MON FRÈRE INSTANTANÉ

- 13 mai 2012

C’est Jean-Charles Tacchella 

À pareille date, l’an dernier, je file avec Marie-José Raymond, dans le petit train qui mène de Paris à Versailles. À mes pieds, la caméra HD avec laquelle je filmerai Jean-Charles Tacchella, ce réalisateur français que je ne connais pas personnellement. J’ai vu quelques-uns de ses films, dont évidemment Cousin cousine et Escalier C.

L'homme de ma vie (L'affiche)Nous allons tourner avec lui les présentations de deux autres de ses films, des coproductions avec le Canada ceux-ci, que nous numériserons et restaurerons bientôt pour Éléphant: L’homme de ma vie et Les dames galantes.Dames galantes (L'affiche)

Si je me souviens bien, l’arrêt où il faut descendre donne sur la rue de la Bonne-Aventure. Aventure en effet, car c’est comme descendre nulle part ! Pas vraiment de gare, pas de taxi, pas de téléphone, pas de passant à qui s’informer. Même pas la silhouette du château quelque part à l’horizon. Pourtant, c’est Versailles!

Enfin quelqu’un ! Un vieux passant, très vieux, qui devait déambuler là au temps de Louis XIV. Comme il paraît avoir deux siècles de plus que moi qui en ai presque déjà un, je m’empresse vers lui. Heureusement, il n’est pas sourd, bien qu’il ait un peu de mal à lever le bras pour m’indiquer d’aller tout droit sur Bonne-Aventure que coupe, à quelques centaines de mètres plus loin, le boulevard de Lesseps où habite Tacchella.

Joie de la miniaturisation technique, la caméra HD Sony avec tous ses accessoires tient confortablement dans une mallette sur roues comme en ont les avocats pour leurs gros dossiers. (Durant les trois semaines de procès contre Mario Clément et la Société Radio-Canada, nous avions eu tout le loisir de faire un choix judicieux de mallette parmi toutes celles qui roulent dans les corridors du Palais de Justice !)

Sur cette section du boulevard de Lesseps, toutes les maisons – en crépi à pierres apparentes, en touches d’ocre et de safran – s’élèvent en général sur trois étages, et très près les unes des autres. Des maisons chaleureuses qui ont l’air confortables d’être posées là, au coude à coude.

À peine le temps de mettre le doigt sur le bouton de la sonnette, la porte s’ouvre grand et, de l’intérieur, rayonne un octogénaire aux cheveux blancs, au visage souriant et aux yeux pétillants, encadrés de lunettes d’écaille. Il y a un vrai moment d’effusion, puis il nous embrasse avec chaleur tous les deux, déjà comme de la famille.Jean-Charles Tacchella

Son visage s’assombrit, une seconde, le temps de nous annoncer que sa femme, Gigi, ne va pas très bien, qu’elle se repose, mais qu’elle devrait pouvoir se joindre à nous un peu plus tard.

Jamais Français, lors d’une première rencontre, ne nous aura reçus avec tant d’ouverture et de sympathie. Pourtant, nous savons si peu l’un de l’autre. Mais, en quelques instants, comme par magie, les amis que nous avons en commun surgissent dans la conversation comme sur une page Facebook : Gilles Carle, Anne Létourneau, Micheline Lanctôt, Robert Enrico, Michel Cournot, et qui sais-je encore ? Les anecdotes fusent sur les uns et les autres et sur le métier alors que nous nous installons dans le jardin pour tourner les présentations des films que nous restaurerons et expliquer un peu ce qu’est Éléphant.

Tacchella qui est encore à ce jour président d’honneur de la Cinémathèque française et qui connaît bien les problèmes de la conservation des œuvres cinématographiques est complètement stupéfait d’apprendre qu’au Québec un généreux mécène a pris à son compte la numérisation et la restauration de l’ensemble du patrimoine cinématographique québécois et, de surcroît, résolu de le rendre accessible grâce à la vidéo sur demande.

« Et vos deux films, lui annoncent-t-on, font partie de ce patrimoine! «Vos». Il demande tout de suite que nous le tutoyions, ne sommes-nous pas de vieilles connaissances, mêmes amis, mêmes métiers.

Mauvais choix, le jardin!

C’est maintenant l’heure où les jets commencent à décoller de Roissy à la queue leu leu et entreprennent leur deuxième ascension au-dessus de Versailles. Jean-Charles réussit tout de même, entre les vrombissements, à dire ce qu’il nous faut sur L’homme de ma vie, comédie tournée en 1992 avec Maria Medeiros, Jean-Pierre Bacri et Anne Létourneau, puis il poursuit avec Les dames galantes, un film de 1990 avec Richard Bohringer, Isabella Rossellini et encore Anne Létourneau.

Beaucoup plus tôt, en 1974, Tacchella avait choisi comme vedette féminine du Voyage en Grande Tartarie, aux côtés de Jean-Luc Bideau, l’actrice québécoise Micheline Lanctôt; comme ça! sans contingence de coproduction! parce qu’il l’avait adorée dans La vraie nature de Bernadette de Carle.

La journée achève. Il n’y a quasiment plus de lumière. Gigi, sa femme, qui a secondé Jean-Charles pour tous ses films, se sent mieux, elle descend au salon où il a préparé des canapés de foie gras et ouvert du champagne.

