LES TROIS MUSES DE MARCEL DUBÉ

- 2 mai 2016

Marcel Dubé, l’être-amoureux.

Marcel Dubé De tous les auteurs québécois que je connaisse ou que j’aie lus, Marcel Dubé reste pour moi le plus romantique. Il l’était dans sa littérature, il l’était dans la vie, dans ses attitudes, dans ses façons d’être. C’était aussi un épicurien, un sensuel. À toutes les époques où je l’ai connu, Marcel était amoureux; cet amour était parfois partagé, mais plus souvent qu’autrement il ne l’était pas. Qu’importe Marcel aimait, lui, et c’était suffisant pour allumer son imagination et créer ses univers, ses personnages. Alain, dans Les Aventures du cœur écrivait : (…) l’amoureux ne cessera jamais de donner la vie à d’autres; il les voudra libres et courant autour de lui

Malgré les maladies qu’il combattait courageusement une après l’autre, depuis le début des annes 70, Marcel n’a jamais cessé d’aimer et de donner la vie à d’autres, des personnages, des femmes bien souvent. Il n’a jamais cessé d’aimer sa Francine des dernières années, qui a veillé sur lui comme la Françoise de Proust.

Trois inspiratrices.

Des muses, nous lui en connaissons au moins trois, et ces trois inspiratrices fidèles étaient là, à ses funérailles, dans la déjà lugubre église de l’Immaculée Conception, coin Rachel et Papineau, dans ce quartier de la ville où Marcel naquit, le 3 janvier 1930. Nous étions peu nombreux à ces funérailles que tous les paliers de gouvernement ont boudées comme si Marcel n’avait pas mérité mieux. Cette indifférence des autorités et des institutions m’a vraiment choqué, et je ne suis pas le seul si je vois ce qui a été diffusé sur les réseaux sociaux. Le seul politique présent, (une dizaine de jours plus tard et il n’y aurait eu aucun politicien du tout, car PKP n’eût pas été là en cette qualité)  le seul qui a eu de la mémoire, c’est Pierre Karl Péladeau, lui qui avait remis à Dubé le Prix hommage du Président de Québecor, il y a quelques années, d’une valeur de 50,000$.

Heureusement, j’apprends à l’instant que le Théâtre du Nouveau-Monde organise pour le 6 juin prochain une grande soirée en souvenir de Marcel, une belle idée de Lorraine Pintal, la directrice du TNM

Les trois muses de Marcel Dubé, Louise Marleau, Andrée Lachapelle et Monique Miller, avaient choisi le même banc, côté épître, très en avant de l’église. Je doute que ni l’une ni l’autre ne soit très religieuse, mais elles sont restées attentives tout au long, jetant très souvent des regards ténébreux vers le cercueil de chêne clair où reposait le corps de celui qu’elles ont tant inspiré, ou, très souvent, se chuchotant l’une l’autre à l’oreille des confidences, des secrets ou partageant quelques tendres effusions.

Monique Miller dans Tit-Coq

La première à rendre hommage à Marcel, ce fut Monique Miller. Monique pour qui l’auteur a créé des personnages encore présents dans l’imaginaire de milliers de Québécois, des personnages qui vivront tant que survivront les bibliothèques.

(Note: J’ai retranscris le texte de Monique avec soulignages et  ponctuations.)

J’ai connu Marcel quand Radio-Canada était culturel et cultivé._ On pouvait créer et jouer en français à la radio des grandes choses, comme Électre de Sophocle, Prométhée enchaîné et d’autres choses, allant du grec à l’italien (Pirandello), l’espagnol (Lorca), l’américain, Tennessee Williams, Miller, O’Neil, plus Shakespeare, Molière et jusqu’aux Québécois : Claude Gauvreau, Hubert Aquin, jusqu’à Marcel Dubé! À la radio, il y avait des émissions dramatiques d’une durée de 2 heures, de 1 heure, de 30 minutes.

Justement, j’ai connu Marcel par la radio, par un poème qui m’a été offert par Guy Beaulne, le réalisateur de l’émission «Nouveautés dramatiques». J’ai créé un grand morceau de cette belle poésie naissante de Marcel : «Celle qui faisait entrer le printemps par la fenêtre». Guy Beaulne, le réalisateur, m’a ensuite invitée à rencontrer l’auteur dans la régie du studio._ J’ai donc rencontré MON auteur : une chance pour moi, à peine sortie de l’adolescence. Mon auteur qui allait créer tous ces beaux personnages qu’il allait imaginer et écrire pour moi… et pour d’autres.

