LAUZON, GASTON, PETROW, NATHALIE ET LES AUTRES…

- 14 août 2012

Tristesse et nostalgie d’un mois d’août!

Jean-Claude Lauzon (photo Lyne Charlebois)Jean-Claude Lauzon me plaisait beaucoup, bien que je le connus peu; il était beau, arrogant, en apparence très sûr de lui, il affectionnait motos, voitures et avions – tout ce qui décollait vite –  il avait choisi de ne pas avoir le style de vie misérabiliste qu’affectionnent certains cinéastes québécois, très talentueux néanmoins; non, Lauzon allait vivre de cinéma et bien en vivre, dût-il pour cela devenir le réalisateur chouchou des agences de pub.

Lauzon, je l’ai surtout connu par téléphone. Les deux dernières années de sa vie, nous nous téléphonâmes assez régulièrement, des conversations qui tournaient autour du métier et des voitures et parfois aussi parce que Jean-Claude se sentait mal accepté par une partie de la confrérie des réalisateurs. Là-dessus, je le suivais bien, ayant toujours été moi-même frappé par cet ostracisme souterrain. J’ai appris plus tard qu’il se confiait aussi assez souvent à Denys Arcand. (Excellent choix !)

Parce que, à Éléphant, nous venons de restaurer son dernier film, Léolo, (cette version restaurée sera projetée en grande première au Festival des Films du Monde, le 29 août, dans la salle numéro 9 du Quartier Latin – hommage à Jean-Claude, à Pierre Bourgault, qui y tient un rôle important, et à Aimée Danis, la productrice exécutive, disparue elle aussi, récemment) j’ai eu envie d’en savoir plus long sur ce réalisateur si talentueux que le crash de son avion nous a ravi, il y a quinze ans, en même temps que son amoureuse, Marie-Soleil Tougas.

J’ai donc invité à luncher Nathalie Petrowski dont le père, André, a pour ainsi dire révélé le jeune Jean-Claude Lauzon à lui-même. C’était au Birks Café. Nathalie PetrowskiJ’ai appris beaucoup sur Jean-Claude, appris également que Nathalie est gourmande, que la seule vue d’une collection de petits pots de crème anéantit momentanément tous ses moyens.

Elle était arrivée, à peine quelques minutes en retard, vive, déterminée et passionnée d’avoir à raconter Jean-Claude Lauzon. Un Jean-Claude dont elle aurait fort bien pu s’éprendre lorsque André, son père leur a amené à la maison ce beau garçon de dix-sept ans aux apparences romantiques. Nathalie, qui avait le même âge, jugea tout de suite que ce romantisme n’était que leurre. «Je n’ai pas éprouvé la moindre inclination pour lui, explique-t-elle, il était arrogant et chiant, je ne voyais que le petit bum, je me demandais vraiment quelle mouche avait piqué mon père.»

Dans un petit livre dont je ne connaissais pas l’existence et que m’a remis Nathalie, Jean-Claude Lauzon, le poète, écrit par elle et son père et publié chez Art Global, en 2006, elle raconte: Notre rencontre ne fut pas des plus amicales. D’entrée de jeu, j’ai pris Lauzon en grippe, et d’après ce dont je me souviens, la grippe fut réciproque.

Ce «grippé» au regard d’aigle et au caractère fauve était né à Montréal, le 29 septembre 1953, d’une mère abénakie et d’un père canadien-français, buveur, batailleur, un pauvre type écrasé par la maladie mentale qui passait autant de temps à Saint-Jean-de-Dieu que chez lui où, tant bien que mal, une femme forte, une mère ourse, essayait en pleine débâcle de protéger et d’élever quatre petits. Une nuit, pendant que la famille dormait, le père avait ouvert les robinets de gaz; la mère, alertée dans son sommeil, bondit à la cuisine et les sauva tous d’une asphyxie certaine.

Tout au long de sa vie, Jean-Claude gardera la hantise d’avoir hérité lui aussi de cette pathologie Maxime Collin/Ginette Reno (photo Roger Dufresne)mentale de la famille. Cette terreur de la folie, c’est le moteur dramatique de Léolo, une œuvre saisissante, brutale, mais débordante d’une curieuse poésie, cette forme littéraire que Lauzon aurait tant voulu maîtriser. Justement, dans ce livre chez Art Global se trouvent plusieurs poèmes composés par Lauzon avant 1975, de même que ce message typiquement lauzonnien à André Petrowski: «Tu aurais voulu être poète. Moi je le suis. Sans rancune.»

Mais on n’est pas Gaston Miron à force de le vouloir ou de le dire, il arrive que l’on reste Jean-Claude Lauzon, un être d’exception qui eût été notre Miron du cinéma et serait devenu notre cinéaste national si cette intensité et cette fougue effrénée qu’il avait de vivre ne l’avaient pas précipité trop tôt au-devant de son destin.

