LAUZON, LE GÉNIAL DESPOTE

- 9 novembre 2012

LÉOLO FRAPPE FORT

 

Retour à cet été, l’instant d’un blogue.

À la sortie de la projection-souvenir de Léolo, numérisé en HD et restauré par Éléphant, il y avait dans l’air une telle intensité de sentiments de toutes sortes chez les spectateurs qui venaient de voir ou revoir le film que j’ai eu envie d’écrire un deuxième billet d’affilée à propos de Jean-Claude Lauzon qu’un accident d’avion est venu nous ravir beaucoup trop tôt.

Ce génial cinéaste n’avait eu le temps que de tourner deux longs métrages dont ce Léolo autobiographique, souvent poétique, parfois révoltant, avec son langage cinématographique qui reste d’une finesse d’orfèvrerie assez rare dans le cinéma des cinquante dernières années. J’ai idée qu’il faille remonter à Citizen Kane, le premier Orson Welles, pour croiser un film dont la structure est aussi complexe et aussi originale, tout en respectant la plus correcte grammaticalité cinématographique.

Pourtant, j’avais été diablement heurté par Léolo, au moment de sa sortie. Léolo m’était apparue comme une œuvre si dédaigneuse de notre société, si méprisante pour ce que nous sommes, que j’avais même lancé à la blague que son scénario avait dû être inspiré par Mordecai Richler, notre médisant national. De plus, je ne me doutais pas à quel point le film était autobiographique, ce qui en fait une œuvre d’un acumen terrifiant.

En le numérisant pour Éléphant, j’ai revu Léolo au moins une dizaine de fois, en plus de l’analyser scène après scène pour l’étalonnage couleur (avec Vince Amari) et une autre fois encore avec Marie-José Raymond qui se charge des restaurations (avec François Massé), puis de nouveau pour l’approbation du DCP, le fichier numérique utilisé pour la projection au Quartier latin, à l’occasion du Festival des Films du Monde. Eh bien ce film me tire les larmes. À chaque visionnement. Impossible de tisonner davantage les sentiments.

Rien n’était plus évident qu’à la sortie du cinéma, ce soir tiède du 29 août dernier.

Éléphant avait souhaité que cette projection fût l’occasion de rappeler le souvenir de trois personnes vitales à ce film, trois personnes maintenant disparues: Jean-Claude, évidemment, le scénariste et le réalisateur, Aimée Danis, la productrice, et Pierre Bourgault, le philosophe-communicateur, qui y tient le rôle du Dompteur de mots et dont l’influence sur Lauzon est reconnue par tous.

Outre le public et les invités, il s’y trouvait beaucoup des proches et des amis des trois personnes dont nous voulions honorer la mémoire. Une salle comble et bien disposée. Pierre Karl Péladeau, le mécène d’Éléphant, avait chaleureusement accueilli le public et prononcé quelques mots sur l’importance de la préservation de notre patrimoine cinématographique; Franco Nuovo, un ami de Bourgault, avait rappelé l’éblouissement de ce dernier de se retrouver au Festival de Cannes à cause de son rôle; Lyse Lafontaine avait parlé de la détermination et de la patience d’Aimée Danis avec qui elle a produit Léolo et esssayé tant bien que mal de contenir le capricieux et fougureux Lauzon; finalement, Gaston Lepage avait expliqué dans les mots les plus simples le tendre rapport fraternel qui l’unissait à Jean-Claude, à la vie… à la mort.

Je dirais que ces anecdotes constituèrent le moment le plus paisible de la soirée…

Dès les premières images, Léolo a commencé à remuer les émotions; cent sept minutes, sans relâche! À la fin, presque pas de réactions et surtout, pas d’ovation! comme si les spectateurs étaient trop sonnés, puis au bout d’un long moment des applaudissements qui s’enclenchent petit à petit, grandissent sans jamais éclore complètement. À deux fauteuils du mien, Christine St-Pierre, encore ministre de la Culture, demeure clouée sur place, le visage brisé par l’émotion. Plus loin, Julie Snyder et Pierre Karl sont debout sans bouger, troublés, sous le choc. Comme presque tout le reste de la salle. Les placeurs montent et descendent les allées en implorant littéralement les spectateurs de se bouger, de sortir, qu’une autre projection doit commencer.