C’est dans cette régie qu’il m’a parlé de la petite «Denise» dans «De l’autre côté du mur» qu’on allait répéter au collège Ste-Marie, et jouer au théâtre du Gésu pour le grand festival dramatique du Canada. Ensuite on est allé le jouer à la fin du festival à St-Jean, Nouveau Brunswick. – Allait suivre ZONE à Montréal et Victoria, Colombie Britannique, où on a tout remporté – et «Chambre à louer» aussi, autre année, autre festival, autres prix.

Au retour de Victoria : Zone, on l’a joué pendant 2 semaines au théâtre à Montréal où le papa de Marcel : Eugène, depuis le quartier Crémazie jusqu’à Sherbrooke et Delorimier, venait en bus et tramway aller-retour pour voir la pièce tous les soirs, tellement il était fier de notre Marcel! Nous formions déjà une belle famille théâtrale.

Marcel : un grand personnage marquant que tu m’as écrit : Florence, un cadeau.

Florence qui est un peu le Québec qui se révolte, qui veut s’émanciper tout comme le simple soldat Joseph Latour.

Bravo pour tes superbes et grandes créations radio, télé, théâtre, tes poèmes. Toi l’éveilleur des ouvriers et des grands Québécois de la Révolution tranquille. (Le tremblement de terre qu’a créé Zone). – - – Maintenant, Marcel, je te vois sur une belle grande étoile en haut, loin, tu brilles. Je t’imagine : accompagné de notre 1er metteur en scène Robert Rivard, de Tit Noir – Hubert Loiselle, de Tarzan – Guy Godin, de Jean-Louis Paris, notre juge de Zone, de mes parents Télé de Florence : Fernande Larivière et Paul Guèvremont, de mes parents de Florence : Comédie Canadienne : Denise Pelletier et Jean Duceppe.

Avec eux, avec toi, sur l’étoile il y a ton papa Eugène, ta maman Juliette et puis tes sœurs et frères Jacqueline, André, Yves, Jean et le petit Michel. Et aussi Paul Blouin et Claude Léveillé qui t’a écrit de si grandes musiques. Je les imagine : ils te regardent et sont tous très émus, très fiers, ils t’embrassent fort tous assis avec toi sur la grande étoile, ils t’attendaient.

Avant que la petite Denise alias Francine de Chambre à louer alias Cigale alias Ciboulette avant qu’elles ne passent toutes «de l’autre côté du mur» dans la «Zone» pour trouver une «chambre à louer» afin de faire le «Bilan» de Suzie et Florence en… Octobre! Avant tout ça il y avait eu celle qui t’aime si fort : «Celle qui faisait entrer le printemps par la fenêtre»._ Avec toute ma tendresse, pour conclure, je veux dédier ce qui suit à Francine Dubé, Mariette Dubé et Bernard Dubé : quelques vers de «Celle qui faisait entrer le printemps par la fenêtre».

Maman, tout à l’heure, j’ai regardé dehors

Et je crois que c’était le printemps

Parce que le ciel était tout bleu tout neuf,

Tout ruisselant de soleil.

Maman, dehors, c’est beau!

C’est nouveau, c’est comme une surprise

Maman, n’est-ce pas que la vie va être belle!

 Et les dernier vers de «Le dimanche et la mer»

 Beaux comme deux anges

Ils se voient pour la première fois

La jeune fille sourit d’un sourire comme

On n’en verra jamais plus

Le garçon sourit d’un sourire

Qui n’existe plus.

C’était peut-être un prélude à l’existence, à la vie de Ciboulette et Tarzan de Zone.

Ciboulette (qui n’a pas été touchée par la police) s’étend sur le corps de Tarzan (qui lui vient d’être tué par la police) : Les derniers mots de Zone :

Tarzan! Dors, mon beau chef, dors mon

beau garçon, coureur de rue et

et sauteur de toits, dors, je veille

sur toi, je suis restées pour

te bercer.

Dors avec mon image

dans ta tête.

Dors, c’est moi Ciboulette,

c’est un peu moi, ta mort

Dors… Tarzan…

Dors Marcel.

Andrée Lachapelle dans Yul 871

Andrée Lachapelle, la magnifique octogénaire, s’est ensuite dirigée vers l’avant de l’église, elle a monté les quelques marches du chœur avec une étonnante légèreté et là, avec son assurance de grande actrice de théâtre, elle  a choisi de parler sans micro, en s’assurant d’abord qu’on l’entendait bien. Mais oui, André, bien mieux qu’avec ces pénibles systèmes sonores de la plupart de nos églises.

