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MES ARTISTES-CADEAUX

- 26 décembre 2013

Qu’y a-t-il sous l’arbre?

starfritDans la vie ordinaire, je suis M. Gadget.J’ai l’œil pour tout ce qu’il y a de nouveau, utile ou pas, ce qui fait que la maison et le bureau sont pleins d’objets utiles (un pèle-pommes Starfrit) ou inutilisés (une tablette Kobo HD que je n’ai pas sortie de son emballlage depuis juillet dernier) ou encore parfaitement inutiles (une sorte de lance-flammes pour bronzer les crèmes brûlées dont je ne me suis jamais servi, car je déteste les crèmes brûlées, sauf à la Brasserie Langan’s, au cœur de Mayfair, à Londres, où je suis loin d’être tous les jours).

Ce n’est donc pas facile pour quiconque de me surprendre sous l’arbre de Noël avec un petit cadeau. Dans ma dernière insomnie (qui ne date que de la nuit dernière) j’ai donc essayé d’apprivoiser le sommeil en réfléchissant aux plus beaux cadeaux que j’aie reçus, les acteurs et actrices avec qui j’ai eu la chance de tourner des films, au cours des années. Un exercice totalement inefficace puisque la liste n’arrêtait pas de s’allonger des artistes que je retrouvais avec le même souvenir exalté , lorsque petit j’apercevais sous le sapin toutes ces boites enveloppées et enrubannées en descendant au salon, le matin de Noël.

Un artiste-cadeau. C’est moins celui qui nous a surpris par son talent que par les liens particuliers qui se nouèrent au moment du travail, que par la facilité aussi d’aller puiser au fond de ses ressources pour le faire s’épanouir au-delà des espoirs; parfois, mais rarement, avec ces artistes-cadeaux se développe aussi une affection épisodique, des lames schisteuses, souteraines, qui refont surface de temps à autres pour étinceler momentanément.

Cette année, sous l’arbre, j’ai retrouvé le souvenir de:

Juliette Huot. Juliette est la première actrice que j’ai connue en arrivant à Montréal. J’habitais dans le même immeuble qu’elle, sur Saint-Marc au coin de René Lévesque. Juliette Huot vers cette époquell y avait aussi – je m’en suis rendu compte plus tard – dans le même immeuble: Monique Miller avec François Gascon. Monique Miller pour qui je m’étais pâmée après l’avoir vue au cinéma dans Tit-Coq et dont j’avais fait une critique pâmée d’admiration pour le quotidien La Tribune de Shebrooke où j’ai commencé comme journaliste. Et il y avait Lucille Dumont, encore avec Jean-Maurice Bailly et faisant chaque jour Les joyeux troubadours. Et au rez-de-chaussée, Grand-Père Cailloux, encore tout jeune.

La première fois que j’ai parlé à Juliette, c’était rue Saint-Marc, elle s’apprêtait à ressusciter sa grosse voiture américaine complètement ensevelie après une tempête de neige. Je lui presque arraché sa pelle des mains,

_ Mais, madame, laissez-moi, je vous le fais!

Elle bredouilla quelques objections, mais devant ma détermination me laissa sa pelle en me demandant de la lui rapporter ensuite à son appartement. Une vingtaine de minutes plus tard, je frappai chez elle; elle m’avait versé un verre de rouge et insistait pour que je prenne le billet de dix dollars qu’elle me tendait. Pas question. Seulement de prendre ce verre avec elle valait bien plus que tout. C’était une des plus grandes actrices!

C’est presque vingt ans plus tard, que je l’engageai enfin dans mes films et que je réalisai vraiment quelle actrice-cadeau elle était. Cette femme, pourtant célibataire, jouait les mères avec une conviction égalée seulement par Amanda Alarie, mais tellement plus rieuse et gaie que cette dernière. On n’expliquait pas longtemps à Juliette, sentiments ou drôleries, elle comprenait tout rapidement. Elle était l’ennemie du fatras.

Il ne me reste de Juliette sur les plateaux que des souvenirs heureux… et une recette fabuleuse de pouding chômeur que je conserve toujours. C’est Janette Bertrand qui m’avait orienté vers elle, car sa propre recette – comme celle de Jeanne Benoît d’ailleurs – n’était pas digne de mention!

GillesGilles Renaud. Je ne l’ai pas distribué souvent, je ne sais pas pourquoi d’ailleurs? Les circonstances! Mais quand nous avons travaillé ensemble l’important rôle de Méo dans Je suis loin de toi, Mignonne, ce furent des moments délicieux de recherche, de fous rires, de trouvailles, tous ces détails en apparence insignifiants mais qui finissent par bâtir un personnage étoffé, original, bien ciselé. Je me suis rarement aussi amusé avec un acteur; on eût dit qu’il n’avait pas de limites, on allait au puits et si creux qu’on y plongea, il y avait toujours quelque chose, on n’atteignait jamais le fond. Un cadeau d’acteur.

Roy Dupuis. Il faut une certaine chance pour travailler avec Roy Dupuis.

Roy Dupuis Il faut qu’on lui plaise, que le rôle représente un défi pour lui, il faut qu’il ait envie de tourner ce scénario et, au moment où j’ai tourné J’en suis avec lui, il fallait aussi qu’il ait des disponibilités. Tout le monde le voulait. J’arrivais avec le rôle principal d’une comédie, un genre qu’il n’avait jamais touché. De le convaincre de jouer dans une comédie prit les quatre heures qu’il falllait patienter lorsqu’on avait décidé, un beau midi, de manger des sushis chez Myako, rue Amherst.

