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THIERRY FRÉMAUX LE MAGICIEN

- 10 novembre 2014

L’enchanteur.

Si je pense à Thierry Frémaux, Thierry Frémauxdirecteur de l’Institut Lumière de Lyon et délégué général du Festival de Cannes et de Cannes Classics, il me vient à l’idée d’adapter pour lui ce que Sainte-Beuve écrivait à propos de Chateaubriand. «Il y a du démon, du sorcier et de la fée dans tout talent d’imagination…» Thierry Frémaux «…a de ce démon. Ce qu’il faut dire c’est qu’il est un grand magicien, un grand enchanteur.»

De l’imagination – «active» selon la définition voltairienne – il en faut une dose remarquable pour diriger avec autant d’audace, d’originalité et de verve ces deux festivals, le Festival Lumière de Lyon et celui de Cannes, dont il est devenu en quelque sorte la «ceinture maîtresse», lui qui est par métier prof de judo-ceinture-noire et par passion, féru d’histoire.

Sur le tapis rougeJe ne suis pas un abonné de Cannes, je n’y étais pas allé depuis plusieurs années, mais invité en mai dernier par Cannes Classics pour la présentation de Léolo, restauré par Éléphant, la différence avec les Cannes d’antan sautait aux yeux: non, pas le gigantisme, ni l’immense clientèle venue des quatre coins du monde, ni le protocole encore assez rigide, mais une façon d’être, un esprit inspirés directement de Frémaux. On s’en rend compte dès l’impressionnante cérémonie d’ouverture, alors qu’il monte à l’assaut de la scène, micro sans fil à la main – attitude parfaitement bushido – cet homme qui paraît minuscule dans l’immensité de la salle grouillante de trois millle smokings et fourreaux de toutes les couleurs, cet homme en noir avec sa chevelure de hérisson grisonnant qui bouge avec athlétisme, s’amuse avec la foule, la taquine, la provoque, plaisante, riposte, redevient sérieux, bref: ce randori  il le remporte à chaque fois. À Cannes, comme à Lyon.

Qui diable est-il ?

Curieux être, ce Thierry Frémaux, à la fois solitaire et sauvage ou encore, sociable et éminemment courtois. Né en Isère, il a grandi dans la banlieue lyonnaise où son père, qui l’initie très jeune au cinéma, est lui-même ingénieur à l’EDF. Dès la création de l’institut Lumière, en 1982, par Bernard Chardère et Maurice Trarieux-Lumière (petit-fils de Louis Lumière) Frémaux s’y joint comme bénévole. Bernard Chardère et Bertrand TavernierIl le restera un an, car Chardère proposera en 1983 qu’il devienne salarié, payé un cran au-dessus du bénévolat!  Une décennie plus tard, il est promu directeur artistique aux côtés du président, le réalisateur Bertrand Tavernier. Les deux ensemble organisent le centenaire du cinéma et entreprennent la restauration des films des frères Lumière.

Mais, attention! Frémaux est dynamogène et quand il plonge, ça crée des remous, ça va vite et ça se voit. Tandis que le Festival Lumière commence à lui agiter le ciboulot, la Cinémathèque française essaie de l’attirer à Paris, on lui en offre la direction. Il décline. Le Festival Lumière nait, en 2009, et choisit Clint Eastwood comme premier recipiendaire du Prix Lumière qui souligne la contribution extraordinaire d’une personnalité à l’histoire du cinéma. Cette récompense ira ensuite à Milos Forman, Gérard Depardieu, Ken Loach, Quentin Tarantino et, cette année, Pedro Almodovar.

Gilles JacobMais Gilles Jacob, «l’arpenteur de la Croisette» et le roi de Cannes lorgne déjà avec intérêt ce Lyonnais, fou de cinéma, que seuls le judo et la boxe arrivent à distraire temporairement.

Dans l’arène de Cannes.

Mais Frémaux n’accepte de poser le pied sur le tatami cannois qu’à la condition de ne pas devoir quitter la direction de l’Institut Lumière. Permission accordée. Et ça se met à bouger. L’élu de Jacob marque le retour des studios américains sur le tapis rouge, ouvre le Palais aux films de genre et à l’animation, il redonne une place au cinéma documentaire et inaugure, en 2002, avec Pépé le Moko, la projection numérique de films restaurés que l’on regroupera bientôt dans la section Cannes Classics.

Tatiana SamoylovaBien sûr, Cannes le festival, c’est impressionnant. (J’y suis allé pour la première fois en 1959, lorsque la palme d’or fut décernée à Quand passent les cigognes et que l’actrice soviétique Tatyana Samoylova, dont je me toquai, obtint une mention spéciale). Au fil des ans, ce festival a grandi presque démesurément, il est devenu le plus médiatisé au monde, plus de trois mille journalistes y étaient inscrits cette année! Tout y est hors norme, grandiose, presque un peu délirant; même si les vedettes d’un film dont c’est la première habitent au Majestic, juste en face du Palais, elles arrivent dans un cortège de limousines précédé par les motards de la police, faisant un détour je ne sais où.

