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Lazare, lève-toi !

- 26 octobre 2016

Résurrections en série

Il ne s’agit pas à chaque coup de miracles, mais la restauration des films entreprise par Éléphant, il y a maintenant huit ans, grâce à la générosité de Québecor, son mécène, a permis à plusieurs reprises d’assister à de véritables résurrections. Certains films, comme Lazare dont le cadavre avait commencé de sentir après quatre jours dans la tombe, ont été retrouvés dans des états de décrépitude avancée quand ils ne semblaient pas morts irrémédiablement.

Des films en lambeaux, chancis, rongés, estropiés, décolorés, malmenés, abandonnés, des films dont on avait perdu toute trace, des films en putréfaction, des films tirés du néant in extremis.

Les photogrammes suivants tirés du Gros Bill ne donnent qu’une idée bien sommaire du travail de restauration souvent exigé; effet, il faut voir comment ces stries, ces coupures en diagonale pas trop inquiétantes sur une photo fixe deviennent une véritable lèpre sur des centaines de cadres qui se suivent.

après

Photogramme Le Gros Bill avant

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Lazare, lève-toi !

Il y a eu des «Gros Bill, lève-toi !» Des «Village enchanté», lève-toi ! Et des «Fantastica», et des «Montreal Blues» et des «Les lumières de ma ville».

Des films qui, petit à petit, grâce au travail d’Éléphant, reconstituent pièce par pièce la grande mosaïque du cinéma québécois. Reconstituent image par image le portrait d’une société, de son histoire, de sa culture, de son architecture, de ses mœurs, de ses coutumes.

Ni Marie-José Raymond, ni moi ne sommes des «Jésus» mais, disons-le sans fausse pudeur, il nous est arrivé de faire des miracles. Et plus la technologie avance (elle a beaucoup progressé depuis huit ans) plus augmentent nos pouvoirs thaumaturgiques. Et plus grandit en nous le sentiment de l’importance d’Éléphant, un projet qui, au début, ne devait nous occuper qu’à temps partiel, mais qui s’est allongé comme une pieuvre, nous a emberlificotés dans ses tentacules et nous permet à peine de respirer. Mais l’enjeu est irrésistible : diffuser à travers le monde le patrimoine cinématographique des longs métrages québécois. Cet objectif qui paraissait inatteignable se rapproche : nous sommes partout au Québec et au Canada (par le biais d’illico et iTunes) et dans tous les pays où la langue officielle est soit l’anglais, soit le français (iTunes).

Dans la cour des miracles.

Restons modestes, nos pouvoirs sont quand même moins foudroyants que ceux déployés par Jésus. Il a appelé Lazare à sortir de son tombeau et Lazare s’est immédiatement levé. Résurrection instantanée. Il a fallu presque quatre ans avant de débarrasser le gros Bill de ses bandelettes, de recoller ses chairs, panser ses blessures et lui redonner la voix.

Photo de plateau: Le gros BIll

Voici l’état dans lequel se trouvait ce film tourné en 35mm noir et blanc à la fin des années quarante par Jean-Yves Bigras et René Delacroix : trois pitoyables bobines d’internégatif en réduction 16mm, reconstituées à partir de plusieurs copies différentes de projection usées à la corde. Quasiment reconstituer un vivant à partir de ses cendres. Merveille d’ironie, Le gros Bill avait été produit par Renaissance Films !

 

Jean-Yves BigrasHeureusement qu’il y a eu la Cinémathèque québécoise. Heureusement qu’en 1963, sous l’impulson de Guy-L. Côté, maintenant disparu, un groupe de visionnaires et amoureux du cinéma a fondé Connaissance du cinéma, mère de la Cinémathèque québécoise, sinon comment imaginer qu’il resterait suffisamment de notre patrimoine cinéma pour arriver à en reconstituer la majeure partie? comme le fait actuellement Éléphant, depuis que Pierre Karl Péladeau a eu cette idée, qu’il l’a mise en œuvre et que Québecor en a fait une de ses œuvres philanthropiques les plus importantes.

