CE PARFUM DE GAULOISES BLEUES

- 7 avril 2012

Michel Cournot à la Cinémathèque française.

À Paris, en ce début d’avril ensoleillé, grand événement à la Cinémathèque française où l’on projette le film de Michel Cournot, Les Gauloises bleues, avec Annie Girardot, Jean-Pierre Kalfon, Bruno Crémer et Nella Bielski.

La couvertureCette projection marque aussi le lancement par Gallimard d’un magnifique bouquin,  «DE LIVRE EN LIVRE», une anthologie de chroniques littéraires que Cournot a livrées durant une quarantaine d’années au Nouvel Observateur. Comment qualifier ces chroniques? écrit en avant-propos J.-B. Pontalis, d’insolites, d’intempestives, peut-être, dans le double sens du mot: elles ne sont pas «convenables», elles sont éloignées de tout conformisme et, tout en étant actuelles, elle sont inactuelles et peuvent être lues aujourd’hui comme au jour où elles sont apparues pour la première fois.

Les Gauloises Bleues, réalisé en 1968 par Cournot et produit par Claude Lelouch, était au programme du Festival de Cannes, mais il n’y fut jamais présenté lorsque l’on décida de mettre fin abruptement au festival à cause des troubles de Mai 68.L'affiche originale du film

Beau, poétique, mais si étrange ce film de Cournot. Une espèce d’olibrius dans son originalité.

Comme le titre qu’il porte il dégage ce parfum singulier et ensorcelant dont je me souviens de jadis alors que je fumais des Gauloises bleues qui nous imprégnaient inexorablement jusqu’à la moelle. Je me souviens, dès qu’on en allumait une, de la joyeuse crépitation initiale, puis des volutes bleuâtres qui en montaient ensuite, parfumant tout autour avant de s’insinuer jusqu’au cerveau pour y mettre de l’ordre, de l’entrain, de la réflexion et, souvent aussi, du rêve! Tel était l’effet des Gauloises, tel aussi fut l’effet du film de Michel sur les spectateurs qui remplissaient la salle Henri-Langlois en ce dimanche après-midi d’avril, cinq ans après la mort de son réalisateur.

Cournot, le veilleur.

SergeToubianaAvant la projection, Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque française, a rappelé comment Michel Cournot, le critique de cinéma, l’avait inspiré et combien ses réflexions sur les films au cours des années, dans L’Express et le Nouvel Observateur, resteraient d’une originalité et d’une profondeur rarement égalées.

«C’était un critique de cinéma absolument incroyable, fait-il remarquer, on ne pouvait pas ne pas lire Michel Cournot dans Le Nouvel Observateur, dans les années 70, où j’ai un peu moi-même grandi avec le cinéma.» (Toubiana a été le rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, de 1974 à 2002.)

Michel Cournot«C’était un veilleur, c’était un guetteur, c’était ce qu’on dirait: un regardeur», poursuit-il. «Dans le cinéma, il avait une fonction absolument unique, il était dans une situation d’alerte par rapport au cinéma, à ce qui se faisait de neuf… à la modernité.»

Toubiana souligne ensuite combien Michel Cournot était bel homme, un des plus beaux qu’il ait connus, «mais, continue-t-il en se tournant avec un large sourire vers Martine Pascal, je vous laisse cela, ce serait plutôt votre affaire!».

Martine PascalLa comédienne Martine Pascal, la dernière compagne de Michel, elle qui a beaucoup contribué à l’organisation de cette projection-hommage, acquiesce à cette remarque avec beaucoup de sensibilité et demande à deux amis très proches de Cournot, Robert Hossein et moi, de prendre la parole.

On ne me fera reproche, je l’espère, de reprendre dans ce billet les quelques souvenirs que j’ai alors partagés avec le public:

L’ami le plus cher.

Il y a cinq ans une bêtise de santé m’avait empêché de venir du Canada au chevet de Michel. (Cournot a succombé à la maladie, le 8 février 2007). Je dus me contenter d’une lettre que justement Robert Hossein avait eu la gentillesse de lire à la cérémonie au Père-Lachaise, mais aujourd’hui, je suis là pour honorer la mémoire de celui qui fut, à mon avis, un des plus grands critiques de notre époque et qui reste dans mon cœur l’ami le plus cher que j’aie eu.

Michel, je l’ai rencontré en 65. Le Nouvel Obs l’avait envoyé à Montréal où ça recommençait à bouger dans le cinéma. Je ne le connaissais pas du tout, je veux l’inviter à déjeuner dans un bon endroit, mais il insiste pour quelque chose de typiquement canadien et suggère un endroit de hamburgers!

Nous nous retrouvons au comptoir d’un Harvey’s, rue Ste-Catherine. Je vois ce bonhomme, l’air raffiné, assez intello, qui sort de l’emballage la tablette de chewing gum Spearmint que la serveuse a posé dans l’assiette avec les sachets de moutarde et de relish. Il soulève le pain et glisse soigneusement – en garniture – la gomme sur la boulette de viande. J’éclate de rire, je lui explique que le chewing c’est pour après, pour purifier l’haleine. Michel est franchement déçu, il trouvait plutôt décoratif ce bâtonnet vert pale sur la viande graisseuse.