Très cher Marcel,

Entre nous, ce fut une amitié sans faille de 64 ans. Au premier coup d’œil, on avait l’impression qu’il était d’une grande timidité. Son regard révélait une telle nostalgie, sans doute cette nostalgie du paradis perdu.

Marcel avait une force physique incroyable; durant les soirées les plus froides d’hiver, il se promenait toujours le manteau et le veston déboutonnés, prêt à affronter les plus grandes tempêtes.

Lorsqu’il a commencé à écrire pour la télévision, plusieurs comédiens sans travail lui demandaient un rôle et toujours Marcel acceptait de créer un personnage pour eux.

La générosité de Marcel était légendaire.

Après chaque représentation de ses pièces, toute l’équipe se retrouvait «Chez son Père», restaurant mythique de l’époque. C’est Marcel qui payait pour des tablées entières. Tous et toutes étaient ses invités. Marcel était un homme de fête. Durant les tournées, il nous accompagnait toujours. Marcel connaissait le Québec par cœur, il voulait nous faire découvrir les plus beaux coins, les plus beaux paysages.

En 53, nous étions plusieurs à Paris, espérant trouver une sorte de liberté : Louis-Georges Carrier, Hubert Aquin, Solange Robert, Robert Gadouas. Je me souviens que Marcel n’y était pas très heureux et moi non plus. La vie était difficile, on se faisait rabrouer chez les marchands pour un terme inexact.

Un jour, alors que j’étais seule à Paris avec mon fils, Marcel me téléphone me demandant de lui prêter de l’argent, il voulait inviter une jeune fille au restaurant. Je lui ai répondu : «Je n’ai pas un sou, je n’ai même pas à manger». Il m’a crié : «J’arrive!». Une heure plus tard, il était là avec des sacs remplis de nourriture. Il avait fait le tour de la Cité universitaire pour emprunter de l’argent aux étudiants. À partir de ce moment, il a été mon protecteur, il veillait à ce que je ne manque de rien.

Marcel, tu es devenu un grand auteur de théâtre et de télévision par ton talent et ta force de travail, tu n’as jamais rien demandé.

En 70, lorsque la maladie t’a scié en deux, tu as choisi de te soigner et de te battre jusqu’au bout. Et dieu sait que la bataille fut longue et difficile, mais pas une plainte.

Je n’ai jamais senti d’amertume ni de jalousie ni de rancœur face au succès des autres. La dignité, ta grande dignité, toujours l’élévation de l’esprit.

Lorsque tu as reçu à Québec le prix Athanase David, nous avons eu le bonheur et le soulagement de voir à côté de toi une très jeune fille, belle à couper le souffle, Francine! Merveilleuse Francine qui de plus est infirmière. Ma belle Francine, tu es le plus beau cadeau que Marcel a reçu dans sa vie.

Je terminerai par cette phrase de Romain Gary que j’avais prononcée pour toi à ton hommage sur la montagne. «La vie est une course à relais où chacun avant de tomber doit porter plus loin le flambeau de la dignité humaine.»

 

Andrée, sous les applaudissements, est redescendue du chœur, s’est arrêtée au cercueil qu’elle a embrassé longuement, puis a regagné son banc en croisant Louise Marleau qui parlait en dernier.

Louise Marleau dans La Femme de l'hôtel

 

Louise avait choisi de lire un long poème de Marcel Dubé, tiré du livre Poèmes de Sable que celui-ci lui a dédicacé en 1975. Louise m’a prêté ce livre, qui vit maintenant chez elle dans une jolie reliure de cuir avec la dédicace de Marcel, comme une déclaration d’amour ou peut-être comme l’aveu d’une grande déception…

Dédicace de Marcel Dubé à Louise Marleau

Ce livre, c’était une promesse que Marcel avait faite à Louise, onze ans auparavant. Il le raconte en préface :

«C’était le jour de la Fête du travail, en septembre 1964. Les gens rentraient de la campagne ou du bord de la mer, à la ville, tandis que j’allais en sens inverse. Je roulais dans le Maine en direction de Kennebunk. C’était un heureux moment où jeme considérais comme un homme libre. Il y eut plusieurs de ces moments dans ma vie.»