Cannes, c’est un paquebot immense avec des milliers de passagers et des centaines de membres d’équipage que le capitaine Frémaux barre, habile et désinvolte comme s’il s’agissait d’un 18 pieds.

Il faut l’observer sur les tapis rouges voleter d’une vedette à l’autre, baiser des mains, en serrer d’autres, embrasser, cligner de l’œil, coaliser des groupes pour les photographes, se prêter aux selfies. Il est partout à la fois et tout d’un coup il est aussi sur la scène, orchestrant – toujours un peu narquois – le déroulement des plus prestigieuses projections de cinéma au monde. Et quand il ne court pas d’un film à l’autre, il s’enferme incommunicado pour mieux préparer, à l’abri de tous, ce que tout bon deus ex machina doit faire pour ensuite donner l’illusion de planer. Même ses adjoints les plus immédiats n’oseraient alors l’importuner. Ils se tiennent gentiment à carreau. (Christian Jeune, à Cannes, et Maëlle Arnaud, à Lyon… et il y aussi que je connais mieux: Gérald Duchaussoy qui court à gauche, à droite, aussi vite à Cannes qu’à Lyon)

Frémaux, le Roi Lyon!

À Cannes, Frémaux est monté dans un train en marche. À la Halle T-GarnierÀ Lyon, au Festival Lumière, il a ouvert la voie, posé les rails et mis le train dessus. Comme son slogan l’indique, le Festival Lumière est Un festival pour tous. En effet, on jurerait qu’est mobilisée la population entière de Lyon et du Grand Lyon. Plus de cinq mille personnes vont se presser pour l’ouverture et la clôture à la Halle Tony-Garnier, ce gigantesque espace inauguré en 1914 pour le marché aux bestiaux des abattoirs de la Mouche, réquisitionné ensuite pendant la Grande Guerre comme usine d’armement, et finalement rénové en 1988 en salle de spectacles modulable. C’est un peu comme si on mobilisait le Centre Bell à Montréal pour un festival de films Faye Dunaway (Photo Jean-Luc Mège)anciens, mais restaurés. À l’ouverture, cette année, on présentait en restauration Bonnie And Clyde, devant une Faye Dunaway, émue, qui a confié au public: «Sans vous, je ne serais pas la même!».

 

Pedro Almodovar reçoit le Prix LumièreÀ la clôture de l’événement, Pedro Almodovar, lui, a dit à Frémaux et au public: «Je rêvais que quelque chose m’arrive comme ce qui m’est arrivé à Lyon».

Ce qui arrive à Lyon!

Hors la Halle T.-Garnier, trois mille cinéphiles se chamaillent ensuite jusqu’à la dernière place pour la présentation du Prix Lumière à la Salle 3000 de la Cité des congrès. Sans compter toutes les projections dans différents cinémas de Lyon et des communes du Grand Lyon, les entretiens publics avec des réalisateurs, des acteurs, les expositions, les ateliers pédagogiques, etc. etc. Presque toujours des publics à ras bords.

Le hangar des Frères LumièreLe cœur du Festival Lumière reste cet endroit de mémoire, là où tout a commencé dans le cinéma: au Hangar du Premier-Film, où Louis Lumière a tourné, en 1895, le premier film à être projeté pour un public, La Sortie de l’usine Lumière à Lyon. (Incidemment, ce film, Frémaux a eu l’idée de faire à chaque année du festival un remake dirigé par des invités; cette année, ce fut Pedro Almodovar, Xavier Dolan et Paolo Sorrentino.

Dans ce hangar, restauré en 1998, se trouve sans doute la salle de cinéma la plus confortable du monde entier, aménagée par l’architecte Pierre Colboc (celui de la transformation en musée de la gare d’Orsay). Des projections impeccables, assis dans des fauteuils dignes du temps où dans l’aviation commerciale la première classe signifiait quelque chose.

Mais oui, Thierry Frémaux veille sur tout cela, c’est le maître d’œuvre et  le maître de cérémonie, et c’est lui encore qui supervise les magnifiques, originales et émouvantes vidéos-hommage, vidéos-annonce ou vidéos-souvenir qui sont projetées à diverses occasions durant le festival. Et pour l’aider, il a recruté et conquis le maire Gérard Collomb, de Lyon, et tous les autres maires du Grand Lyon.

Le Roi LyonDurant tout le temps du Festival Lumière, Lyon et le Grand Lyon deviennent une jungle (cette année, notre Éléphant était présent avec Les bons débarras dans la section: Splendeur des restaurations 2014) où règnent les grands fauves du cinéma, sous l’œil bienveillant, attentif et rigoureux de

 

Thierry Frémaux: le Roi Lyon.