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NOËL, IL Y A 80 ANS

- 27 décembre 2016

La lucarne du Star

À Noël 1936, j’avais cinq ans demi, je croyais évidemment au Père Noël. Mon frère jumeau y croyait lui aussi (il n’était pas plus avancé que moi). Nous habitions au-dessus de la boutique de mon grand-père Louis-Joseph Fournier, un des hauts lieux de Waterloo puisque tout ce qu’il y avait de cultivateurs autour venaient y faire réparer les harnais de leurs chevaux, traînant des heures, les pieds sur la bavette de la fournaise au charbon, tandis qu’ils attendaient les réparations en fumant et rabâchant de tous les potins de la paroisse.

C’est à juste titre que j’écris un «haut lieu» car c’est également chez mon grand-père que s’amenait souvent de Valcourt Joseph-Armand Bombardier Le neandertal du skidooavec un drôle d’engin, sorte de traîneau à moteur propulsé par une grosse hélice d’avion, le néandertalien du skidoo. Ce que Louis-Joseph fabriquait pour Joseph-Armand restait toujours quelque chose de mystérieux que ce dernier sortait à plusieurs reprises ajuster quelque part sur son engin, garé en général dans un banc de neige afin que démonstration soit assurée de son adaptabilité aux pires conditions hivernales.

Le grand-père Louis-Joseph (Photo Michel Brault)Mon grand-père vendait aussi de la peinture, des chaussures, des bottes et des botterlos, des cigarettes, du tabac en feuilles et des bonbons. Donc, habiter au-dessus de ce commerce nous conférait automatiquement une notoriété que nous avons tout de suite perdue, quelques années plus tard, lorsque nous déménageâmes sur la rue Saint-Joseph.

Ce Noël 1936, cependant, resterait mémorable. Car cette nuit-là, le Père Noël y était allé fort, plus fort qu’à l’accoutumée puisque, en général, il ne laissait que des oranges dans nos chaussettes et quelques jouets souvent moins intéressants que les outils avec lesquels notre grand-père nous laissait nous amuser dans sa boutique. Non, ce matin-là, il y avait des patins CCM pour Guy et moi, sous l’arbre, et une enveloppe mystérieuse contenant une note que nous n’arrivions pas à déchiffrer, nous qui comprenions pourtant les «comics» à l’avant-dernière page des journaux. Tout ce que nous arrivions à interpréter de la note, c’était le mot STAR; facile, car on y avait tracé aussi le dessin d’une étoile. Pour le reste, nous devrions attendre qu’un des parents se lève et tuer le temps à lacer et relacer les patins, un peu grands peut-être puisque, de toute évidence, le Père Noël espérait qu’ils durent au moins deux ou trois hivers.

L’incompréhensible note

Eh bien, la note contenait une invitation, pour l’après-midi même de Noël, au cinéma Star où l’on projetait le dernier film de Shirley Temple : The Littlest RebelThe Littlest Rebel. http://bit.ly/2hpkX98 Mais ce n’était pas tout : maman nous expliqua que son frère, l’oncle Eugène Gagné, qui venait d’acquérir ce cinéma avait ouvert une lucarne, derrière la caisse tenue par notre tante Lucienne, par laquelle nous pourrions Guy et moi voir tous les films que nous souhaiterions – même si les enfants n’étaient pas admis dans les cinémas. Des films approuvés évidemment par nos parents.

Cet après-midi de Noël 1936, même si nous aurions pu nous asseoir dans la salle, nous préférâmes regarder le film par cette lucarne, juste assez grande pour embrasser l’écran et donner l’illusion qu’il n’y  avait au monde que nous et Shirley Temple qui irait intercéder auprès du président Lincoln afin qu’il gracie son père, un officier rebelle de la révolution américaine arrêté alors qu’il revenait sur sa plantation pour revoir sa famille.

Quel cadeau, cette lucarne! Ce Netflix des années trente qui nous permit de voir non seulement des centaines de films, les Dracula, les Frankenstein, mais aussi les séries de Flash Gordon, de Lone Ranger, de Popeye, et – évidemment – tous les Shirley Temple.

Est-ce à cause de cette fameuse lucarne que je me suis lancé dans le cinéma? Je dois bien supposer que oui; cette lucarne et les visites, quelques années plus tard, dans la cabine de projection où l’oncle Eugène m’enseigna à rembobiner des films ou même à insérer les diapos publicitaires dans le projecteur avant les représentations. Et cette odeur pénétrante, inoubliable du nitrate, le crépitement de l’arc du projecteur qui s’allume, le son parfois discordant qui arrivait de la salle en même temps que d’un petit haut-parleur dans un des coins de la cabine pour alerter le projectionniste sur le déroulement de l’action. Le suspense des changements de bobine. Cette bobine en bout de course qui tournait de plus en plus vite, la vigilance à exercer pour ne pas rater les repères de cette fin de rouleau et le lancement du deuxième projecteur. Un aiguillage de trains ne devait pas être plus impressionnant.

Des années plus tard

Quatre-vingts ans plus tard, je n’ai jamais oublié cet après-midi de Noël au théâtre Star où l’oncle Eugène et tante Lucienne nous avaient invité au dernier film de Temple dans The StowawayShirley Temple, mais entretemps la vie de cinéma m’avait appris autre chose :  en 1936, le prétendu dernier Shirley Temple n’était pas The Littlest Rebel, mais plutôt Stowaway http://bit.ly/2i4UoFp Ce dernier film que tous les Américains avaient pu voir, le 25 décembre 1936, nous est arrivé ici au moins un an plus tard. Mais à cinq ans et demi je n’avais pas la moindre idée que la distribution des films était contrôlée au Québec et au Canada par des étrangers… et que 80 ans plus tard, il en serait encore de même!

Que nous produirions encore des films dont la distribution ne nous appartient pas.