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ÉLÉPHANT COMME SAINT MATTHIEU

- 21 juillet 2013

Deux autres films au bercail !

Saint Matthieu l’écrit dans son évangile: «Si un homme a cent brebis, et qu’une d’elles vienne à s’égarer, ne laissera-t-il pas sur les montagnes les quatre-vingt-dix-neuf autres…»

Qu’aurait écrit encore saint Matthieu s’il avait connu Marie-José Raymond, la bergère la plus diligente, la plus attentive, la plus inlassable qui soit! Cette femme a déjà plus de deux cents films, numérisés et restaurés, dans le bercail Éléphant, sur illico. Elle pourrait dormir en paix, rêver au temps où les rois épousaient les bergères, mais non elle se réveille en pleine nuit, s’agite, se fait du souci: il y a certainement quelque part dans la montagne des brebis égarés, des brebis qu’il faut à tout prix retrouver. Et elle s’en va furtivement sur les sentiers électroniques de son iPad, elle fouille à travers les herbes, les broussailles, les lianes du net, à l’affût du moindre indice, d’une rumeur, d’un ouï-dire, d’un bêlement fût-il à peine audible.

Les récentes explorations de la bergère ne son pas restées vaines, deux brebis égarées ont été retrouvée et ramenées à la bergerie: l’une en assez bonne santé; l’autre râpée, misérable, un peu écorchée, à la veille sans doute de rendre l’âme.

Cœur de maman.

La première brebis, celle qui n’avait pas trop souffert: Cœur de maman.

Un film réalisé par René Delacroix avec les meilleurs acteurs de l’époque: Jeanne Demons, Paul Desmarteaux, Paul Guèvrement, Jean-Paul Kingsley, Denyse St-Pierre et la petite Yvonne Laflamme (celle qui avait tourné Aurore, deux ans plus tôt). Le scénario avait été écrit par Henry Deyglun, le plus prolifique auteur du moment.Roseanna Seaborn Et il y avait aussi dans la distribution, l’actrice Roseanna Seaborn, une Montréalaise fortunée, qui avait appris le théâtre à Londres, et qui avait investi dans Cœur de maman, une bonne partie du budget du film.

Le deuxième film retrouvé, lui, en piteux état, très malade, Le gros Bill. Le temps et les mauvais traitements lui ont mangé la laine sur le dos.  Le négatif 35mm. de ce film réalisé conjointement par René Delacroix et Jean-Yves Bigras est disparu dans la nuits des temps, il a sans doute, comme une brebis affamée cherchant de la nourriture, plongé au bas de la falaise au bout d’un pâturage ingrat. Nous n’avons retrouvé qu’un rejeton, un internégatif 16mm. malingre, desséché, égratigné.

Renaissance du cinéma québécois.

Ces deux films entrepris au tournant des années 40/50 nous ramènent à la naissance de notre cinéma, bien que M. Joseph-Alexandre DeSève ait choisi de baptiser Renaissance Films, la compagnie de production qu’il fonda, alors que la guerre avait tari la source des films français dont il alimentait ses cinémas, la chaîne de France Films.

René DelacroixHomme d’affaires ambitieux et coriace, M. DeSève avait résolu de faire de Montréal un Hollywood catholique. À cette fin, il recruta en France carrément un prêtre, l’abbé Aloysius Vachet qui avait répondu à l’appel de Dieu aussi bien qu’à celui du cinéma. En effet, cet abbé Vachet possédait déjà une bonne expérience cinématographique, étant lui-même à la tête de sa propre société, la FiatFilm. Et l’abbé amènerait avec lui le réalisateur René Delacroix dont M. DeSève venait de distribuer un des succès: Notre-Dame de la Mouïse d’après l’œuvre de Péguy.

Mais ce n’est pas en vain qu’on a la croix plantée dans son nom. On pouvait se fier à Delacroix, lui qui préconisait le regroupement de tous les professionnels de cinéma catholique afin de promouvoir les principes de la vie chrétienne. On était loin d’un sceptique (sans doute athée) comme Denys Arcand ou d’un flambard iconoclaste comme Pierre Falardeau.L'Abbé Tessier

Si le cinéma québécois existe aujourd’hui, il faut donner une part du crédit à un autre curé, l’abbé Albert Tessier qui, dans les années 20 et 30 du siècle dernier, sillonna le Québec avec une caméra 16 mm. tournant un cinéma de cameraman avant tout, prémonitoire du cinéma direct qui naîtrait trente ans plus tard, à l’Office national du film. Le crédit en revient aussi un peu à cette dernière institution, mais par-dessus tout je dirais qu’on le doit à des gens comme DeSève et Paul Langlais. 