Mais on dirait que les gens ne veulent pas quitter le Quartier latin. Ils embouteillent le hall, s’agglutinent, argumentent, discutent; certains n’ont pas trop aimé, parmi eux: Manon Leriche, la veuve de Pierre Falardeau, qui trouve trop esthétisante la façon de Lauzon; Julie Payette, l’astronaute, explique qu’elle n’a pas compris grand-chose; la Parisienne Martine Scoupe, spécialiste des grands festivals, s’extasie sur les images du film et la qualité de leur restauration; Julie et Pierre Karl resteront de longues minutes à échanger des impressions avec les gens qui les abordent et qui, comme eux, ont été secoués par les vérités troublantes que charrie cette histoire de vie précaire et de folie; René Malo, producteur et distributeur en jachère, aurait bien souhaité que ce film fît partie de son répertoire; et le Dr Jean-Daniel Arbour, ce super ophtalmologue, qui avoue à sa fille Raphaëlle – bouleversée – regretter ne pas avoir entendu la chanson de Ginette Reno dont il avait le souvenir qu’elle accompagnait le film en le lénifiant un peu; puis, plus loin, Nathalie Petrowski essayant de convaincre son père, un André encore dubitatif, qu’il ne devrait plus entretenir la moindre amertume envers Lauzon, dont il fut le mentor, que ce Léolo qu’il lui a dédié, au générique, restait le plus magnifique cadeau qu’on puisse faire à quiconque… Disons-le, une sortie de film chargée, intense, mémorable.

Trois semaines plus tôt, au Festival Fantasia, le film Dans le ventre du dragon, numérisé et restauré par Éléphant, avait aussi provoqué beaucoup de réactions, mais à l’opposé de celles de Léolo. Les centaines de spectateurs avaient quitté le Théâtre Hall de l’université Concordia, sourire aux lèvres, l’esprit euphorique. Autant Dans le ventre, le film de Yves Simoneau avait mis tout le monde en liesse, autant Léolo fit réfléchir.

De grands moments de cinéma!

Gaston Lepage, Charlotte Laurier répète pour Piwi avec Jean-ClaudeIl est difficile de s’extirper brusquement de pareils orages de sentiments, aussi nous sommes-nous retrouvés un petit groupe au restaurant L’Express. Pour décompresser. Reprendre nos esprits. Il y avait Julie Payette, Manon Leriche, Louise Laparé, Nathalie Mongeau, Dominique Parent, Marie-José Raymond, Gaston Lepage (Gaston qui avait été du court métrage PIWI de Jean-Claude avec Charlotte Laurier) René Malo, Louis Grenier et moi, tous des amis plus ou moins proches de Lauzon et, surtout, quatre d’entre nous, des pilotes d’avion! Voler, cette passion qui semblait rendre à Jean-Claude la vie à peu près tolérable.

L’aviation, voilà ce qui par-dessus tout unissaient Julie, Nathalie, Louis et Gaston au cinéaste. La première partie du repas s’est donc passée à écouter des histoires d’aviation; d’abord, on a repassé seconde par seconde le crash qui a coûté la vie à Jean-Claude, puis la description d’un autre crash, l’année auparavant, qui l’avait envoyé valdinguer en pleine forêt, mais dont il s’était miraculeusement tiré indemne. Chacun de ces pilotes a ensuite raconté par le menu détail son ou ses écrasements, toujours en rigolant bien sûr puisqu’ils se trouvent encore là, vivants, et attendant qu’on leur apporte de quoi manger. On a même eu droit à la narration d’atterrissages catastrophes du mari de Julie Payette, lui-même pilote d’essai. Manon Leriche qui redoute l’avion plus que le jugement dernier cherche désespérément, depuis un bon moment, à faire décoller la conversation sur une autre piste.

Louis Grenier, le patron de KanukTiens, si Louis Grenier racontait son expérience de tournage dans Léolo. Louis, grand patron de Kanuk, y tenait le rôle du gynéco qui découvre que la mère (Ginette Reno) a été engrossée par une tomate, contaminée par la semence d’un cueilleur sicilien.

_ Pourquoi Jean-Claude vous avait-il demandé de jouer ce rôle?

_ Nous étions copains, explique Louis, et il voulait absolument que je joue dans le film.

_ Parce que vous aviez envie d’être acteur?

_ Pas du tout, c’est parce que Jean-Claude voulait m’humilier!

Je crois qu’il blague, c’est la première fois que je rencontre Louis Grenier qui m’est apparu tout de suite comme un bonhomme sensible et généreux; son affirmation m’intrigue donc.

_ Je crois, poursuit Louis, que cela amusait Jean-Claude de prendre presque douze heures de tournage pour que j’arrive à dire comme il le souhaitait la dizaine de mots qui constituaient l’ensemble de mon rôle de gynéco; je n’étais plus son ami, pilote comme lui, ni son ami businessman, j’étais un pauvre type qui essayait «désespérément» de lui plaire comme acteur et à qui il n’épargnait aucune misère. Une journée infernale.