Nous apprenons comment il s’est passionné très jeune pour le cinéma, qu’à dix-neuf ans il entre à la revue L’Écran français à laquelle collaborent Jean Renoir, Jacques Becker, Grémillon. Là, il rencontre André Bazin avec qui, en 1948, il fonde un ciné-club d’avant-garde «Objectif 49» dont le président est Jean Cocteau; Jacques Doniol-Valcroze, Alexandre Astruc, Claude Mauriac, René Clément et Pierre Kast se joindront à eux comme collaborateurs. Ce fameux ciné-club est considéré historiquement comme le berceau de la Nouvelle Vague française.

Cousin cousine (L'affiche)Jean-Charles écrit aussi pour le cinéma: la première version de La grande vadrouille pour Gérard Oury, des scénarios pour Christian-Jaque, Maurice Ronet, Astruc… Il écrit, écrit, écrit et, finalement, il décide de passer à la réalisation. Voyage en Grande Tartarie sera son premier long métrage. En 1975, Cousin cousine connaîtra un succès extraordinaire en France comme aux États-Unis et sera sélectionné pour trois Oscar…

Mais, subitement, Tacchella se cabre, il a suffisamment répondu à nos questions, il veut maintenant tout savoir de nous; depuis combien de temps nous sommes ensemble José et moi ? (45 ans!) comment nous avons commencé dans le métier ? comment et comment ?

À lui qui nous a dit qu’il avait tenu un journal de tournage de chacun de ses films, journaux qu’il n’a jamais publiés, j’annonce que j’ai eu plus de témérité et que j’ai publié un livre de mémoires, l’année précédente.

À force de vivre (Libre Expression)«Tiens, si ça t’amuse, je te l’envoie; tu ne sauras pas tout, mais bien davantage que nous pourrions nous raconter maintenant, mais tu sais c’est une brique, une grosse brique rouge!.»

Il insiste pour recevoir la brique rouge… Nous pouvons donc continuer à parler de lui et de Gigi, eux aussi toujours amoureux et travaillant ensemble depuis toujours.

Plusieurs mois plus tard, je recevais de Jean-Charles, écrite en vacances à Deauville, une lettre émouvante… «Je viens de terminer la lecture de ton livre. Quel bonheur, ces mémoires. On dirait un film.»

Il raconte que mon livre lui a rappelé un incident dramatique vécu aussi par lui, en Inde. «Toi et moi, on a failli mourir, massacrés, aux Indes!» «Printemps 1956, je reviens du Japon où j’ai passé sept mois pour écrire la première co-production franco-japonaise. Moi qui ne fais jamais de tourisme (….) Un matin, je prends un train, à New-Delhi. J’ai une place réservée dans un compartiment bondé, je lis mes journaux français et anglais. Quelqu’un me demande en mauvais anglais si je suis Français. Je réponds oui. J’ai eu tort. Aussitôt les voyageurs commencent à m’insulter. C’était la guerre d’Algérie, la France condamnée à l’O.N.U., le Tiers-Monde s’en prenait à tout ce qui était français. Aux insultes succèdent les coups. Ils me fappent, coups de pieds, coups de poings…»

Jean-Charles est tiré in extremis de sa fâcheuse position par un jeune policier en civil.

Au récit que je fais d’un moment où j’ai failli tourner avec John Wayne, il m’écrit cette anecdote: «… tu n’as pas tourné avec John Wayne mais moi il m’a invité à danser!»

«Voulez-vous danser avec moi?»«Cinq heures du matin, fin des années 50. À St-Germain des Prés, l’une des premières boites de Régine. À cette heure tardive, nous ne sommes plus que trois clients dans l’établissement. Maurice Ronet et moi, à une table, discutant comme presque toutes les nuits. Deux tables plus loin, John Wayne, seul, ivre-mort, descendant des whiskies. À plusieurs reprises, il a tenté d’entamer la conversation. Il est si éméché que Maurice et moi n’avons pas répondu. Brusquement Wayne se lève, très digne, fait un grand arc de cercle sur la piste, boutonne son veston et vient face à moi, il s’incline comme un militaire invitant sa fiancée, et me prie de lui accorder la prochaine danse. Complètement ahuri, je balbutie: Non, merci, je ne danse pas. Alors Wayne se tourne vers Maurice, l’invite à son tour mais avec moins de cérémonial. Maurice le rabroue plutôt. Impassible, Wayne va se rasseoir à sa table, ordonne un autre whisky. Cinq minutes plus tard, il s’en va en nous ignorant superbement.»

Jean-Charles termine cette lettre à la calligraphie précise et ordonnée en citant une phrase de mon livre où je parle de Marie-José: Elle est le vent dans la voilure, l’intelligence qui guide la force, la pente que l’on grimpe, insoucieux qu’au sommet apparaîtra le versant qui décline et l’insane espoir qu’il se trouvera là-haut suffisamment d’oxygène pour y vivre et n’en jamais redescendre.

Et lui de conclure: «C’est Marie-José et c’est Gigi, c’est nous, tu ne peux pas savoir combien ces mots m’ont touché».

Je m’imagine les yeux de Tacchella s’embuer en écrivant cela, je le sens angoissé par la santé de Gigi, mais préoccupé aussi par quelque écriture de scénario, un scénario qu’il réaliserait, lui dont l’âge n’a ni altéré son originale vision du monde, ni son amour immodéré du cinéma.

Tacchella, devenu instantanément mon frère. Il y a maintenant un an.

P.S. La numérisation des 2 films de Tacchella est un peu retardée, car leurs éléments sont restés emprisonnés au laboratoire parisien LTC, en faillite. Mais nous y arrivons.

Catégories: Cinéma

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