur toutes les allèges de fenêtre où plombait le nouveau soleil du printemps. C’était le jour de la vie qui commence.

Pas le jour de la vie qui se termine.

Arnaud, Charmant et ÉloiC’est une période où l’on ouvre la terre pour planter, pas ensevelir ce qu’elle a porté de plus aimable, de plus affectueux, de plus parfait que ces deux petits-enfants qui, en visite chez nous sur la ferme, deux semaines avant de disparaître à jamais, avaient recueilli un chat errant si adorable et séduisant qu’ils l’avaient tout de suite baptisé : Prince charmant et nous avaient prié de le recueillir pour qu’il y soit chaque fois qu’eux reviendraient.Ce chat qui porte maintenant le diminutif de «Charmant» ne bouge plus de la maison. Comme s’il attendait. Mais il n’est pas dupe. Il a très bien compris, il est comme nous, il ne les attend plus. Vieillissant et rhumatisant (comme moi) Charmant passe, lui, de longues heures allongé dans le solarium à la chaleur qui se dégage du décodeur Videotron, il ferme les yeux ou, plus souvent, il contemple tranquillement le ciel, en tête à tête avec l’infini? Peut-être avec la mort?

Ou peut-être avec eux…? C’est ce que j’aimerais croire !

Catégories: Cinéma

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9 commentaires

  1. Andrée dit :

    Quel magnifique et touchant texte que le vôtre! Qu’ajouter de plus sinon que toute ma sympathie s’élance vers vous…

  2. Claude Fournier dit :

    Merci. En entendant le même jour la nouvelle de l’accident d’autobus et la découverte de cette protéine, je n’ai pu m’empêcher de faire ce rapprochement. Chaque nouvelle concernant des enfants m’atteint maintenant toujours au cœur.

  3. gaudeline sauriol dit :

    C’était hier cette horrible journée…j’ai toujour la petite carte avec la photo des garçons, et chaque mois de mars je la regarde et je pense à vous deux, à Jérome à Sophie et à Luce. Ton texte est une merveille de sensibilité et de résilience, malgré les années qui ont passées. Quelqu’un a dit que les enfants ne devraient jamais mourir avant leur parents, ce n’est pas normal, c’est effrayant, et pourtant c’est tout les jours que cela arrive. Que ce soit à cause d’un accident, d’une mine oubliée, de fous furieux haineux, ou par la main des terroristes, c’est la plus inadmissible des injustices. Mes pensées acompagnent tout les parents et grand-parents qui souffrent de l’absence de leurs enfants bien-aimés. Gaudeline

  4. Rosaire Desjardins dit :

    Je viens de terminer votre livre A FORCE DE VIVRE dans lequel vous racontez cette doulloureuse histoire de la mort de vos deux petits-enfants.C’est pour cette raison que j’ai fait une recherche et tombé sur ce site.Vous racontez que 6 ans plus tard la plaie est encore vive.Étant moi-même grand-père ( je me fais appeler Pépère)de 4 petits-enfants je demande à tous les jours qu’on tel malheur nous épargne..Il y en a deux qui demeurent à Paris er quelle joie nous avons eu d’aller les voir ce prprintemps.
    Bonne chance et surtout bonne santé physique,mentale et morale à vous deux
    Rosaire Desjardins
    Saint-Pascal de Kamouraska

  5. Rosaire Desjardins dit :

    24 juin 2012 à 21:43
    Je viens de terminer votre livre A FORCE DE VIVRE dans lequel vous racontez cette douloureuse histoire de la mort de vos deux petits-enfants.C’est pour cette raison que j’ai fait une recherche et tombé sur ce site.Vous racontez que 6 ans plus tard la plaie est encore vive.Étant moi-même grand-père ( je me fais appeler Pépère)de 4 petits-enfants ,je demande à tous les jours qu’un tel malheur nous épargne..Il y en a deux qui demeurent à Paris et quelle joie nous avons eu d’aller les voir ce prprintemps.
    Bonne chance et surtout bonne santé physique,mentale et morale à vous deux et lonque vie à CHarmant…
    Rosaire Desjardins
    Saint-Pascal de Kamouraska

  6. Claude Fournier dit :

    Merci beaucoup, M. Desjardins. Votre commentaire me touche beaucoup.

  7. sylvie hudon dit :

    Comme c,est difficile de lire ce passage horrible de votre vie qui a fait basculer tous les rêves projetés avec vos petits enfants.Mon beau-frère nous a quitté brusquement à 51 ans à peine et mon conjoint a dit s’il fallait que je perde mes petits fils j,en crèverai c,est sûr.On ne veut jamais que cette lumière qui brille dans leur yeux lorsque nos petits enfants nous regardent s’éteigne car elle scintillera dans notre coeur, notre âme et notre tête à jamais xx

  8. sylvie hudon dit :

    Je voudrais que chaque personne qui perds un enfant sache un texte écrit par Anderson.Ma collègue de travail a perdu son fils unique ,happé par un chauffard ivre.
    Chaque fois que meurt un enfant, un ange descends du ciel, le prends dans ses bras et l’enveloope de ses ailes.Il l’amène avec lui et survolle tous les endroits qu’il a aimé.C’est alors qu’il y ceuille une fleur pour en faire un bouquet en offrande à Dieu.Je lui avait écrit aux funérailles en ajoutant que chaque fleur ceuiilie c,était pour elle ,pour lui dire à quel point il l’a aimé et qui l’aimerait éternellemnt.

  9. J-Zel Cyr dit :

    désolée,perdre nos petits-enfants est une des pires épreuves de la vie

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