Que serait-il arrivé de notre patrimoine? N’oublions pas qu’à chaque décennie il faille brasser le Gouvernement du Québec pour raviver dans son ciboulot l’importance de la Cinémathèque. C’est arrivé encore, il y a deux ans, alors que Québec menaçait la Cinémathèque d’un mariage forcé avec la BaNQ, cette immense institution qui vit dans le gros aquarium, angle Berri et blvd de Maisonneuve.

Le film comme allume-feu.

J’aime bien la légende urbaine qui avance que M. J.-A. de Sève, fondateur de France Film et distributeur du gros BIll, se servait souvent de bobines de négatif exposé pour démarrer ses feux. Comme il a dû s’ennuyer ensuite du nitrate qui flambait si bien! Véridique ou pas, cela indique bien le soin que l’on prenait du patrimoine.

Première mondiale.

Ressuscité, Le gros BIll s’est tout de suite trouvé un grand écran. Il paradera en première mondiale, au Théâtre du Cuivre, dimanche après-midi, 30 octobre, au Festival international de cinéma de Rouyn-Noranda. Dès qu’ils ont aperçu ce Lazare miraculé Jacques Matte et Émilie Villeneuve, les deux têtes du festival,  l’ont tout de suite réclamé en criant eux aussi au miracle.

Nous aimons beaucoup Jacques et Émilie car ce sont des croyants… des croyants du cinéma.

Voici d’autres exemples, comme ils me viennent, de résurrections opérées par Éléphant.

Village enchanté, lève-toi (1955)

Affiche, Le village enchantéLe village enchanté est le premier long métrage d’animation à avoir été tourné au Canada et il l’a été par deux québécois audacieux et entreprenants, les frères Marcel et Réal Racicot, qui ont mis près de quatre ans à compléter, de bric et de broc, cette œuvre qui voulait rivaliser avec les dessins animés des studios de Walt Disney. Et oh my god! ils y sont arrivés. C’est une histoire merveilleuse avec parfois des dessins qui sont beaux comme des toiles de Clarence Gagnon. Avec une narration très années cinquante par un acteur légendaire : Pierre Dagenais.

 

 

Pierre Dagenais, narrateurLes Racicot avaient eu la clairvoyance de déposer tout le matériel à la Cinémathèque québécoise : des cellos et le film original, un inversible couleur 16mm. Les cellos peints sans doute avec des couleurs fragiles se sont complètement décolorés, la pellicule, elle, était dans un état de fragilité telle – déshydratation, collures desséchées, perfos abîmées – qu’il a été convenu avec nos complices des laboratoires MELS de l’envoyer numériser à L’Immagine Ritrovata, à Davide PozziBologne, où les soins intensifs sont les mieux organisés au monde. Son directeur, Davide Pozzi, assis lui-même à son chevet, la pellicule du Village a repris assez de forces pour subir l’épreuve du scan 4K. Les fichiers image et son sont revenus chez Mels. L’étalonnage couleur très complexe a été réalisé par Marc Lussier, sous ma supervision; la restauration, majeure elle aussi, a été faite par l’équipe de John Montégut sous la supervision de Marie-José Raymond. De son côté, Marco de Blois, conservateur de l’animation à la Cinémathèque, a veillé sur les opérations.

L’image retrouvée, il fallait aussi opérer les mêmes miracles sur la piste sonore provenant d’une unique piste optique. Guy Pelletier et Bernard Strobl ont déployé les outils les plus innovants à cette fin. La musique mixée originellement à grands coups de louche a été assouplie, adoucie, lénifiée. Les frères Racicot n’en croiraient pas leurs oreilles.

