Michaëlle… Comme une reine !

- 6 octobre 2010

Who would have thought ?

Qui aurait cru?

2009. Matin glacial de février sur le tarmac de l’aéroport d’Ottawa. Atmosphère fébrile. Une petite bonne femme aux yeux pétillants, une noire emmitoufflée de noir, dont chaque respiration dans l’air vif orne d’une dentelle vaporeuse son sourire gracieux, attend avec une délégation qu’apparaisse le nouveau président américain qui vient de se poser avec son énorme Boeing.

Premier président noir des États-Unis, Barack Obama, drapé dans un élégant manteau noir, apparaît à la porte de l’avion; il sourit et descend l’escalier d’un pas athlétique, tapant des mains en cadence, comme si devait le précéder quelque message tambouriné, codé, mystérieux.

Dès que leurs regards se croisent, avant que Michaëlle Jean, la gouverneure générale, et le président se serrent la main, une pensée, la même, traverse leur esprit, illumine leur visage. Et presque à l’unisson, spontanément, ils murmurent la même phrase : « Who would have thought ? »

L’instant d’après, les voilà bras dessus, bras dessous, marchant vivement vers l’aérogare où, dans un petit salon, leur conversation privée dépassera largement le temps qu’avait fixé le protocole.

Le président et la gouverneure

Que le monde attende. Ces deux-là, ces descendants d’esclaves parvenus aux plus hautes fonctions de leurs pays, peuvent bien, pendant quelques instants, savourer ce magnifique et trop attendu revirement de l’histoire.

C’est parce qu’elle laisse ces images indélébiles, de pures images de film, que je n’ai pu résister au désir de parler de Michaëlle Jean dans cet espace normalement restreint à l’univers du cinéma. Et puis, son mari, Jean-Daniel Lafond, n’est-il pas cinéaste ? Même si entraîné dans la trajectoire fulgurante de cette femme, il a dû plus ou moins délaisser son métier ; Jean-Daniel dont on peut croire en regardant ses premiers films qu’il est tombé amoureux de Michaëlle en la contemplant à travers l’objectif de sa caméra.

Michaëlle Jean ne fut pas une gouverneure ordinaire.

Il fallait de l’originalité, de la sensibilité et du cran pour écrire la scène qui suit et qu’elle a jouée elle-même sur les planches du Centre national des Arts d’Ottawa, le 9 mai 2009. C’est rempli à craquer. Le premier ministre Harper vient de sabrer dans les subventions aux artistes. Plusieurs de ses ministres sont là dont justement James Moore, ministre du Patrimoine canadien, inlassablement fasciné par son Blackberry.

La gouverneure générale entre en scène au son de la musique.

La musique s’arrête et les lumières s’éteignent complètement, si ce n’est les fulgurances d’un Blackberry du premier balcon.

La gouverneure commande le silence, le silence absolu.

« Chut, demande-t-elle, écoutons ce silence, regardons cette pénombre. C’est comme si le monde était privé de toute activité humaine. C’est comme si le monde s’était délesté de toute émotion. C’est comme si le monde était dépossédé de toute interrogation. C’est comme si le monde nous renvoyait à la solitude, sans possibilité de partage. C’est comme si le monde perdait d’un coup toute sa saveur et sa beauté. Bref, c’est le monde tel qu’il serait sans nos artistes. Car ce sont nos artistes qui entonnent et éclairent avec le plus de vigueur et d’effusion cette aventure fabuleuse qu’est l’expérience humaine ».

Et les lumières se rallument une à une. Les six membres du groupe musical tchadien H’Sao entrent en scène et entonnent a cappella une chanson rythmée en kabalaye sur laquelle ils dansent ; Michaëlle, chante et danse avec eux, aussi harmonieuse, agile et aérienne qu’eux.Jean-Daniel, Michaëlle avec leur fille, Marie-Éden

Cet intérêt si particulier pour la culture incitera Michaëlle et Jean-Daniel Lafond à organiser le Point des arts, un forum public rassemblant artistes, gestionnaires et universitaires afin d’observer, soupeser, analyser les défis de la culture dans notre société. Ces rassemblements, toujours sur la thématique de « créer de l’art pour créer des communautés », ils en présideront plus de cinquante, partout au Canada et même à l’étranger. Et partout où ils vont, chaque fois que c’est possible, ils emmènent leur fille Marie-Éden avec eux, comme un devoir pour elle d’apprendre!

Femme de cœur et femme de tête.

L’authenticité de l’émotion et de la compassion de Michaëlle Jean restera à jamais archivée avec les images diffusées par les journaux télévisés, chaque fois qu’elle se rendait à l’arrivée du cercueil d’un de « ses » militaires tués en Afghanistan. Il en est mort cent quarante-six et pour près de la moitié d’entre eux, durant son mandat de cinq ans, elle a réussi à s’extirper de son horaire pour aller accueillir leurs dépouilles et réconforter les familles. Chaque fois qu’il lui était impossible de faire le voyage, elle contactait personnellement les familles par téléphone.

Ces gestes de fraternité, ces impulsions viennent naturellement à Michaëlle, rhizomes prolifiques d’un cœur que ni l’exode, ni aucun tumulte n’auront réussi à déraciner ; il continue ce cœur de tirer son énergie et sa substance d’un passé que l’histoire a conjugué plus dramatiquement pour elle que pour la plupart d’entre nous. Ce passé que nous connaissons d’elle, comme celui que nous ignorons, ennuage souvent, l’espace d’un instant, le visage naturellement radieux de cette femme énergique au sourire irrésistible.

Femme aussi à l’intelligence vive, pénétrante, profonde ; un esprit serein, mais réfléchi ! Les sujets n’effleurent pas la pensée de Michaëlle comme des cailloux sautillant à la surface de l’eau, elle les intercepte, les absorbe, les remodèle, les polit ; osmose mystérieuse d’un intellect toujours de faction.

Cette femme d'intelligence.

La grande tristesse au fond c’est que ce poste qu’occupait brillamment Michaëlle ne peut l’être que de façon éphémère. Épisodique. Raison de plus d’en questionner la pertinence.

Mais quelqu’un au fait de la constitution a crié : « coupez ! »  Trop tôt, quant à moi. Le tournage n’était pas tout à fait terminé. Mais les projecteurs se sont éteints aussitôt, les équipes ont remballé le matériel et la vedette qui avait si bien rempli son rôle, qui l’avait défendu avec brio, même dans les scènes les plus délicates, a quitté le plateau.

Il reste les images de ce film terminé. Beaucoup d’images. Fortes, indélébiles, touchantes.

Et il reste Michaëlle… Comme une reine. Qu’attendent d’autres royaumes.

Catégories: Cinéma

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1 commentaire

  1. réal dit :

    Qelle belle femme elle est et quelle classe.
    Sti que je suis jaloux de son chum.
    Réal

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