J.-Alexandre DeSève.

J.-Alexandre DeSèveM. DeSève, je l’ai bien connu dans les années cinquante, alors que je signai avec lui un contrat de trente-six textes comiques à être produits par l’ORTF. Magnat de la distribution de film et futur grand patron de télévision, M. DeSève, je le rencontrais dans l’immense sous-sol de sa luxueuse résidence de la Côte Saint-Catherine. Là, dans une salle de montage bien organisée, Moviola et tout le bazar, avec un air de contentement diabolique, il remontait lui-même à sa guise les films français qu’il présentait dans ses cinémas. Il commençait par les coupes que lui imposait l’imprévisible censure du Québec, ensuite il se faisait plaisir: il coupait des longueurs, modifiait le rythme de certaines scènes ou même restructurait un récit mal ficelé à son goût.

M. DeSève considérait comme un devoir sacré de ne pas ennuyer le public. (Sodec et Téléfilm, prendre note!) Au Bijou et au Saint-Denis, les projectionnistes avaient l’ordre de lancer la bobine d’un western si le film en cours commençait à lasser les spectateurs. Cette bobine de secours, toujours la même, avec des chevauchées trépidantes, pouvait entrecouper aussi bien Thérèse Raquin de Marcel Carné que Le Rouge et le Noir de Claude Autant-Lara.  Les cowboys fringants de cette bobine de réserve traversaient alors l’écran au grand galop, dans des nuages de poussière, faisant feu de toutes leurs armes et tirant les «cinéphiles» de leur torpeur; une fois bien secoués, ceux-ci pourraient être renvoyés sans crainte sur les chemins plus arides de Zola ou de Stendhal.

L’arrivée de la télévision bouleversera la production cinématographique qui devient de plus en plus diffficile et M. DeSève, en 1961, fondera la deuxième chaîne de télévision francophone au pays, CFTM-TV (Télé-Métropole). Comme tout ce que cet homme touche, l’entreprise s’avère un succès et l’actuel réseau TVA en est le descendant.

Le gros Bill.

Le gros Bill fut le deuxième long métrage produit par Renaissance Films.

Jean-Yves BigrasTandis que Delacroix s’affairait avec «Johnny Bigras» sur Le gros Bill, Fedor Ozep s’attaquait au Père Chopin qui sortira avant et deviendra la première production de Renaissance.

En 1950, Jean-Yves Bigras deviendra le premier Québécois à réaliser un long métrage de fiction, Les lumières de ma ville (déjà au répertoire Éléphant) alors que tous les autres jusque là avaient été dirigés par des réalisateurs venant de l’étranger.

En neuf ans, les sociétés Renaissance Films et Québec Productions, fondée celle-ci par Paul L’Anglais, produiront une bonne douzaine de longs métrages, tous imprégnés de valeurs chrétiennes, la plupart tournées dans un grand studio de la Côte-des-Neiges, une ancienne caserne retapée, en face du cimetière, et à l’ombre de la croix du Mont-Royal.

Toute l’équipe d’Éléphant, à Technicolor, s’affaire à insuffler une nouvelle vie au gros Bill, on efface des rayures, on stabilise des images, on ajoute des ambiances sonores, on recrée certains effets de bruitage, on le peigne, on le tond là où les nœuds dans la laine sont rédhibitoires; cette brebis perdue rentrera bientôt dans le répertoire Éléphant, fraîche et pimpante comme si elle n’avait pas éprouvé ces années de misère noire.

Ainsi, bientôt, Éléphant aura restauré la majorité des productions de Renaissance Films et de Québec Productions, une sorte d’hommage bien mérité à ceux qui ont été les pionniers de notre cinéma, qui lui ont donné naissance et qui devaient être persuadés qu’un monde naissait à nouveau puisqu’ils donnèrent à leur entreprise le nom de «renaissance».

Note: Lire l’article de François Lévesque dans Le Devoir du 30 juil. sur Cœur de Maman.