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DEUX SALLES: LAUZON ET BOURGAULT

- 10 octobre 2014

Deux noms pour l’éternité.

L’émotion était palpable, le mardi soir 7 octobre dernier, alors que dans le pavillon Judith-Jasmin Annexe (JE) au 1564 rue Saint-Denis, l’UQAM désignait officiellement deux salles à la mémoire de Jean-Claude Lauzon et Pierre Bourgault, le premier, un ancien élève de sa Faculté de communication, le dernier, un ancien professeur. Les aficionados de l’ancienne robothèque de l’ONF trouveront l’endroit facilement; pour les autres, c’est l’immeuble qui fait le coin nord-ouest de Saint-Denis et de Maisonneuve.

L’émouvante cérémonie de désignation s’est déroulée en présence du doyen de la Faculté de communication, M. Pierre Mongeau, du vice-recteur à la Vie académique, M. René Côté, ainsi que du vice-doyen aux études, M. Pierre Bérubé.

On avait demandé à Guy-A. Lepage, un de ses anciens étudiants, de prononcer l’hommage à Pierre Bourgault et à moi, celui du réalisateur Jean-Claude Lauzon. Je crois que pour Lepage, comme pour moi, que l’UQAM nous ait choisi était plus qu’un honneur, c’était de nous toucher droit au cœur, de retourner à nos albums de souvenirs.

Mais là où tout est neuf et différent, c’est que la section robotique est disparue pour faire place à une belle grande salle, avec fenêtres sur rues et dont une partie du plafond ouvre sur le ciel, endroit idéal pour colloques, lancements, réceptions, etc.: ce sera la salle Pierre-Bourgault. À un étage au-dessus, c’est la salle de projection d’une centaine de places avec ses fauteuils bleus-québec, maintenant la salle Jean-Claude-Lauzon, chacun de ces endroits portant une plaque à la mémoire de ces deux grands disparus. Et ce qui est curieux, on le sentait déjà mardi dernier, une nouvelle atmosphère s’est répandue subitement et mystérieusement dans tout l’immeuble, les âmes de Jean-Claude et Pierre y flottent déjà, elles ont pris possession des lieux. Ce qu’il y aurait pu encore subsister de l’ancien robotisme est déjà évincé, l’endroit sent bon le souvenir de deux hommes qui ont, chacun à leur façon, fait avancer la destinée encore si cruellement questionnée du Québec.

Des bourses.

La Faculté de communication a profité de l’occasion pour annoncer la création de la bourse Pierre-Bourgault en communication publique et celle de la bourse Jean-Claude-Lauzon en production médiatique visuelle. Toutes deux d’une valeur de 1 000 $, ces bourses seront remises annuellement, la première pour encourager les étudiants à intervenir dans l’espace public, et la seconde à innover en production médiatique visuelle. Il serait généreux de contribuer à la pérennité de ces bourses en versant des dons à la Fondation de l’UQAM.

Mon hommage à Jean-Claude

Claude Fournier

«Michel Cournot, critique de théâtre au Monde, et de cinéma au Nouvel Observateur, et réalisateur d’un seul film, Les Gauloises bleues, un ami très cher dont la mort m’a séparé, il y a sept ans, avait écrit:

«Je ne suis pas Jean-Luc Godard et c’est bien là mon plus grand regret».  En cette journée de l’inauguration d’une salle qui portera le nom de Jean-Claude Lauzon, j’ai bien envie de vous dire moi aussi: Je ne suis pas Jean-Claude Lauzon et c’est bien là mon plus grand regret. Et d’ailleurs, notre cinéma prend tellement d’envergure que je pourrais dire aussi: je ne suis pas Jean-Marc Vallée, ni Denis Villeneuve, ni Xavier Dolan et là aussi c’est mon plus grand regret.

Mais c’est à moi tout de même que l’on a demandé de dire quelques mots sur Jean-Claude et je vous en suis très reconnaissant.

Jean-Claude, c’est l’homme de seulement deux films: Un zoo la nuit et ensuite Léolo, que l’on classe à juste titre comme une des grandes œuvres cinématographiques au monde. Jean-Claude n’a pas été plus prolifique parce qu’il a été emporté trop jeune par cet accident d’avion, mais aussi parce qu’il avait choisi de vivre de cinéma et de bien en vivre. Il était beau, arrogant, en apparence très sûr de lui, il affectionnait motos, voitures et avions – tout ce qui décollait vite – et il avait choisi un train de vie souvent inconciliable avec celle d’un réalisateur québécois de fiction, dût-il pour cela devenir le chouchou des agences de publicité, ce qu’il a été aussi.