Non seulement, il se développe beaucoup d’affection, lorsqu’on tourne avec Roy Dupuis, mais rien sur le plateau n’échappe à cet acteur dont j’ai longtemps pensé qu’il deviendrait un jour réalisateur. Il connaît les objectifs et leurs caractéristiques par cœur, il voit la lumière, il la sent, elle l’attire et il sait d’instinct comment utiliser l’ombre pour sculpter son visage. Je m’imagine que Roy sait qu’il est beau, mais il ne le fait jamais sentir. Je n’ai jamais tourné avec un homme aussi parfaitement beau et séduisant, si ce n’est peut-être Cameron Daddo, en Australie (Golden Fiddles) ; mais non, Cameron était moins parfait!

Louise TurcotLouise Turcot. Louise, je la dois à une suggestion de Denis Héroux. Je cherchais une blonde ou une rousse pour donner la réplique à Monique Mercure dans Deux femmes en or. Une jeune femme avec un corps remarquable, harmonieux, une peau parfaite, car il y avait plusieurs scènes de nu, et, de surcroît, une actrice qui savait jouer, car il y avait à faire dans cette future comédie.  Non, ces specimens sont loin d’être aussi courants que l’on croit dans le public. Les vêtements cachent beaucoup d’imperfections, c’est en grande partie pourquoi dans la vie de tous les jours nous vivons habillés. Eh bien, notre cinéma québécois aurait été d’une bien plus grande tristesse si Louise n’avait pas accepté avec autant de simplicité et d’enthousiasme le rôle de Violette. Jamais d’embarras, de chichi, de discutaillerie, lorsqu’elle apparaissait nue, c’était clair, lumineux et réjouissant comme un lever de soleil, un jour tiède d’été. Et la munificence, la prodigalité de cette poitrine rose tendre aux allures un peu narquoises, sensiblement démesurée par rapport à la finesse des jambes et des bras ou à la délicatesse de sa bouche vermeille et la douceur de son infini regard bleu.

Charlotte Laurier / Madeleine Robinson. Ces deux-là, je les trouve dans le même emballage dans l’arbre de mes souvenirs. Charlotte que j’ai vue pour la première fois dans l’extaordinaire film de Mankiewicz, Les bons débarras. Entendre une enfant interpréter avec autant de justesse ce rôle impossible et ce dialogue improbable imaginés par Réjean Ducharme me laissa tétanisé dans mon fauteuil de ce cinéma de Toronto (où je tournais alors un film).

Charlotte LaurierMais le destin joue parfois en notre faveur. À peine deux ans plus tard, la chance m’était donnée de tourner avec Charlotte, pendant plus de six mois, dans Bonheur d’occasion. Et j’ai fait ensuite plusieurs autres films avec elle, avec ce porte-bonheur. Combien de plans d’elle je revois, nets et précis, qui me sont entrés dans la tête à jamais par le tuyau de la caméra. Des plans qui datent maintenant parfois de plus de trente ans et qui ne s’estompent pas.

MadelèneRobinsonÀ l’inverse de Charlotte, j’ai connu Madeleine Robinson au crépuscule de sa longue carrière durant  laquelle elle tourna avec les plus grands: Autant-Lara, Christian Jaques, de Sica, Cayatte, etc. Celle, dont on disait qu’elle était difficile, m’adopta dès la première rencontre chez un grand coiffeur parisien où l’on essayait des coiffures pour ce rôle de Simone dans Les Tisserands qu’elle avait accepté, sous condition de s’entendre avec le réalisateur. S’entendre! Nous devînmes instantanément ami-ami. Madeleine avait une peur maladive de l’avion et n’avait confiance en personne qu’elle-même pour conduire sa voiture. Mais c’est moi qu’elle choisit pour la conduire chaque soir, après le tournage, à son hôtel parce qu’elle m’avait admis ne plus voir assez clair pour prendre le volant, la nuit tombée, en me faisant promettre de ne le dire à personne. Sur le plateau, Madeleine Robinson avait commencé de m’imiter, mais si parfaitement qu’à plusieurs reprises, au moment de tourner, c’est elle qui ordonnait les «position, tout le monde» «silence» «moteur» etc. et tout se mettait en branle, l’équipe croyant m’avoir entendu. Avec ma voix particulière, un peu ridicule, c’était tordant.

Puis, dans une résidence somptueuse de Lille, arriva le moment où Simone (Madeleine Robinson) fait la rencontre d’une petite ouvrière canadienne (Charlotte) de qui son fils (grand patron d’usine textile) était tombé amoureux et qu’il avait choisi d’épouser.

Cette scène que je devais tourner en une heure s’éternisa pendant une demi-journée. En apercevant la jeune Charlotte, si jolie, si sûre d’elle et fagotée comme une vraie demoiselle, Madeleine Robinson se revit elle-même jeune débutante. Le choc fut si intense qu’il fallut des heures de tendresse et de réconfort afin qu’elle retrouve suffisamment de moyens pour tourner. Charlotte aurait dû être déstabilisée, mais non elle ne fut jamais ni meilleure ni plus belle. Comme Madeleine à ses débuts!

Voilà quelques-uns des souvenirs-cadeaux que laisse le Père Noël lorsque dans cette nuit de décembre il s’arrête dans le ciboulot d’un cinéaste insomniaque.

À tous, je souhaite de trouver des gens qu’ils aiment.

Les trouver dans leur cœur ou dans leurs souvenirs