Dans le Nouvel Obs, Michel consacra les pages centrales à Jean-Pierre Lefebvre et moi comme si nous étions à nous deux tout le cinéma québécois; j’en fus touché, ému, mais loin de me rendre compte qu’une amitié indéfectiible était née.

Deux ans plus tard, je passai plusieurs jours sur le plateau des Gauloises bleues. Michel faisait enfin du cinéma. Jamais je l’ai vu si heureux et dans un pareil état de légèreté physique incroyable.

Pourquoi n’a-t-il pas continué?

Non, pas Bardot dans les pattes!

Michel avait acquis les droits de Renata n’importe quoi, il en avait terminé l’adaptation et il avait rendez-vous chez Claude Lelouch qui allait le produire, mais qui voulait d’abord lui parler de casting.

Il me demande de l’accompagner. C’est loin d’être le Michel des bons jours et je comprends vite pourquoi: Lelouch est prêt à financer la production à condition que Nella Bielski (la femme d’alors de Cournot) ne tienne pas le rôle principal comme dans Les Gauloises bleues.

Je demande: il pense à qui?

Je ne sais pas, mais il serait assez con pour me proposer Bardot, me répond Michel avec une moue dégoûtée.

Bardot! N’importe qui, me dis-je, serait heureux de tourner avec elle, moi le premier! et je le lui laisse délicatement entendre.

Il se câbre aussitôt.

Il y a déjà Girardot dans le coup, je n’ai pas besoin d’une autre vedette, ce sera Nella ou je ne ferai pas le film.

Michel avait vu juste, Lelouch suggéra Bardot. Il avait demandé à celle-ci de lire Renata, elle était emballée, le financement du film était dans le sac.

Mais avec elle, réplique calmement Michel, c’est deux ou trois cents briques de plus.

Justement avec elle, je les aurai sans problème. Bardot, c’est une fille formidable, tu ne vas pas t’emmerder et puis Renata c’est pour elle. Vous ferez un beau film, dit Lelouch.

Je ne ferai pas le film avec Bardot, assène Michel.

Il me faut une vedette, une grande, insiste Lelouch.

Une vedette, je n’y tiens pas, je tournerai le film avec Nella ou il ne se fera pas, conclut fermement Michel.

En sortant de chez Lelouch, nous avons marché longtemps en silence, Michel me tenant le bras comme il le faisait toujours. Je le sentais immensément blessé, au bord des larmes, et j’avais, moi, le cœur dans un étau: c’était évident qu’il venait de s’empêcher à jamais de poursuivre une carrière de réalisateur. Il avait claqué la porte à Lelouch et je me doutais bien qu’il serait trop fier pour aller frapper ailleurs.

J’avais rendez-vous avec Annie Girardot, ce soir-là, et Michel me demanda si je pouvais lui annoncer que le film ne se ferait pas.

J’avais donc raison, il ne démarcherait pas d’autres producteurs.  C’était la fin de Cournot réalisateur, la fin de Cournot dans un état de légèreté physique incroyable… sur un plateau.

Cet unique film de Michel, s’il revit aujourd’hui, c’est grâce à la ténacité et à l’amour de Martine Pascal et de Raphael Holt (petit-fils de Martine) qui en a assuré la numérisation.

Chère Martine à qui j’avais insolemment prédit une idylle de cinq ans maximum lorsque nous allâmes, la première fois, manger ensemble avec Michel. Elle m’en a gentiment tenu rigueur assez longtemps, mais elle m’a fait terriblement mentir. (Ils partageront 35 ans de vie ensemble!).

Et je crois, dis-je en terminant, que Michel a aimé Martine, comme il n’avait pas espéré qu’il fût encore possible, et elle le lui a rendu, ce qui est aussi prodigieux que… redoutable.

Les Gauloises bleues.

Au moment où les lumières s’éteignent et que commence la projection du film, je ne peux m’empêcher – comme Serge Toubiana – de me rappeler combien Michel était beau. Et, surtout, les feux qu’il allumait ne semblent jamais s’être complètement éteints, puisque deux de ses ex-compagnes sont dans la salle: Nella Bielski, l’actrice, la romancière, et Michèle Rosier, la designer et réalisatrice de films elle aussi. Si elles n’avaient pas déjà disparu, les deux femmes précédentes eussent sans doute assisté à cette projection elles aussi…

Note: Un dossier vidéo complet sur cette projection-hommage est maintenant disponible dans le dossier Les beaux souvenirs de notre site elephant.canoe.ca

Catégories: Cinéma

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1 commentaire

  1. marie dit :

    J’ai vu les Gauloises bleues, j’avais 13 ans (et une mère qui m’emmenait voir les films de grands) et j’ai adoré le film, j’ai adoré ne rien comprendre, me laisser emmener dans les sublimes images. Heureusement qu’il a tenu bon, je ne vois pas Bardot dans cet univers poétique et nostalgique. je me souviens du beau visage de Nella Bielski, et pas du tout de Girardot. Beaucoup plus tard j’ai adoré écouter Cournot à France-culture.

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