Je suis certain que Jean-Claude est très heureux qu’une salle de cinéma porte désormais son nom, une salle qui de surcroît appartient à UNE université… Mais en son for intérieur il eût sans doute préféré une salle VIP de 3000 places avec un écran IMAX, car il voyait et voulait grand.

Mais pour voir et vouloir grand, Jean-Claude a dû à force d’efforts et de courage se hisser hors d’une naissance qui pour d’autres que lui aurait été un abîme.

Ce garçon au regard d’aigle et au caractère fauve est né, à Montréal, le 29 septembre, d’une mère abénakie et d’un père canadien-français, buveur, batailleur, un pauvre type écrasé par la maladie mentale qui passait autant de temps à Saint-Jean-de-Dieu que chez lui où, cette femme abénakie, forte et robuste, une mère ourse, essayait en pleine débâcle de protéger et d’élever quatre enfants. Une nuit, pendant que la famille dormait, le père avait ouvert les robinets de gaz; quel pressentiment a tiré la mère de son sommeil et l’a fait se précipiter vers la cuisine et sauver sa famille d’une asphyxie certaine? Une mère, c’est comme ça!

Cet incident et la folie du père ont hanté Jean-Claude Lauzon toute sa vie. Ils l’ont empêché même de souhaiter avoir des enfants. Marie-Soleil Tougas qui a péri avec lui dans le crash de son avion aura été sa dernière compagne. Il l’aimait, mais s’offusquait même qu’on réfère à elle comme sa blonde. «C’est pas ma blonde, précisait-il, même devant elle, c’est UNE de MES blondes». Jean-Claude vivait dans l’épouvante de transporter lui aussi la folie et d’en transmettre les gênes s’il avait eu des enfants. Cette terreur de la folie, c’est le moteur dramatique de Léolo, une œuvre saisissante, brutale, mais débordante d’une grande poésie, une forme littéraire que Lauzon aurait souhaité maîtriser lui aussi, comme Gaston Miron. Mais Jean-Claude c’est un peu notre Miron du cinéma, il serait sûrement devenu notre cinéaste national si l’intensité et la fougue effrénée qu’il avait de vivre ne l’avaient pas précipité trop tôt au-devant de son destin.

Adolescent, Jean-Claude fanfaronnait qu’il voulait être poète ou caïd dans une bande de criminels, il n’avait pas encore arrêté son choix; sa rencontre avec André Pétrowski allait tout changer. Un prof de secondaire, un ami de Pétrowski, avait proposé un questionnaire un peu sybillin à ses élèves afin qu’ils essayent de définir leur signification de l’amour, de l’art, du désir, de l’avortement, etc. etc. Alors que ses camarades suent sang et eau, Lauzon, le cancre de la classe, y va d’une véritable déferlante de définitions de son cru:

Maîtresse, il répond: un homme avec deux repas devant lui.

Viol: une personne qui se promène sur un terrain privé.

Prostitution: un grand ravin et un homme suspendu à une branche.

Hymen: femme derrière un nuage.

Menstruations: les fonctionnements d’une machine dans une grande usine.

Peur: un enfant devant quelque chose d’inconnu.

Lorsque le prof, éberlué, montre ces réponses à André Petrowski, qui est à l’Office du Film, ce dernier n’a plus qu’un désir: rencontrer l’auteur. C’est par ce biais que Petrowski a repêché le décrocheur et qu’il l’a orienté du côté du cinéma avec les résultats que l’on connaît et qui font que nous sommes rassemblés aujourd’hui pour baptiser une salle au nom d’un ex-apprenti délinquent qui lavait des bouteilles dans une usine d’embouteillage de l’est de Montréal.

Mais Petrowski, le mentor, est resté longtemps inapaisé… Lorsque Léolo remporte treize trophées Genie à Toronto, il écrit à Lauzon: «c’est facile, petit con, t’en as gagné treize, tu peux bien m’en donner un».

Non seulement Lauzon avait dédié au générique du début son Léolo à Petrowski, mais aussitôt rentré de Toronto, il va frapper à la porte de son mentor et lui remet une des statuettes en disant: «Tiens, Pétrov, je ne te dois plus rien!»