Gaston Lepage, son meilleur ami et celui qui l’avait initié à l’aviation, me l’a redit au téléphone: «Jean-Claude n’avait peur de rien et il n’était pas suicidaire, sa seule et lancinante obcession était la folie; il y en avait dans sa famille et il était terrorisé à l’idée qu’elle l’atteigne lui aussi». «Les jours qui ont précédé l’accident, poursuit-il, il était optimiste, heureux, il se proclamait ‘the new improved Jean-Claude’ et tout allait bien avec son amoureuse, Marie-Soleil et Jean-Claude (coll. Gaston Lepage)Marie-Soleil, quoiqu’il se fachât lorsqu’on se référait à elle comme sa blonde». «C’est pas ma blonde, précisait-il fût-ce devant elle, c’est UNE des MES blondes». Ces petites rebuffades n’obscurcissaient pas le soleil que la jeune actrice arborait aussi bien dans son nom que sur son visage. «Tu sais, me confie Gaston en baissant un peu la voix: Jean-Claude, c’était un gars qui avait un peu la queue par-dessus l’épaule!»

«Le petit bum que mon père avait ramené à la maison, se souvient Nathalie, fanfaronnait qu’il voulait être poète ou caïd dans une bande de criminels, il n’avait pas encore arrêté son choix; sa rencontre avec papa allait tout changer.»

Curieuse occurence.

Un prof de secondaire, ami de Pétrowsky, avait proposé un questionnaire un peu sybillin à ses élèves pour qu’ils essayent de définir leur signification de l’amour, de l’art, du désir, de l’avortement, etc. Alors que ses camarades suent sang et eau, le cancre Lauzon y va d’une déferlante. À Maitresse, il répond : un homme avec deux repas devant lui. Viol : une personne qui se promène sur un terrain privé. Prostitution : un grand ravin et un homme suspendu à une branche. Hymen: femme derrière un nuage. Fiançailles : les premières neiges à l’automne. Journaux : Deux bonnes vieilles dames de Ste-Anne en train de discuter. Menstruations : les fonctionnements d’une machine dans une grande usine.

Peur: Un enfant devant quelque chose d’inconnu.

Lorsque le prof, éberlué, montre ces réponses à André Petrowski, ce dernier n’a plus qu’un désir: rencontrer l’auteur. Mais l’auteur est un décrocheur qui vient de plaquer là les études. Comment le retrouver? Pas une trace de lui dans les dossiers de l’école. Est-ce le souvenir de sa propre délinquance, lorsqu’il avait le même âge, qui pousse Petrowski à s’acharner à retrouver l’autre, l’apprenti-délinquant (Enfin, après des mois de recherches, le voilà!) Ilave des bouteilles dans une usine d’embouteillage de l’est de Montréal). Alors à l’Office national du film, Petrowski qui se décrit lui-même comme «un vieux con de 40 ans avec des cheveux tout ébouriffés et des bottes Kodiak» insiste par téléphone pour fixer un rendez-vous au jeune Lauzon qui pense tout de suite: «encore un vieux suceux de queues qui en veut à mes fesses».

Jean-Claude, fesses bien serrées, cravaté et sur son trente et un, se présente enfin devant Petrowski. Ça ne se fera pas en un tournemain, mais ce dernier finira par convaincre Lauzon que «lorsque l’on a un talent comme le tien, on ne le gaspille pas, on en prend soin». Lauzon commence à lire (du Réjean Ducharme surtout) l’intervention de Petrow (comme il l’appelait) le fait accepter au Cégep du Vieux-Montréal en arts graphiques et photo. Sa passion pour la photo le propulse vers le cinéma et l’Université du Québec à Montréal où Pierre Bourgault lui enseignera.

En dépit de Super Maire et de Piwi, deux premiers courts métrages,  Nathalie n’est toujours pas vendue au talent de «ce petit baveux à voix de falsetto». Mais cette dure-à-plaire se mettra quasiment à plat devant Lauzon, après avoir visionné Un zoo la nuit. «J’ai douté de toi, lui dit-elle, recommençons à zéro!».

Lauzon, Petrowski et cie reprennent alors des relations assez harmonieuses jusqu’à la première de Léolo que Nathalie néglige pour se rendre à la première de La Postière de Gilles Carle puisque, la veille même, en compagnie de son père André, elle avait assisté à un visionnement de Léolo dont elle était ressortie absolument subjuguée. Lorsque Jean-Claude la voit arriver à sa réception et qu’il ne l’a pas aperçue dans la salle, il explose. Nathalie a beau protester qu’elle a vu Léolo, la veille… qu’elle a adoré…

Pur crime de lèse-majesté. Jean-Claude lui tourne le dos, ils ne se reparleront jamais.

Je ne te dois plus rien, Petrow!

Petrowski et Jean-Claude: une histoire de dettes! (coll. A. Petrowski)Les sangs abénaki de Jean-Claude et ukrainien d’André Petrowski sont toujours restés un mélange imprévisible et détonant. Même si à la cérémonie des Genies à Toronto, Jean-Claude déclare que le dernier trophée (de treize!) ne lui appartient pas, qu’il appartient à André Petrowski, ce dernier ne peut s’empêcher de penser (et il l’écrit): c’est facile, petit con, t’en as gagné 13, tu peux bien m’en donner un.

Comme si le petit con avait flairé cette pensée désobligeante, il va frapper chez Petrowski, au retour de Toronto, et la lui remet, la statuette.

