La mémoire du cœur !

- 6 janvier 2010

Cette mémoire qui remue les sentiments.

L’année qui vient de se terminer aura été la première de l’existence de ce nouveau venu dans notre univers culturel, Éléphant, mémoire du cinéma québécois. Cet audacieux projet dont l’ambition est de numériser en haute définition notre patrimoine cinématographique, de le restaurer – lorsqu’il le faut – et de le rendre accessible est en train de développer tous les mécanismes utiles de mémoire qui lui permettent de faire revivre le passé.

Tandis qu’à travers l’inextricable taillis des droits et des embûches techniques, véritable maquis, Éléphant emmagasinait durant cette année une cinquantaine de films pour la vidéo sur demande d’Illico, il n’a pas manqué aussi de cultiver sa mémoire du cœur. Éléphant a organisé ou participé à trois grandes affaires de sentiments.

Au moins d’août 2009, dans le cadre du Festival des Films du Monde, Kamouraska, la version intégrale du film de Claude Jutra, dans une nouvelle restauration et numérisée en haute définition, a été projetée au cinéma Impérial, à Montréal, une première mondiale. La Cinémathèque québécoise avait procédé, il y a quelques années, à une première restauration, mais là – avec les nouvelles technologies – Éléphant est allé beaucoup plus loin. Nouvelle version que j’ai supervisée, secondé par Michel Brault, le directeur-photo de ce fim, une coproduction des années 70 avec la France, d’après le roman célèbre d’Anne Hébert, et dontJutra sur le plateau de Kamouraska Claude Jutra avait complètement remanié le montage, dix ans plus tard, peu de temps avant de fausser compagnie à l’alzheimer.

La sublime salle de l’Impérial, pleine à craquer. Une introduction sentie de Serge Losique pour souligner la générosité de Pierre Karl Péladeau et de Quebecor dans cette vaste entreprise de restauration et de diffusion du patrimoine cinématographique québécois ;  surtout la présence de Geneviève Bujold, vedette de Kamouraska, venue expressément de Malibu pour cette occasion unique. Geneviève, quarante ans après ce tournage, toujours aussi magnifique, aussi implacablement intelligente, endurante et pourtant d’apparence si fragile. Geneviève, l’égérie, insaisissable, mystérieuse, avec sa chevelure soyeuse, lys éclos aux pétales d’ivoire. L’émotion remplit la salle où ont pris place des acteurs et des techniciens du film qui sont toujours là, des décennies après un tournage que la plupart qualifient encore d’«épique». Et il y a le Dr Michel Jutras, frère cadet de Claude, venu de l’Abitibi avec sa femme; ils voient cette intégrale pour la première fois. Et avec quel émoi.

Geneviève Bujold incarnant Élisabeth

Trois heures d’une projection impeccable. Le talent de Geneviève Bujold, comme celui de Philippe Léotard et Richard Jordan, clouent tout le monde à son fauteuil. Personne n’en bougera, ni l’exubérant maire Labeaume de Québec, ni même Julie Snyder qui résistera aux étincellements occasionnels du Blackberry sur ses genoux.

Quel ravissement cette version intégrale de Kamouraska (courez vite vers Éléphant, Illico 900). Pour Marie-José Raymond, à plusieurs égards, ce film est au Québec ce que Le Guépard de Visconti est à la Sicile. Étranges similitudes en effet entre les combats pour l’honneur du prince de Salina et ceux du seigneur de Kamouraska, dans des lieux pourtant si différents: la chaleur moite de la Sicile, les froidures du Québec.

Étonnant! on a classé Mon oncle Antoine comme l’un des meilleurs films canadiens alors qu’il ne supporte absolument pas la comparaison avec Kamouraska, une œuvre bien plus dense, plus achevée, mille fois mieux interprétée, de loin la plus grande réussite de Claude Jutra. Des lumières remarquables par Michel Brault ; les décors et les costumes de François Barbeau, un sommet ! Et il faut signaler que pour cette version, Jutra avait commandé une nouvelle musique à André Gagnon. Tellement plus romanesque, mieux adaptée que celle composée par Maurice Leroux pour la version originale.

Autre moment Éléphant rempli d’émotion, la projection de Bonheur d’Occasion à la maison de la culture Marie-Uguay, le 27 septembre, pour marquer le centième anniversaire de naissance de Gabrielle Roy, l’auteur du roman que j’ai adapté pour le cinéma avec Marie-José Raymond. Une autre salle comble, émaillée de citoyens du vieux Saint-Henri, celui qu’a dépeint la romancière.La Florentine de Mireille Deyglun

Impeccable projection, en blu-ray cette fois, (à l’Impérial, Kamouraska avait été projeté directement à partir d’un disque dur) en présence de la vedette du film, Mireille Deyglun (son premier rôle au cinéma). Cette dernière comme Marie-José, productrice et co-scénariste, et moi, scénariste et réalisateur, avons répondu une heure durant, après le film, aux questions de l’assistance. Comme nous étions fiers d’avoir participé à cette adaptation du roman, tournée en 1982 ! Déjà vingt-sept ans.

Éléphant devait encore, avant la fin de l’année, remuer beaucoup de sentiments. Une projection spéciale, au Festival du nouveau cinéma, le 15 octobre, de La tête de Normande St-Onge, en souvenir de l’acteur Raynald Bouchard, co-vedette de ce film de Gilles Carle avec Carole Laure, Raynald qui était disparu précipitamment quelques mois auparavant. Projection à l’Ex-Centris, en HD Cam du film numérisé et restauré grâce à Éléphant.

Raynald Bouchard avec Carole LaureCette projection d’un des plus émouvants films de Gilles a fait revivre les dons d’acteur si particuliers de Raynald : sa sensibilité, son intemporalité, sa finesse, sa gestique éthéréenne. (Ces mêmes dons, il les manifestait de manière éclatante dans son Bozo de la série Félix Leclerc dont le public a été détourné par d’odieuses déclarations.)

Ces trois moments de l’année qui vient de se terminer démontrent les qualités exeptionnelles que développe notre Éléphant en grandissant . Certes! il a de la mémoire, comme tous ses congénères, mais il a aussi la mémoire du cœur, celle qui fait dire  à Proust :

« J’ai tout de même vu de belles choses dans ma vie. »

Catégories: Cinéma

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