Les lumières de ma ville (1950)

Monique LeyracSi ma mémoire ne me trompe pas, ce film est le premier long métrage réalisé entièrement par Jean-Yves Bigras, un an après avoir été à la barre du Gros Bill avec René Delacroix. Outre Monique Leyrac, chanteuse dans la vie et dans le film, jamais film québécois n’avait réuni autant de vedettes d’ici : Guy Mauffette, Huguette Oligny Paul Berval, Denise Proulx, Nana de Varennes, Paul Guèvremont et Jeanne Frey. Et le narrateur n’était nul autre que René Lévesque.

Les lumières avait été conservé sur un interpositif 35 mm noir et blanc. Mais dans quel état! D’accord, le film n’était pas encore au charnier, mais combien précaire était son état : poussières, rayures, déchirures. Un miracle de moindre envergure que les deux films précédents, mais tout de même comme écrivait Voltaire : «Un miracle, selon l’énergie du mot, est une chose admirable».

Fantastica (1980)

Carole Laure dans FantasticaOù sont passés les éléments de ce Gilles Carle, un «musical» en co-production avec la France mettant en vedette Carole Laure, Lewis Furey et Serge Reggiani? Tout le monde se le demandait. Disparus à jamais semble-t-il. Miraculeusement, nous avons retrouvé chez Iron Mountain à Toronto une copie positive que cette compagnie d’entreposage s’apprêtait à jeter aux ordures pour défaut de paiement du loyer. Une semaine de plus et ça y était. Ce Fantastica ne deviendrait plus qu’un souvenir vague dans la mémoire de quelques cinéphiles. Nous sommes intervenus à temps. Fantastica restauré fait maintenant partie de notre répertoire.

Montreal Blues (1972)

Une histoire à dormir debout. Son réalisateur, Pascal Gélinas, comme son producteur, Jean Dansereau, n’avaient plus aucune idée où avaient été fourrés les éléments de ce film tourné avec Le Grand Cirque ordinaire, Paule Baillargeon, Jocelyn Bérubé et Raymond Cloutier. Aucune trace. Jean Dansereau, producteurPuis Jean Dansereau meurt, en avril 2013. Un an plus tard, sa veuve fait du ménage dans leur propriété de campagne et aperçoit dans une remise une pile de boites de métal rouillées, à demi enfouies sous tout un bric-à-brac.

Elle y regarde de plus près et sur les vestiges d’une étiquette elle déchiffre Montreal Blues.

Il s’agissait bien de l’inversible couleur 16mm qui est l’original du film. Il faudra au labo de Technicolor l’équivalent de pinces de désincarcération pour libérer la pellicule de sa geôle. Mais la prisonnière a souffert, elle a perdu beaucoup de couleurs et, surtout, la moisissure a commencé de la ronger des pieds à la tête. Nous en avons mis du temps, Vince Amari, coloriste chez Technicolor et moi pour arriver à redonner à Montreal Blues un teint présentable. Et Marie-José Raymond, avec sa méticulosité implacable, a réussi avec la spécialiste Lynda McCabe à réparer les avanies subies par Montreal Blues durant cette longue réclusion dans ce petit hangar des Dansereau.

La résurrection racontée par Marie.

On a ouvert la tombe et on a pelleté la terre encore meuble qui recouvrait Lazare. Lorsque le corps est apparu, mon fils a dit très simplement: «Lazare, lève-toi !» À ce moment-là, tous les oiseaux du ciel se sont tus. Ils ont disparu. «Dégagez-le et laissez-le aller» a commandé mon fils. Deux hommes sont sortis de la foule, des voisins, ils sont descendus dans la fosse. Les gens autour étaient pétrifiés de terreur. Son visage recouvert d’une serviette, Lazare s’est retourné sur lui-même presque dans un mouvement de flottaison comme un enfant qui sort du ventre de sa mère. Ils l’ont levé, ont retiré le linceul et il est resté là debout, juste un linge autour des reins.

(extrait The Testament of Mary par Colm Toibin – ma traduction)