MOURIR AUTREMENT ?

- 5 février 2012

PRISONNIÈRE, THÉRÈSE ARBIC S’ÉVADE

Thérèse Arbic (planche contact 1955)

En ces temps où tout le monde veut faire autrement, gouverner autrement, gérer autrement, vieillir autrement, je me suis demandé en entrant dans la chambre de Thérèse Arbic, moribonde, veillée par sa fille Emmanuelle qui est aussi la mienne, si, après des années d’emmurement dans l’Alzheimer, il n’y avait pas moyen aussi de mourir AUTREMENT.

Autrement que ce lent efffritement, cette interminable consumation du corps, des années après que l’esprit a sombré, longtemps après que les premiers souffles de l’Alzheimer ont commencé à faire vaciller les flammes du cerveau pour finalement l’éteindre complètement et plonger cette femme dans une nuit opaque, étrange, indéchiffrable.

Sous les couvertures, ce n’est plus un corps allongé, ce serait plutôt un monceau de membres pelotonnés, rien de plus maintenant que des os ; ne dépasse que la tête avec ce visage émacié, un peu gris, couronné par les cheveux encore blond-cendré, coupés très courts, fins, soyeux, arachnéens. Même ouverts, les yeux qui ne sont plus soulignés par ces beaux cernes charbonnés qui donnaient à Thérèse-jeune-fille son regard intense et volontaire, ces yeux ne regardent plus nulle part, ils sont devenus les vitrines du néant.

Pendant des jours et des nuits, Emmanuelle veillera sa mère, épiera le moindre signe d’un besoin, lui dessèchera les lèvres avec un tampon humecté, caressera son visage, massera tant bien que mal les membres recroquevillés, remplira l’atmosphère de musique apaisante : Miles Davis, Jorane, Bach; elle la veille comme une mère son nouveau-né, les rôles se sont inversés.

Oui, je suis extrêmement ému. Cette femme qui meurt, j’en suis séparé depuis presque un demi-siècle, soit, mais elle a été la compagne de ma vie pendant près d’une décennie, c’est la mère de ma fille et quel coup de foudre j’eus pour elle qui lisait mes poèmes à la Foire du livre de Sainte-Adèle, en 1954 ; j’y avais été invité par Gaston Miron au stand «La poésie vivante» de l’Hexagone qui publiera un an plus tard dans sa collection Les matinaux mon deuxième recueil de poèmes que je dédierai ainsi à celle de qui je viens de tomber amoureux:

À une femme, plus muette que la passion        Thérèse Arbic
qui chante dans la flûte de ses os, plus
sourde que le murmure du sang qui gicle
des blessures du cœur.
Une femme plus maigre, plus amère que
les bassins de sable où le soleil boit len-
tement sa provision de mer. *

Cette femme qui meurt, je dois à Miron d’avoir fait sa connaissance et quelle coïncidence que je vienne juste ces jours-ci d’entreprendre la lecture de la biographie (La vie d’un homme) que Pierre Nepveu consacre à Gaston et qui ressasse pour moi tant de souvenirs de cette existence fugitive de poète que je menai avant d’adopter le cinéma.

Thérèse Arbic, courtisée alors par Raymond Barbeau, futur fondateur de l’Alliance laurentienne, manifestait déjà de l’intérêt pour «les causes» au-delà de son métier. À la télévision où elle tenait le rôle de Monique Frenette, dans le populaire téléroman 14 rue de Galais, il lui plaisait de passer du temps à «discuter» avec l’auteur aux allures ténébreuses, le romancier André Giroux, chaque fois qu’il venait de Québec. C’était aussi Donatienne dans Les belles histoires des pays d’en haut, mais Claude-Henri Grignon ne discutait pas, lui, avec les jeunes acteurs…

Donc, j’étais amoureux d’une femme qui avait déjà un petit statut de vedette, elle qui avait commencé l’étude de la comédie au Studio 15, dirigé par  Gérard Vleminckx et Jeanne Maubourg, et qui s’était tout de suite liée avec Andrée Lachapelle, amie de toujours.Andrée Lachapelle d’une amitié qui durera toute sa vie. C’est ensemble que ces deux-là quitteront un peu plus tard le Studio 15 pour étudier avec Aario Marist où elles retrouvent les Béatrice Picard, Jean Coutu, Guy Godin, André Pagé, Monique Lepage, Jacques Létourneau etc. Andrée Lachapelle et Thérèse incarneront au théâtre les deux putains du Crime et Châtiment de Dostoïevski. En 1959, elle sera au théâtre de la création de Bousille et les justes de Gratien Gélinas.

