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JEAN-VINCENT FOURNIER

- 15 août 2017

Le blogue indésiré.

Tous ces souvenirs – surtout radieux -  que j’ai de lui, voilà que le destin a voulu qu’ils deviennent une sorte de nécro que je n’aurais  jamais souhaité écrire. Octogénaire avancé, il me semble en effet très anormal de parler aujourd’hui d’un très cher neveu disparu, comme, il y a plus de dix ans, le destin (lui encore) avait  voulu que j’écrive à propos de deux petits-enfants de six et onze ans, les nôtres, qui avient péri avec deux autres personnes dans le brutal incendie d’une maison de Petite-Rivière-Saint-François.

Qui était Jean-Vincent?

À huit ans, beau comme un cœur avec ses yeux émeraude, son sourire de fleur épanouie et sa démarche gracieuse, il n’eût aucun rival lorsque nous cherchâmes un garçon de cet âge pour jouer l’enfant du couple Mercure et Sabourin, dans Deux Femmes en Or. Il était si parfait qu’on ne prît pas la peine de donner au personnage un autre prénom que le sien : Vincent. Nous ne l’avons jamais prénommé autrement bien que lui et sa famille l’ont toujours appelé Jean-Vincent.

À voir évoluer cet enfant lumineux, qui aurait imaginé que de grandes ombres avaient déjà marqué sa vie. Pourtant. L’année auparavant, son frère ainé Pierre-Sylvain, 11 ans, et lui avaient perdu tragiquement leur mère (Monique Couture) qui laissait aussi dans le deuil mon frère Jean-Pierre. Jean-Pierre au DevoirChoqué, celui-ci quitta alors son poste de correspondant parle-mentaire à Ottawa (Le Devoir) et partit à Paris avec les garçons pour un séjour indéterminé.

Il se retrouvera ensuite en Tchécosloquie, mais juste au moment où les cinq pays du pacte de Varsovie mettaient brutalement fin au «Printemps de Prague».  Coïncé quelque part dans la ville par les enva-hisseurs, il réusissait à faire parvenir au Québec des récits de journaliste vécus de près. Mon frère Jean-Pierre a toujours été calme, retenu, mesuré (c’est le plus discret de la fratrie!) mais c’est aussi un malin. Il s’extirpa assez habilement de Prague et, quelques semaines plus tard, il était de retour à Montréal avec les garçons.

Des garçons qui devaient bien revenir à l’école. Mais il fallait les voir les petits chéris ! Même à l’apogée de la célébrité des Beatles, leurs tignasses leur interdisaient l’entrée de toute école, publique ou privée. Et fâcheuse obstination, ils refusaient net de se rendre chez un barbier. C’est alors qu’intervînt Marie-José, ma nouvelle blonde. Elle les convaincra de la laisser les tondre. Le plancher de la cuisine fut bientôt couvert de plumes, mais les deux coqs avaient retrouvé des crêtes d’enfants sages et de bonne famille.

C’est cette jolie coiffure que porte Vincent dans ces extraits de Deux femmes en or tourné au début de 1968. https://youtu.be/OBnBlYxu6ds

Ces débuts dans un film qui est demeuré pendant des décennies le plus gros succès de boxoffice du cinéma québécois n’auront pas orienté Vincent vers la comédie (bien que IMDB le recense dans quelques autres petits rôles) mais ils l’ont sûrement influencé à demeurer dans ce milieu.

C’est vers la fin de 1978 qu’il fait son apparition sur les plateaux de tournage après avoir été une des premières recrues de Katimavik, le programme de «domestication» de la jeunesse mis sur pied par Jacques Hébert, l’année auparavant.

Vincent l’accessoiriste.

Hotel New Hampshire, Foster, Vincent, Kinski et ice

Frais émoulu de ce goulag, Vincent fut tout de suite au travail sur l’un de nos films : Cops And Other Lovers/Les chiens chauds, où il devint l’assistant de Jacques Chamberland – maintenant disparu – un des meilleurs accessoiristes de plateau que notre industrie ait connu. Pendant plusieurs années, ils formeront le duo d’accessoiristes le plus recherché, les Laurel et Hardy des plateaux. «Laurel» Chamberland, avec son air morne et ses cheveux jaunasses aplatis sur la tête en herbe fanée, restait silieucieusement aux aguets de toute demande : un ange tutélaire glissant sur le plateau; «Hardy» Fournier, lui, était le contrepoint parfait : efficace lui aussi, mais flamboyant, rieur, l’air de ne jamais rien prendre au sérieux. Et atout indispensable, Hardy parlait anglais à la perfection, ce qui permettait maintenant à l’unilingue Laurel d’accepter de gros contrats sur des films américains. Tout en poursuivant leur travail sur de «gros» films québécois comme Bonheur d’occasion et Les tisserands du pouvoir! Laurel et Hardy firent fonctionner les plateaux d’œuvres comme Hôtel New Hamshire, Atlantic City, My Dinner with André, Joshua Then and Now, etc.

