UN AUTRE DE LA FAMILLE S’EN VA

La famille du cinéma

Jérôme DécarieLe cinéma, c’est une grande famille. Dans le monde entier, c’est une grande famille. Un clan, une tribu. Le cinéma, c’est souvent aussi une affaire de famille. Un gri-gri qu’on se passe de l’un à l’autre. Une famille, ce sont des bonheurs et des malheurs aussi. Cette fois, les peines frappent de très près puisque Marie-José Raymond a perdu son fils unique et moi, mon beau-fils. À 53 ans.

Ça a commencé dès le début avec les frères Auguste et Louis Lumière, puis les frères Boulting, les frères Coen, les frères Dardenne, Rain, Joachim et River Phoenix, Jeff et Beau Bridges, Patricia, Rosanna et David Arquette, Jane et Peter Fonda, les Howard, les Firth, et plus près de nous les Arcand, les Héroux, les Lamy, et des couples unis dans le même métier : Arcand/Robert, Mankiewicz/Spaziani, Lefebvre/Duparc, Carle/Laure et je pourrais continuer longtemps ainsi.

Pour moi aussi, le cinéma aura été une affaire de famille. J’ai été le premier, puis j’y ai entraîné pour quelques brèves années mon frère Guy, ensuite ma sœur Hughette, conceptrice de costumes, un autre frère, Daniel, directeur-photo, des neveux et des petits-neveux, ma fille Emmanuelle, décoratrice, mon fils Martin, compositeur et scripteur…  Et surtout j’ai passé jusqu’ici 51 ans de ma vie avec celle qui est ma femme, Marie-José Raymond, qui a souvent aussi été mon producteur, et qui dirige maintenant avec moi Éléphant, mémoire du cinéma québécois.

Quand nous avons commencé notre vie ensemble, en 1967, Marie-José arrivait avec un fils de trois ans, Jérôme (Décarie). Il a grandi avec nous sans jamais que nous ne l’orientions vers notre métier.

L’attrait du cinéma.

Il doit être fatal, l’attrait du cinéma! Jérôme n’avait pas dix ans qu’il venait à la salle de montage suppliant qu’on lui apprenne à rembobiner de la pellicule, puis qu’on lui laisse faire des collures. De là, il a gradué à enrouler les chutes, d’impeccables petites bobines, identifiées, classées.

Il a même fait son apprentissage de la sexualité avec le cinéma… Un jour qu’il traînait plus que de coutume dans la salle de montage, nous l’avons surpris à jouer et rejouer sur la Steenbeck des chutes de Ilsa la louve des SS. Nous produisions alors un film avec Cinepix et, pour économiser, on nous avait passé des chutes de Ilsa pour remplacer l’amorce plus coûteuse pour le montage sonore.

Pas devant la caméra.

Jérôme a beaucoup d’allure. Il est beau. Je le distribue dans Les Revenants, 1740 que je tourne en 1976 avec Jean Gascon, Donald Pilon et Michel Côté, dont c’est le premier rôle au cinéma, lui assez fraîchement émoulu de l’École nationale de Théâtre et de quelques petits rôles à la télévision. Mais finalement être acteur ne plaisait pas beaucoup à Jérôme, bien qu’il ait fait plusieurs voyages à Toronto pour jouer dans des publicités. En fait, le coup de grâce est survenu lorsque Jean-Claude Lord, après avoir longuement tergiversé, choisit Jean Belzil-Gascon plutôt que lui pour Éclair au chocolat (1979) maintenant restauré par Éléphant.

Après le Collège Notre-Dame, rien n’intéresse Jérôme sauf travailler quelque part dans un des métiers de post-production du cinéma ou… peut-être la musique. Nous l’envoyons faire un stage à Paris avec les frères Lévy et Jean-Pierre Lelong, les artistes les plus «hot» du bruitage de cinéma (une spécialité plus française et italienne qu’américaine). Eux-mêmes ont appris avec Daniel Couteau qui a travaillé avec tous les réalisateurs de cette époque, de Francis Weber à Clouzot et Rossellini en passant par Gérard Oury, Claude Miller et Robert Hossein.

Jérôme est revenu complètement passionné par ce métier de bruiteur (artiste Foley comme on dit souvent dans le métier, parce que le premier à utiliser ces techniques fut Jack Donovan Foley, pour le film de la Universal,  Show Boat, en 1929.

Le chandelier, c’est moi!

En descendant d’avion il a dit à Marie-José, étouffé par l’enthousiasme : «Maman, il faut absolument que vous alliez voir Jean de Florette, le chandelier, c’est moi!». Alain Lévy qui avait bruité le film de Claude Berri lui avait confié le bruitage du chandelier que trimballe Gérard Depardieu dans cette adaptation de Pagnol.

Jérôme n’a plus jamais arrêté. Il a bruité les films de tous les grands réalisateurs québécois et plusieurs films américains. Il a été le premier Québécois, je crois, à ne faire que de la Foley. Son métier. (Peut-être y a-t-il eu avant lui, Don Wellington à l’Office national du film, mais le bruitage était très loin de la sophistication de maintenant)

J’écris que Jérôme n’a jamais arrêté. Si, il s’est arrêté. Brutalement. Frappé à 51 ans par un cancer au poumon. Qu’il a combattu. Puis des métastases au cerveau, qu’il a combattues. Pendant deux ans et demi. Ses derniers bruitages, il les a enregistrés en octobre 2017, dans un fauteuil roulant, chez Mels, avec son technicien d’enregistrement favori, Daniel Bisson.

Ces deux ans et demi de combat épique nous aurons permis de connaître ce fils encore mieux : son optimisme, son sens de l’humour, sa générosité, son courage, sa passion pour le cinéma, la musique et la littérature et surtout son immense affection pour sa fille Luce, (elle a maintenant 20 ans)  lui qui avait perdu ses deux fils, Arnaud et Éloi, dans le terrible incendie de Petite-Rivière-St-François qui avait fait quatre victimes.

Dans cette famille qu’est le cinéma, nous venons de perdre Jérôme. En juillet dernier, nous perdions aussi un neveu, Jean-Vincent Fournier, et deux ans auparavant, notre sœur Hughette, conceptrice de costumes.

Faire partie d’une grande famille, c’est ça. Il y a des moments magiques… et d’autres qui font beaucoup pleurer.

En souvenir de Jérôme Décarie

Vous pouvez faire un don pour la Bourse d’étude Jérôme Décarie-bruitage  à l’École de cinéma Mel-Hoppenheim de l’Université Concordia. Vous pouvez le faire en ligne à concordia.ca/faitesundon ou par téléphone au 514-848-2424, poste 3884. Merci de votre générosité. Reçu d’impôt émis.

 

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