«Une très jeune fille m’ac-compagnait. Ou plutôt pour respecter davantage la vérité, je l’accompagnais. Car elle avait une affaire à régler à Kennebunk City et c’était le but de notre voyage» (…) «Un après-midi, nous étions assis sur le sable à regarder la mer user inlassablement ses rivages au soleil. Et nous étions seuls. Et tout cela nous appartenait, nos seuls yeux étaient maîtres de ce coin d’océan. Parfois, une troupe de jeunes cavaliers passait au galop sur la grève durcie par le recul de la marée. Ils avaient la chevelure au vent, filaient comme le vent et disparaissaient aussi vite que le vent, laissant derrière eux des empreintes bien dessinés de sabots dans le sable.»

«Je tournais les yeux du côté de la jeune fille qui était ma compagne et m’aperçus qu’elle ne suivait plus le spectacle et que sa pensée était ailleurs. Sa pensée, souvent, devançait le temps ou faisait des retours dans un passé qui ne m’appartenait guère.»

«Distraitement donc, penchée vers le sol, elle écrivait des choses dans le sable. J’aurais bien aimé savoir de quoi il s’agissait mais, dès qu’elle se rendit compte que je l’observais, elle balaya tout et il ne resta plus un mot de ce qu’elle avait tenté de dire ou d’exprimer.

«Je lui demandai alors si je pouvais connaître ses pensées et vivement elle répondit : ‘Non, jamais!’» (…) «Je lui dls que si je ne pouvais apprendre son secret, j’essaierais tout de même de le deviner en écrivant un livre qui porterait comme titre Poèmes de Sable et à travers lequel je me servirais de toute mon intuition pour en arriver à percevoir son message, à déchiffrer le ‘poème de sable’ qu’elle venait d’annhiler à tout jamais du revers de la main.»

(…) «Voilà! Le livre est écrit. J’ai tenu ma promesse. Mais son secret, l’ai-je deviné? » (…)

C’est sur son lit d’hôpital, à l’Hôtel-Dieu de Montréal, le 7 novembre 1974, que Marcel Dubé a terminé le livre qui remplissait la promesse faite à la jeune fille, à Kennebunk, Louise Marleau.

C’est de cette promesse tenue que Louise a lu, devant l’assemblée, ce long poème dont je ne publie qu’un extrait.

Après deux longs jours

       griffés de pluie jusqu’aux os

Après ces folles heures d’évasion

       éperdue dans la nuit

Après ces temps si froids

       que nous parlions déjà d’hiver

Et je que je fus surpris à découvert

Et que je t’ai cherchée

       parmi les ruines

Et je t’ai trouvée

       dans les décombres

Parmi les fleurs givréees

Des cimetières de Londres

Dans les abris troués

       d’anciens obus

Sous les ponts déchirés

       de ta vengeance

Repliée sur soi-même

Chargée de violence

       et d ‘ongles brisés

Rongeant les freins

       de ta culpabilité

Et c’est pour toi

Pour l’eau de tes paupières

Pour ta pensée que je retiens

Pour le myosotis

       de tes prières

Pour l’appui du chemin

Pour l’amour que tu contiens

C’est pour toi pour ta seule

       délivrance

Que je mendie ton rêve

       étoilé d’étonnement

Que je moule ta main d’enfant

       dans mes doigts tremblants

Que j’emprisonne

       tes hanches

Que je tresse une vigne

       à même ta chevelure

       comme on fait le dimanche

       aux fêtes de l’enfance

Que j’accorde mon souffle

       et mon chant

À ta marche hésitante

Que je bois à tes larmes

Comme on boit aux prairies

Le miel des trèfles blancs

Des salsifis pourprés

Et des herbes odorantes

Voilà

Voilà une fois de plus

La vie dans la soie

       des beaux jours

Et c’est pour toi

Et c’est pour toi seule

Petite âme chimérique

Appuyée à mon cœur

       comme une tendresse de nulle part

Pressante et sans amarre

C’est pour toi jaillie

       comme un nénuphar

À fleur d’eau de ma

       conscience

 

(extrait de Londres, un des Poèmes de Sable, commencé à Londres en 1971, et publié chez Leméac, 1974)

 

 

 

 

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2 commentaires

  1. Jean Royer dit :

    Merci, Claude. Un beau texte digne de Marcel. Ses Poèmes de sable composent un très beau livre.

    Un problème de santé m’a empêché d’être aux funérailles, mais j’essaierai d’être présent au TNM.

    Jean Royer

  2. Suzanne Valery dit :

    QUEL POÈTE …HEUREUSE DE SAVOIR ET DE LIRE TANT DE BELLES CHOSES…..TU TE MÉRITES ET NUL NE POURRA T’ENLEVER CES CHANCES QUE TU A EU DE VIVRE ET D’ÊTRE AIMER.

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