Thérèse Arbic n’aura jamais été une compagne de tout repos. Volcanique,Avec les grévistes de la Pert Hosiery intransigeante, intègre dans son métier, elle refusait de tourner toute publicité (comme Andrée Lachapelle d’ailleurs) et la moindre cause qu’elle jugeait juste et essentielle réveillait vite en elle tous les activismes. Elle sera emprisonnée quelques fois, la première en même temps que René Lévesque, à la suite d’une manifestation durant la grève des réalisaeurs de Radio-Canada. Elle avait lancé des billes d’acier sous les sabots des chevaux des policiers qui chargeaient les manifestants sur ce boulevard Dorchester qui porterait un jour le nom de René.

Par des hasards trop longs à expliquer ici et après un long séjour ensemble en Europe, où Thérèse poursuivit ses études dramatiques avec des profs aussi peu conventionnels qu’Alejandro Jodorowski, elle attira l’attention de Peggy Feury et de Lee Strasberg. Commença alors une folle navette entre le travail à Montréal et l’Actors Studio, à New York, au moment où s’y trouvaient aussi Marilyn Monroe, Montgomery Clift, Farley Granger.

Ironie de notre destin de couple, au moment où elle s’implantait à New York, je collai à l’Office national du Film ; elle revint donc à Montréal, nous eûmes une fille et, moi-même, quelques années plus tard, je migrai à New York, convaincu de terminer ma carrière aux États-Unis. D’autres événements, d’autres amours me ramenèrent à Montréal, mais avec Thérèse, c’était désormais rompu.

Comme si le métier d’acteur ne lui convenait plus, Thérèse Arbic s’en détacha petit à petit. Elle occupa d’importantes fonctions au Pavillon de la Jeunesse, durant Expo 67, puis elle se joignit au Théâtre du Nouveau-Monde, sous Jean-Louis Roux pour finalement occuper le poste de professeur titulaire de théâtre au Cegep du Vieux-Montréal jusqu’à sa retraite, au début de la soixantaine.

Pendant une vingtaine d’années, l’appartement qu’elle occupait au Carré Saint-Louis dans la maison de ses amis Pauline Julien et Gérald Godin devint un lieu de rendez-vous pour la bohème activiste, nationaliste et gauchiste. (On était loin du temps où, après notre séparation, Thérèse fut fréquentée par Pierre Elliott Trudeau).

Cette femme fougueuse, pugnace, radioactive allait, dans la petite soixantaine, subir les premiers assauts d’une maladie qui la forcerait à une retraite prématurée et qui la conduirait assez rapidement dans les institutions. Les dernières années de sa vie, à la résidence Courville de Waterloo, elle s’étiolera paisiblement, car – bizarrerie – l’Alzheimer l’avait désarmée, pacifiée, adoucie. La veille de la mort de Thérèse, une dévouée préposée, Sylvie Côté, qui lui prodiguait des soins depuis son admission, entra dans la chambre et d’une voix brisée par l’émotion, elle nous dit : «C’est vraiment triste ! Madame Arbic, c’est la patiente qui ne nous a jamais causé de soucis, toujours calme, un agneau, un ange».

Emma veille sa mère (dessin: Marie-José Raymond)

 

Nous nous regardons, Emmanuelle et moi, et lorsque Sylvie sort, nous pouffons de rire en douce : «Heureusement, murmure-t-elle, qu’elle ne l’a pas connue avant !».

Il y a déjà presque un an que la malade ne quitte plus le lit, qu’on l’assiste pour avaler la moindre nourriture et plus longtemps encore qu’elle ne reconnaît même plus sa fille. Elle n’est plus que végétale, un arbre coupé auquel il reste de la sève, alors que la tête est anéantie. Et cela dure. Dure abominablement pour les autres autour, impuissants. Mais pour elle ? Où est-elle, celle qui est là. mais qui n’est nulle part ?

Comment faire ? Quoi faire ?

«Ça n’a plus de sens, réfléchit tout haut Emmanuelle… et il y en a de plus en plus comme elle, mais il n’existe pas de cadre juridique pour nous indiquer quoi faire, comment peut-être abréger ses souffrances, nos tortures ?». Puis, tout à coup sur un ton revendicateur, l’aurait-elle hérité de sa mère ? elle ironise : « Lorsqu’il y en aura trop et que l’État n’aura plus d’argent, je suis sûre qu’on trouvera des solutions ».

Et elle va coller sa tête contre celle de sa mère dont le souffle est maintenant presque imperceptible avec le fol espoir que, peut-être, avant de quitter ce monde, Thérèse pourrait miraculeusement ouvrir les yeux et murmurer son nom.

Évidemment que cela ne s’est pas produit. La vie a libéré Thérèse Arbic à 20h.55, le 24 janvier 2012. Elle n’est pas morte autrement que toutes les autres victimes de la maladie d’alzheimer.

* dédicace Le ciel fermé (Éditions de l’Hexagone) 1955

 

 

Catégories: Cinéma

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