LE NUMÉRIQUE: LA GUERRE EST FINIE.

- 3 mai 2014

Vision apocalyptique de Blumenfeld

«Le numérique est un colosse aux pieds d’argile. Ses faiblesses sont identifiées.» Pour lire l’intégralité du démoralisant article de Samuel Blumenfeld, du journal Le Monde, daté du 17 avril dernier, cliquez sur le lien suivant: http://bit.ly/1fTKziI

et vous comprendrez mieux ma réaction, moi qui, avec Marie-José Raymond, sommes responsables d’Éléphant, mémoire du cinéma québécois, depuis le début de son existence. Note: les films de la collection Éléphant sont disponibles sur illico, mais sont aussi depuis le 15 avril, en location sur iTunes Canada, iTunes France et dans les autres pays d’Europe, d’Afrique et du Moyen-Orient dont une des langues officielles est soit l’anglais, soit le français.

Lettre à Sam Blumenfeld

Cher Sam,

Votre article intitulé, Le 7e art va-t-il perdre la mémoire? paru dans Le Monde du 17 avril, aurait pu avoir sur mon moral un effet dévastateur qui aurait pu tourmenter votre conscience jusqu’à la fin de vos jours, m’eussiez-vous connu. En effet, imaginez-vous que deux jours plus tôt, à Paris même, au Club 13, nous faisions la projection d’un DCP du film québécois Les bons débarras, à l’occasion du lancement sur iTunes France et dans plusieurs autres pays, de la Collection Éléphant, un répertoire de longs métrages québécois, numérisés, restaurés et rendus accessibles grâce à Éléphant, mémoire du cinéma québécois. Pour avoir accès à ces films sur iTunes, il suffit de cliquer:

www.itunes.fr/filmselephant Logo El

Depuis ses débuts, il y a cinq ans et demi, Éléphant a numérisé et restauré près de 250 films et nous poursuivons notre travail, il en reste 950! Le Québec est donc en voie de devenir le premier pays au monde dont le répertoire de longs métrages de fiction aura été numérisé et restauré – il faut préciser que le Québec n’a commencé à produire qu’au milieu des années 40.  Numérisés et restaurés à grands frais, grâce à la maganimité de notre mécène, Québecor, et à la vision de Pierre Karl Péladeau. Cette tâche gigantesque n’a jusqu’ici pas coûté un traitre sou à l’État.

Votre article et un autre dans les Cahiers du cinéma, le numéro d’avril dernier, font indirectement ou directement état de l’existence de deux camps dans le monde du cinéma: l’argentique et le numérique, deux camps bien retranchés sur leurs positions, comme si c’était la guerre, mais…

La guerre est finie.

La guerre est finie parce que dans le camp de l’argentique, il reste peut-être encore quelques rares combattants, mais très affaiblis et surtout, sans munitions et sans espoir de ravitaillement. Qu’on le regrette ou non, le numérique a gagné. Un peu par défaut, je le concède, mais il faut se rendre à l’évidence. Kodak qui produisait auparavant environ 12 milliards de pieds de pellicule par an, n’en produit même plus 1 milliard. Fuji a fermé sa boutique pellicule depuis un bon moment et Agfa râle, agonisante. La pellicule couleur est en voie d’extinction. Le n&b dont on risque d’avoir davantage besoin – selon des développements en cours et toujours problématiques visant la pérennité du numérique – est un cas à part, sa fabrication et son développement ne comportant pas de gros problèmes.

Nostalgie.

Oui, j’éprouve une certaine nostalgie de ce waterloo argentique. Je suis dans le cinéma depuis soixante ans, j’ai appris à tourner, à monter et à réaliser. Avec de l’argentique. Je me souviens encore de l’odeur euphorisante de la colle alors qu’on grattait légèrement l’émulsion à la coupe, qu’on y étendait la colle avec l’habileté d’une manucure et qu’on assemblait les plans sélectionnés un après l’autre sur la colleuse chauffante. Puis on a gradué au scotch avec la colleuse italienne. Déjà on retranchait de l’atmosphère les effluves de la colle, mais il subsistait tout de même le parfum de la pellicule image et celui moins odoriférant de la pellicule magnétique. Ah l’odeur de l’argentique! Par curiosité, je viens d’aller ouvrir le zipper de ma chambre noire portable, dans laquelle il n’est pas entré de pellicule depuis presque quinze ans, eh bien il s’en dégage encore une fragrance d’argentique. Comme ne disparaissent jamais les odeurs d’aromates des tissus millénaires provenant par exemple des tombes d’Amérique du sud – j’en ai humés qui dataient de 3 mille ans av. J.-C. Juste pour le souvenr, un autre reniflement dans mon sac noir antédiluvien.