Ce soir, nous inaugurons la salle Jean-Claude Lauzon parce que: Tiens, Jean-Claude, on te devait bien ça et on te devra toujours deux films immenses dont l’un si autobiographique que chaque visionnement nous arrache le cœur et nous fait maudire le destin qui nous a privé si tôt d’un bum avec autant de talent.»

L’hommage de Guy-A. Lepage

Guy-A. Lepage

Et voici l’hommage qu’a rendu le populaire Guy-A. Lepage à Pierre Bourgault, son professeur et mentor.

«La première fois que j’ai rencontré Pierre Bourgault c’est au printemps 1979. Je postulais au module de communication et Pierre était le professeur de mon comité de sélection.  J’ai du faire bonne impression car je fus choisi. J’étais le plus jeune du module. J’avais 18 ans.

Et dès le début, un lien d’amitié s’est créé entre Bourgault et moi. Il avait l’âge de mon père, j’aurais pu être son fils, on s’entendait parfaitement.

C’était un professeur passionnant. Chaque cours devenait un spectacle : les mots, la langue, l’histoire, passait dans le tordeur de son éloquence.

Il voulait transmettre le plaisir de la langue, le pouvoir de la communication, comment dénoncer, comment expliquer, comment argumenter, tout en nous mettant en garde contre les bonimenteurs et les baragouineurs.

Il fut de loin mon professeur le plus marquant, influençant mon choix de carrière et la façon de la mener.

Dans les années 70, mis au rancart par le Parti Québécois, la carrière politique de Pierre Bourgault était terminée. À 45 ans, il vivotait de ses piges journalistiques, parfois aidé financièrement par ses amis mieux nantis.

Un jour, Claude-Yves Charron lui a offert un poste de professeur à l’UQAM et la vie de Pierre Bourgeault a changé.

Il avait maintenant son public : captif, curieux, ouvert d’esprit, avide d’apprendre, bref il avait accès à la jeunesse du Québec.

Pierre était de tous les comités, de toutes les activités. Passionné par son travail, il encourageait les uns, vilipendait les autres. Toujours disponible, mais il ne fallait pas lui faire perdre son temps car le module de communication formait les futurs journalistes, cinéastes, réalisateurs, animateurs, recherchistes, et Pierre, tel un sergent recruteur, veillait à la bonne marche de ses troupes.

En 1981, Pierre m’a demandé d’être un des trois correcteurs de son grand cours magistral sur l’histoire récente du Québec. J’étais correcteur et j’avais 21 ans ! Je devais lire les travaux remis et donner une note appréciative qu’il validait ou non. Inutile de dire que mon âge causait problème. Il y avait des gens qui avaient 40 ans dans ce cour-là. Mais Bourgault persistait.

Un jour, j’avais donné C+ à une femme qui avait milité pendant plusieurs années dans divers regroupements féministes. Son travail me semblait brouillon et tirait dans toutes les directions, entremêlant sans raison ses anecdotes personnelle avec les évènements marquants de notre société. Elle avait porté plainte, en critiquant ma note et en disant qu’un post-ado sans expérience ne pouvait être apte à critiquer son cheminement avec un médiocre C+.

Bourgault nous avait reçus dans son bureau et il avait dit à la dame : J’ai relu ton travail et effectivement, tu as raison, Guy est trop jeune pour évaluer adéquatement ton travail, mais moi oui, alors je vais te donner C-moins !!!

C’était ça Bourgault.

La plus grande source de fierté de Pierre Bourgault a été d’être professeur. Il me l’a dit souvent. Il a eu de grandes déceptions politiques, de plus grandes déceptions amoureuses mais son travail de prof l’exaltait.

Il n’y a pas de rue Pierre Bourgault, il n’y a pas de pont Pierre Bourgault, il n’y a pas d’édifice Pierre Bourgault, mais aujourd’hui il y a une salle Pierre-Bourgault à l’intérieur de son université préférée.

Je suis sûr qu’il est très fier présentement, quelque part on sait pas où.

Et s’il était parmi nous ce soir, il dirait sûrement : Y était temps !» (Et il tousse un peu à la Bourgault, le fumeur invétéré)

Pierre Bérubé, vice-doyen aux études de la Faculté de communication, René Côté, vice-recteur à la Vie académique, Claude Fournier, Guy A. Lepage et Pierre Mongeau, doyen de la Faculté de communication.

crédit photos (Denis Bernier)