_ Parce que j’ajoutais toujours un mot de trop à une réplique, que nous étions rendus à la énième prise, Jean-Claude péta carrément les plombs: «ç’est ça, hurla-t-il devant tout le monde, tu veux réécrire le scénario, vas-y, réécris, on attend».

Dominique Parent, celle qui a réalisé un «making of» du tournage de Léolo et qui est une mine de souvenirs et d’anecdotes au sujet de Jean-Claude, renchérit que ce dernier, malgré son charme inné, pouvait à l’occasion être très despotique. Obsessif, minutieux, exigeant, perfectionniste, il allait au bout des choses sans égard aux remous qu’il pouvait provoquer autour de lui.

Et il était comme ça pour tout, renchérirent Louise et Gaston.

Jean-Claude et des frères de sang! (Photo A. Petrowski)Le jour, par exemple, où il décida de commencer à chasser à l’arc, eh bien il se mit dans le crâne de fabriquer lui-même ses propres flèches. Il avait beau avoir du sang indien, celui ne lui vint pas naturellement. Il fit des recherches, rencontra des spécialistes et finit par passer des heures et des heures à tailler ses flèches. «Après l’accident, raconte Gaston, en riant, j’en ai trouvé au moins deux mille chez lui».

La fille de Jean-Claude.

Bien sûr, pendant ce souper qui s’est étiré jusqu’à très tard, il a été question des amours changeantes et souvent tumultueuses de Jean-Claude. Même de Marie-Soleil Tougas qui était sa copine depuis près de deux ans, au moment du crash fatal, il s’obstinait à dire qu’elle n’était pas sa blonde, mais «une de ses blondes». Ce que Marie-Soleil acceptait en souriant, l’œil en coin, malicieux.

Jean-Claude vivait dans l’épouvante d’être atteint de folie, comme le furent tant de membres de sa famille, sauf sa mère. Et c’est pourquoi il avait résolu de ne pas avoir d’enfant, de crainte de transmettre des gênes qui l’angoissaient tant lui-même. Cela dit, il eut une fille qu’il n’a jamais connue. Une semaine avant l’accident d’avion, cette jeune femme – qui avait été adoptée par une famille – avait fini par le retrouver et il avait accepté, par téléphone, de la rencontrer le mercredi suivant. Cela ne se produisit jamais. Pour Gaston Lepage qui, lui, l’a rencontrée plusieurs fois, il n’y a pas de doutes: «Juste à la voir, c’était Jean-Claude tout craché». Mais depuis quelques années, on a perdu sa trace. On avait espéré qu’elle se manifestât à la projection. Non. Rien.

Chanson pour  Léolo.

Pas question d'une chanson de Ginette!Cette fameuse chanson dont l’absence durant le générique avait étonné le Dr Arbour. Mais non, elle n’était pas sur le film, elle n’y a jamais été. Pas que Ginette Reno qui l’a écrite et la chante n’ait pas fait des pieds et des mains pour que Lauzon s’en serve. Pourquoi pas en accompagnement du générique. Jean-Claude avait décidé que cela ne convenait pas et il allait tenir son bout. Devant les assauts persistants de Ginette pour que Jean-Claude accepte la chanson, et de guerre lasse, Aimée Danis, la productrice, demanda à Guy Fournier d’intercéder auprès du réalisateur. Rien n’y fit. La Chanson pour Léolo sera finalement endisquée, mais elle n’accompagnerait jamais le film bien qu’elle jouât souvent sur les radios, imprégnant sans doute ainsi dans la mémoire (défaillante) de mon ophtalmo préféré qu’elle faisait partie intégrante de Léolo, le film. Tiens, pour ceux qui aimerait l’écouter, voici le lien

http://yt.cl.nr/h1PoyeR9DL0

Post-scriptum:

Après la projection, André Petrowski m’a dit avoir en sa possession la première sculpture faite par Lauzon, au moment où il a commencé ses cours d’art. Une sculpture érotique que j’ai fait promettre à André de donner à la Cinémathèque québécoise, de même que plusieurs photos qu’il a de Jean-Claude.

Une semaine plus tard, je recevais d’une Caroline Trudel un courriel annonçant: Je connaissais un peu Jean-Claude car il fréquentait une de mes amies et collègues de travail.
 Un vendredi, cette amie m’a téléphoné pour me demander si je ne voulais pas corriger le scénario de Jean-Claude. 
Je vous saute les détails. Toujours est-il que j’ai avec moi la première version papier du scénario LÉOLO. Je l’ai trainé avec moi dans mes nombreux déménagements.
 Sur la première page, il est écrit ACHEVÉ D’ÉCRIRE À MONTRÉAL LE 10 JUIN 1990.

Eh bien, à Caroline aussi j’ai fait promettre de remettre ce document à la Cinémathèque québécoise.

 

Catégories: Cinéma

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