Et même si de surcroît Lauzon lui a dédié son dernier et meilleur film, Léolo, avec le sentiment qu’il ne devait plus rien à Petrowski, le mentor inapaisé en garde encore une certaine amertume. Triste histoire de reconnaissance… de dettes.

Le poids du souvenir.

Lorsqu’elle me parle du yoyo de ses rapports avec Lauzon, je vois aussi dans les yeux de Nathalie du vague à l’âme. Ils s’assombriront et ne recommenceront à briller que lorsque le garçon arrivera avec la collection de crèmes: les petites verrines du chef Roland Del Monte. Panna cotta, mousse chocolat et pistaches et tiramisu à la framboise ramèneront un peu de sérénité sur le visage de Nathalie dont je me doute qu’elle se revoit, en ce moment même, jeune fille de dix-sept ans éprouvant un curieux sentiment d’amour et de haine envers ce garçon magnifique qu’introduit son père à la maison.

Gaston Lepage et Jean-Claude (coll. Gaston Lepage)Ce n’est pas semblable image, hélas, qui reste gravée à jamais dans le crâne de Gaston Lepage; non, c’est celle d’un Cessna, piloté par son meilleur ami, qui s’approche dangereusement et inexpliquablement de la montagne en face. Lui, en compagnie de Patrice Lécuyer, a déjà amerri sur le lac où Jean-Claude avec Marie-Soleil Tougas devait le suivre, mais juste au moment d’amerrir lui aussi, Jean-Claude décide de remettre les gaz et de refaire un circuit avant de se poser. Lui et Gaston demeurent en contact radio. Lécuyer trouve que le Cessna vole bien près de la montagne. Lepage croit d’abord à une illusion d’optique, puis il s’inquiète, il lance à la radio: «Check la montagne, Jean-Claude!».

L’avion s’abîme dans les arbres, sur la montagne.

Trois ans auparavant, Gaston Lepage avait été témoin d’un pareil crash; l’avion de Lauzon avait été démoi, mais s’était sorti indemne de l’épage, et en riant! Un autre miracle? Il appelle, appelle à la radio. Cette fois, rien! Et brusquement, des flammes immenses jaillissent de l’endroit où s’est enfoncé l’avion, des flammes sans espoir, des flammes de fin du monde.

La terreur, l’horreur, l’impuissance.

Lorsque des secours appelés par Lepage atteindront beaucoup plus tard le lieu de l’écrasement, il ne restait presque rien de Marie-Soleil Tougas, les flammes ayant originé dans l’aile du côté où elle était assise. Sa ceinture était débouclée, pas celle de Jean-Claude qui aurait eu le temps d’essayer de la libérer, mais de ne rien faire de plus avant que le feu ne les engouffre. Il aurait, lui, survécu une trentaine de secondes à cet enfer, lui qui avait écrit, à vingt et un an, dans un poème: «je sais déjà que je vais m’évaporer trop tôt…»

Une fille? qu’il n’aura jamais connue.

Dans sa détresse, Gaston s’est souvenu qu’avant de partir pour ce week-end fatidique près de Kuujjuak, Jean-Claude lui avait mentionné avoir pris rendez-vous avec une jeune fille, adoptée par une famille de Montréal; cette orpheline avait retracé sa mère qui lui aurait avoué que Jean-Claude était son père.

Jean-Claude ne sera jamais à ce rendez-vous, mais Gaston, lui, l’honorera un peu plus tard. En effet, cette jeune fille ne voulait profiter d’aucune situation, elle eût aimé connaître son père, c’est tout! et demanda à Gaston s’il n’aurait pas quelques souvenirs personnels de lui pour elle. Une affaire de cœur, pas d’A.D.N. «De toute façon, me raconte Gaston, cette fille, c’était Jean-Claude tout craché: les mêmes yeux, les mêmes airs, la même position des dents dans la bouche.»

Depuis, Gaston a perdu sa trace… Si elle voyait ce message et était présente à cette soirée-hommage à Jean-Claude?

Quinze ans qu’est arrivé ce terrible accident, et vingt ans que Léolo a été projeté au Festival de Cannes où – à la grande déception de Jean-Claude – il n’a pas été reçu comme il aurait dû. Pourtant maintenant, le Times classe Léolo parmi les cent meilleurs films du cinéma.

Projection en souvenir de deux autres disparus.

Pierre Bougault (photo Antoine Désilets)Aimée Danis

La projection de Léolo, au Quartier Latin, le 29 août prochain se veut aussi un hommage à deux autres disparus qui ont contribué au succès du film: Pierre Bourgault que Lauzon a choisi pour un rôle qu’il interprète magnifiquement, et Aimée Danis, productrice exécutive, et présidente des Productions du Verseau. Elle vient de disparaître à l’âge de 82 ans.

 

 

Quand le temps m’aura pris

Sans que je puisse m’offrir en fruit

Même si je suis parti

Je ne serai pas plus loin qu’ici

 

Extraits: Jean-Claude Lauzon Le poète André Petrowski/Nathalie Petrowski Art Global, 2006.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Catégories: Cinéma

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