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LE LYON LE PLUS VORACE

- 25 octobre 2015

Un festival pour tous

Le dompteurJe ne sais pas si c’est Thierry Frémaux (ce doit être lui, il trouve toujours tout!) qui a dégotté pour le Festival Lumière ce slogan «un festival pour tous» aussi anodin et désarmant que certains des guerres de jadis comme «Pourvu que l’arrière tienne!» ou encore «Taisez-vous, les murs ont des oreilles» mais l’incroyable voracité de Lyon pour le cinéma a donné à cette bricole de slogan l’impétuosité d’un commandement, la gravité d’une devise.

En seulement sept ans, le Festival Lumière (ne pas confondre avec la Fêtes des Lumières que la ville célèbre au mois de décembre en l’honneur de la Vierge Marie, depuis 1852) s’est répandu comme la peste dans Lyon, qu’il faut désormais appeler: la Métropole du Grand Lyon. Au fait, Lyon s’était placée sous la protection de la Vierge, dès le dix-septième siècle, alors que le sud de la France était touché par la peste. Mais il n’existe aucune protection divine contre la frénésie de Frémaux, responsable de l’épidémie de cinéma de patrimoine qui envahit, chaque automne, la troisième plus grande ville de France.

La démesure

Aucune des vingt-deux communes n’y échappe: 147 films en 358 séances. Personne n’est épargnée, pas plus les enfants malades dans les hôpitaux que les malfrats dans les prisons, l’Etna-Frémaux infiltre sa lave partout. Si bien qu’il n’y a de la place nulle part, quelle que soit la taille de la salle, si l’on peut vraiment appeler salle cette Halle Tony Garnier (des anciens abattoirs), avec sa gracieuse charpente métallique d’un seul tenant et ses 8000 places assises. Eh bien, le Festival Lumière ouvre là chaque année avec des centaines de spectateurs refoulés à la porte et désespérés de ne voir aucun samaritain brandir une paire de billets, leurs yeux brillant d’envie même pour les chanceux de la dernière rangée pour qui les plus grands noms du cinéma, aux premiers rangs du parterre, assis sur des chaises sans miséricorde, n’ont pas l’air plus gros que des poux.

Catalogue LumièreAu fil des ans, il s’est trouvé plantés là dans le plus grave des inconforts les Faye Dunaway, les Binoche, les Belmondo, les Eastwood comme les Tarantino et les Almodovar, tous tenus en haleine par un petit homme en noir, cheveux en brosse, dont les mots claquent comme des coups de fouet dans son micro sans fil. C’est Frémaux le dompteur, l’amuseur, le conteur, le calé en cinéma, le fou de vélo, de foot et de judo, une sorte de Louis Hémon qui n’aurait pas encore écrit son Maria ou son Battling Malone.

Ce cyclotron d’homme, qui a embrigadé derrière lui le maire Gérard Collomb et toutes les autres autorités gouvernantes, propulse des milliers de Lyonnais vers les dixaines de salles mobilisées par le Festival Lumière. Pendant ces huit jours, on dirait qu’il n’existe rien d’autre à Lyon que le cinéma de patrimoine. Trois millions de citoyens à qui on rappelle que le cinéma a été inventé dans leur ville, il y a maintenant 120 ans.

Rue du Premier-Film

Dans un hangar qui se trouvait alors au milieu de rien et qui, maintenant restauré de belle façon, est le joyau d’un quartier où les frères Lumière avaient aussi fait construire des résidences luxueuses dont l’une est devenue le quartier général de l’Institut Lumière. Tout cela situé maintenant sur une rue qui a été baptisée: Rue du Premier-Film. Pour n’importe qui dans le cinéma, poser le pied dans la rue du Premier-Film, c’est comme le chrétien qui entre dans la crèche de Bethléem. Indicible émotion. Les images qui bougent sont nées là, des images qui, depuis ce jour de 1895, enregistrent quotidiennement l’histoire de l’humanité.

Non seulement ce diable de Frémaux ouvre et clôture le Festival Lumière dans cette gigantesque Halle Tony Garnier, mais il en remet une couche pour la soirée de remise du Prix Lumière, celle-ci il la tient dans l’amphithéatre du Centre de Congrès, plus de 3000 places! Et là encore il faut consoler les malheureux refoulés qui se retrouvent un peu excentrés (sinon désorientés comme nous) dans ces espaces démesurés de la Cité internationale, conçue par Renzo Piano, entre une boucle du Rhône et le parc de la Tête d’Or. Cette Cité internationale est le fruit du travail de trois grands maires de Lyon: Michel Noir, Raymond Barre et l’actuel, Gérard Collomb. (C’est comme si Montréal avait eu trois Jean Drapeau d’affilée.)

You talkin’ to me?

L'endos du programmeComme les Français adorent de plus en plus se saupoudrer d’anglais, il était inévitable en cette année où l’on honorait Scorsese que l’on ne vît pas partout, imprimé sur les catalogues et projeté à l’écran, l’extrait de dialogue le plus célèbre de Taxi Driver, alors que Travis Bickle se regarde dans une glace et rêve à un clash qui lui permettrait enfin de dégainer son revolver:

_ You talkin’ to me? You talkin’ to me?

Then who the hell else are you talkin’ to?

Robert de NiroYou talkin’ to me?

Well, I’m the only one here. Who the fuck

do you think you’re talkin’ to?

L’utilisation de l’anglais est devenue une telle manie qu’il a fallu marteler plusieurs fois à l’animateur d’une table ronde à laquelle nous participions Marie-José Raymond et moi, que nous n’étions pas les dirigeants d’Elephanttt, mais bien d’É-LÉ-PHANT, éléphant comme éléphant, pas comme elephanttt. Il s’y est résigné, mais je percevais une certaine tristesse dans ses yeux: «C’est si beau elephanttt», murmura-t-il», désappointé.

Oui, mais si c’était ELEPHANTTT, est-ce que ça exprimerait aussi bien la mémoire du cinéma québécois?

Qu’importe! Éléphant et Elephanttt demeurent très reconnaissants envers le Festival de Cannes Classics et le Festival Lumière, les deux dirigés par Thierry Frémaux et ses équipes, d’avoir sélectionné des films que nous restaurons pour ces événements prestigieux.

MERCI BEAUCOUP, THANK YOU VERY MUCH.