Le commandement : «It’s a wrap!» était à peine donné par le premier assistant-réalisateur que Vincent devait souvent commencer à développer d’autres talents. Des rendez-vous galants! Avec qui? Mais avec les fines fleurs de la distribution! Les Jodie Foster, les Susan Sarandon, les Nastassja Kinski. Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec le cinéma, la tâche habituelle d’un accessoiriste de plateau, une pipe allumée, un téléphone qui sonne, un verre de champagne dont le niveau ne bougera pas durant toutes les prises d’une même scène, cela dut-il durer quelques heures! L’accessoiriste doit aussi s’assurer que l’acteur ou l’actrice sache manipuler les accessoires de son jeu : peler des pommes de terre de la façon dont le souhaite le ou la réal.(cf : Chantal Akerman : Jeanne Dielman http://bit.ly/2uB8Mgd ) Ou encore, l’accessoiriste doit jouer au cantonnier en s’assurant que le sentier rocheux que doivent escalader les acteurs soit net de tout achoppement (cf : Denis Villeneuve : Un 32 août sur terre ) https://youtu.be/9huAoaj-nxo ). Les accessoiristes se retrouvent ainsi au service de la  réalisation, mais aussi très près des acteurs et des actrices. Et il y a évidemment des manières plus ou moins galantes de montrer le maniement des accessoires, une façon plus ou moins charmante d’allumer une clope pour l’actrice… Vincent accomplissait ces humbles petites tâches avec tant de discrétion et de gentillesse que les vedettes en restaient… charmées.

Vincent le scénariste.

Paris, j'arriveAutour de 1988, Vincent – piqué par je ne sais quelle mouche – fait ses adieux aux plateaux de tournage et migre à Paris où il vire à l’autre extrémité de la production : il deviendra «script-doctor» et ensuite scénariste. Accessoiriste, il a déjà lu des dizaines de scénarios, été témoin de beaucoup d’aléas de tournage, alors pourquoi pas fignoler des scénarios? Ce qu’il a fait avec succès depuis son installation là-bas et surtout en anglais; il n’y a qu’à voir la liste des séries de télévision et des films auxquels il a collaboré sur IMDB http://imdb.to/2vz7ejX

À Paris, il rencontre Anne (Molfessis), une architecte aux yeux encore plus émeraude que les siens, vive et intelligente elle aussi. C’est tout de suite scellé entre eux deux et, depuis, pour reprendre les mots de George Sand dans La mare au diable  : «quoiqu’il fût d’un caractère impétueux et enjoué, il n’avait ri ni folâtré avec aucune autre». Enfin! qu’on sache!Anne et Vincent

Vincent mari et père.

Tout en faisant leur petit bonhomme de chemin d’architecte et de scénariste, Anne et Vincent firent aussi deux petits bonhommes. On donna le prénom de Jules à l’ainé, en souvenir du grand écrivain et journaliste québécois du début du siècle dernier : Jules Fournier. Osmose? Le «Jules» d’Anne et Vincent a maintenant vingt-cinq ans, c’est déjà un «vieux» gradué de Sciences Po et de HEC Paris. Il travaille présentement à Londres pour Google. Et il écrit. Il a collaboré avec Alain Minc pour sa bio de Mirabeau : Mirabeau criait si fort que Versailles eut peur (Grasset). Mais surtout, il a co-écrit avec Michel Rocard, qui était devenu son mentor :  Suicide de l’Occident, suicide de l’humanité ? (Flammarion, 2015). Félix, JulesLe même éditeur vient de commander à Jules de prendre la direction d’un livre-hommage à l’illustre ancien premier ministre et homme d’État français. Lorsqu’il avait vingt ans et qu’on demandait à Jules ce qu’il souhaitait faire plus tard, il répondait sans sourciller : «Devenir président de la France! Pour le moment cepen-dant, la vie politique de cet ancien membre désilusionné du PS,  est en jachère.

Félix, lui, n’a que seize ans. Il aurait déjà choisi, me dit-on,  de faire sa médecine. En attendant, il triomphe au foot.

Vincent disparu.

La médecine! Félix vient tragiquement de voir ça de si près. En effet, le soir du 15 juillet dernier, son père Vincent qui était en vacances avec lui et Anne à l’hôtel Les Roches Blanches, à Cassis, a glissé accidentellement d’un promontoire rocheux où il pêchait avec des cousins. Il est tombé quelques mètres plus bas sur une terrasse de béton, se fracassant le crâne. Transporté d’urgence dans un hôpital de Marseille, toutes les manœuvres médicales seront demeurées vaines, il n’est jamais sorti du coma et il est mort une semaine plus tard. Jean-Vincent Fournier venait d’avoir cinquante-sept ans.Dernière photo de Jean-Vincent

Il laisse dans le deuil sa femme, Anne Molfessis, ses fils Jules et Félix, son frère Pierre-Sylvain (Suzanne Aubin), une demie-sœur, Hanlim, son père Jean-Pierre, sa belle-mère Selma Bryant et toute la ribambelle du clan Fournier : des oncles, des tantes, des cousins, cousines.

Tous sous le choc, et endeuillés.

«La vie doit continuer, c’est le message

incompréhensible que nous portons en nous.»

(Edgar Morin)