Bien finie l’époque où l’on cherchait par tous les moyens à enrayer le bruit du défilement de la pelloche dans la caméra. Finie aussi l’époque du claquement de celle-ci sur la Moviola ou de son défilement plus discret sur les tables horizontales comme la Steenbeck. Plus rien! Pas le moindre son, ni le moindre mouvement. Peut-on même encore logiquement dire: je «tourne» un film? puisqu’il n’y a plus rien qui bouge, que c’est le calme sépulcral.

Les signes cabalistiques qui constituent désormais l’image numérique migrent maintenant de la caméra, au montage, à l’étalonnage et jusqu’au DCP de projection sans jamais perdre leur qualité d’origine. Terminées, les angoisses de la détérioration de l’argentique d’une génération à l’autre. Le numérique ne se défigure pas et il résiste à PRESQUE tout, TEMPORAIREMENT. Tandis que la copie de projection d’un film se salissait et se rayait inexorablement après une soixantaine de passages dans le projecteur, le DCP, lui,  est quasiment indestructible dans son boitier métallique plus petit qu’une boite de dix-huit macarons de chez Ladurée.

S’il n’y avait pas cette incertitude de l’avenir, le numérique ce serait le paradis. Les caméras «tournent» maintenant dans un silence presque sinistre, leurs menus variés offrent aux directeurs-photo une boite à outils plus souple et plus généreuse que celle de l’univers argentique et les choix artistiques en post-production (étalonnage, effets spéciaux, etc.) se multiplient plus vite que des lapins.

L’éternité.

Jusqu’ici, mon cher Sam, nous sommes sans doute d’accord sur beaucoup de points, mais où nous allons diverger c’est sur cette question des «pieds d’argile» de notre colosse numérique.

Vous fondez la meilleure part de votre argumentation sur le rapport «The Digital Dilemma», publié en 2007 par l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences. Je l’ai lu aussi, dès sa sortie, au moment où nous élaborions avec Technicolor un protocole technique en vue de la numérisation et de la restauration de la totalité du patrimoine québécois des longs métrages (environ 1200 films).  Ce rapport date quand même de sept ans et il a été rédigé en bonne partie par de féroces combattants de l’argentique qui croyaient sans doute freiner la montée de la révolution numérique. En vain. Le numérique présentait beaucoup d’avantages techniques et artistiques et, surtout, il devenait incontournable sur le plan économique. L’argument massue, vous le décrivez vous même, Sam: «…une économie considérable sur les tirages de copies (90 euros pour une copie numérique contre 1 500 euros pour son équivalent en 35 mm)».  Bon, vous avez omis le coût du DCP initial, entre 3 et 4 000 euros.

Pour les producteurs ou les distributeurs, véritables sensitives devant toute dépense, c’était irrésistible, leur demander de penser aussi à la conservation et à l’avenir? Ne rêvons pas. Quant aux créateurs, ils ne sont pas nombreux à penser à l’avenir, préoccupés qu’ils sont par les difficultés grandissantes à monter des productions. Il y a quelques exceptions. Michel Brault (décédé l’an dernier), un copain réalisateur, avec qui je ré-étalonnais son film primé à Cannes, en 1974, Les ordres que nous venions de numériser, s’est tout à coup écrié dans un pathétique élan d’enthousiasme: «Claude, réalises-tu que nous travaillons pour l’éternité!».

Je n’ai pas osé le détromper, d’autant qu’il y avait, selon moi, quelque chose de vrai dans cette affirmation. Primo, grâce à la numérisation, nous sortions Les ordres des limbes de la Cinémathèque québécoise où il dormait; il pourrait de nouveau être accessible et secondo, je ne doute pas un instant – à l’instar de Serge Bromberg de Lobster Films que vous citez – qu’une solution sera trouvée pour assurer la pérennité du numérique.

Cannes Classics.

Même si le numérique ne jouit pas encore de la grâce éternelle de la fameuse grotte de Lascaux, il faut bien dire qu’en attendant ce miracle de la science, la numérisation des films anciens permet de remettre ceux-ci en circulation de manière beaucoup plus démocratique que les cinémathèques du monde dont le matériel est le plus souvent réservé aux aficionados qui, de surcroît, ont la chance d’habiter près de l’une d’elles et d’être là au jour et à l’heure où l’on projette le film qu’ils aimeraient voir. S’il n’y avait pas la numérisation, il ne pourrait pas, par exemple, exister de Cannes Classics, cette formidable sélection commencée il y a dix ans. Comme l’explique son communiqué de presse: (…) Le Festival de Cannes a créé Cannes Classics, une sélection qui permet d’afficher le travail de valorisation du patrimoine effectué par les sociétés de production, les ayants droits, les cinémathèque ou les archives nationales à travers le monde.) Et le communiqué de mentionner ensuite: «Pour la première fois, qu’on le déplore ou qu’on le célèbre, aucune copie 35mm ne sera projetée à Cannes Classics».

Éléphant à Cannes Classics.

Jean-Claude LauzonEt pour la première un film numérisé et restauré par Éléphant a été sélectionné officiellement pour Cannes Classics dont l’invitée d’honneur, cette année, est l’actrice Sophia Loren. C’est le deuxième et dernier film de Jean-Claude Lauzon, Léolo, qui a été sélectionné. Ce choix confirme l’importance que prend Éléphant dans l’histoire de notre cinéma et souligne la générosité de Quebecor, et la vision de Pierre Karl Péladeau qui nous ont demandé, il y six ans, de mettre cette vaste opération sur pied.

Nous ne sommes pas seuls au monde.

Pour l’instant, les films restaurés par Éléphant sont sauvegardés sur des bandes LTO et nous avons déjà commencé les migrations nécessaires à leur survie.

S’il n’y avait que le cinéma dont il faille assurer la pérennité numérique, j’admets que ce serait inquiétant, mais c’est le monde entier qui est numérique: les gouvernements, les systèmes financiers, la médecine, etc. et pour tous ces domaines il faut trouver une solution. La lourdeur des images, bien sûr, cause un problème supplémentaire.

Les recherches sont en cours un peu partout dans le monde. Une compagnie d’Oslo, en Norvège, est sur une piste intéressante en utilisant de la simple pellicule noir et blanc comme support de données. D’autres chercheurs, plus intrépides, louchent carrément vers les cellules humaines considérant la somme énorme d’informations contenue dans l’ADN. Qui sait, les futurs gradués des écoles de cinéma devront-ils avant de commencer leur carrière à la réalisation sacrifier quelques cellules de leur propre corps pour conserver les données des œuvres qu’ils créeront. Cela risque de modifier singulièrement l’allure des cinémathèques de l’avenir.

C’est de la prospective, mais au vu des progrès techniques de l’humanité, ce n’est pas du tout farfelu. Méliès avait imaginé un voyage dans la lune, ne réalisant certes pas que durant le même siècle des hommes le feraient, ce voyage.

Claude Gagnon, vice-président de Technicolor (content solutions and industry relations) avec qui nous travaillons est optimiste lui aussi, comme Bromberg. Des solutions pérennes sont en vue. D’ici là, la préservation du numérique est coûteuse et préoccupante.

Le dilemme n’est pas nouveau. Le numérique a gagné la guerre, mais il doit maintenant trouver comment utiliser sa victoire.

«Par un étrange paradoxe, c’est au moment où nous pensons laisser le plus de traces, grâce à des technologies sophistiquées, que nous pourrions en laisser le moins», écrivez-vous, Sam. Je ne sais pas si j’aurai réussi à vous rassurer un peu que des solutions seront trouvées, que le numérique laissera des traces, peut-être trop de traces et qu’il faudra comme vous le laissez présager: affronter aussi les affres du tri….

Mais qui triera? Cette question-là est troublante aussi, mon cher Sam.

Claude Fournier

 

Catégories: Cinéma

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