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Les mendiants du 7e art.

- 26 mars 2013

Cinéaste au bord de la crise de nerfs!

 

Mais non, je ne piquerai pas de crise, j’ai vraiment passé l’âge. Cependant, en zappant entre Le Gala des Jutra et La Voix, cet autre dimanche, je me suis retrouvé au bord, juste au bord de la crise de nerfs, en entendant les gens de cinéma supplier littéralement le public d’aller voir les films québécois; mendier en quelque sorte la clientèle. Sans avoir vérifié les cotes d’écoute, je suis assuré par ailleurs que la plus grande partie des téléspectateurs écoutaient La Voix et ont ainsi raté les suppliques des mendiants du septième art, au Gala des Jutra.

Le Gala des JutraJe trépignais d’impatience, Gilles Carle a dû se tourner dans sa tombe et Denys Arcand, s’il n’avait pas été sur ses terrains de golf de Floride, se serait sûrement abandonné à quelque persiflage. Se jeter aux genoux du public pour qu’il vienne voir nos films? Non!

Mieux travailler pour attirer le public. Oui!

Il y avait une leçon à tirer de ce zapping entre le Gala et La Voix. Ce spectacle de TVA (une recette hollandaise, mais si bien adaptée qu’on la prendrait pour une poutine originale) a tous les ingrédients nécessaires pour attirer le public: drame, humour, lyrisme… Et même du grand mélo! De surcroît, on raconte une histoire, l’histoire de chaque participant et d’une partie de sa famille. C’est presque irrésistible, même pour moi qui regarde si peu de télévision.

Permettez-moi de ne pas commenter davantage le Gala. On aura compris que ça ressemblait à un film bien ordinaire, comme il s’en trouve dans tous les cinémas nationaux, pas seulement le cinéma québécois.

Le cinéma, une fête!

Aller au cinéma, c’est une fête. Life of Pi, c’était une fête; Django, une fête! Skyfall, une fête! Même Lincoln, c’était une fête. Ce qui manque depuis quelques années au cinéma québécois (et qui a peut-être presque toujours manqué), ce sont des «fêtes». C’est sans doute à cause de cela qu’on a crié à la crise, une fausse crise, puisqu’il y a eu, même cette année, de très bons films: Rebelle, Laurence Anyways, Inch’Allah. Mais, ne nous le cachons pas: aucun de ces films n’était une «fête»! Qu’on me comprenne bien; je suis allé voir Amour de Haneke, j’ai beaucoup aimé, mais ce n’était pas une fête non plus. (surtout pas à l’âge que j’ai!).

J'ai tué ma mère, l'affiche.Et ce n’est pas, comme pensent certains, seulement une question d’argent! Beaucoup s’étaient fait une fête d’aller voir J’ai tué ma mère, qui n’a presque rien coûté; seulement les économies de son jeune réalisateur.

Où est le bobo?

À vrai dire, je n’essaierai pas d’être plus perspicace que les autres, je ne sais pas trop, mais je me demande si l’on pense assez au public. Bien sûr, en entrevue, tous répondront qu’ils ont toujours le public en tête, mais l’ont-ils vraiment? Le scénariste dans le cerveau de qui germe une idée, pense-t-il au public? Le réalisateur qui va la traduire en images, pense-t-il au public lui aussi? Et le producteur? Et les analystes et fonctionnaires de la SODEC et de Téléfilm dont dépend une bonne partie du financement? En principe, le distributeur est celui qui devrait être le plus près du public avec l’exploitant de salle, mais leur métier n’en est pas un de création. Leurs connaissances du marché, cependant, devraient servir de guide. Comme un bon éditeur peut guider l’écrivain.

Le financement public.

Le cinéma québécois, comme dans tous les autres pays du monde (sauf les États-Unis et l’Inde) est en majeure partie financé par l’État: investissements et crédits d’impôt. Sans cette contribution publique, pas de cinéma, un point c’est tout. Le Canada mérite d’avoir son cinéma, le Québec aussi. Impossible donc de couper le financement public.

Contrairement à la France, qui a intelligemment adopté un système de financement qui repose en bonne part sur un prélèvement sur les billets vendus aux guichets et sur des contraintes bien spécifiques obligeant les diffuseurs de signaux de télévision à investir dans le cinéma national, le Canada et le Québec – pour n’avoir pas à affronter les majors américains et les exploitants de salles – ont plutôt institué des fonds et donné à leurs institutions, Téléfilm Canada et la SODEC, le pouvoir discrétionnaire de les distribuer. Les crédits d’impôt s’ajoutent à ce financement; les conditions pour obenir ces crédits sont strictement objectives (en principe).

Grâce au système français de prélèvement, les années où le cinéma américain fait florès en France, acteurs et artisans du cinéma ne vont pas par désespoir se jeter dans la Seine, car ils savent que sur chaque billet vendu un pourcentage de l’argent ira à la production nationale. Une sorte de principe d’utilisateur-payeur.

En France, lorsqu’il y a une crise du cinéma, c’en est une vraie! C’est que les gens fuient les salles. Tout le cinéma pâtit, y compris le cinéma américain. Les salles, ici, n’ont pas pâti cet hiver; j’ai dû me reprendre à deux ou trois fois pour voir Skyfall, Django ou Life of Pi ou le Hobbit, il y avait des queues partout. Imaginez la belle cagnotte que cela eût constituée si notre cinéma vivait selon les règles du système français!

Non, ici les fonds proviennent directement de l’État et sont administrés par des fonctionnaires au service de l’État. Dans un système rigide et complexe comme seuls les États savent les formater.

C’est ainsi que notre cinéma s’est de plus en plus bureaucratisé. Tellement que ça me donne envie de paraphraser Camus dans La Peste: «certains… films, qui sont des débauches bureaucratisées, deviennent en même temps les monotones corbillards de l’audace et de l’invention».

Corbillards de l’audace et de l’invention!

Permettez-moi de généraliser un peu. Se pourrait-il que scénaristes, réalisateurs et producteurs québécois, lorsqu’ils pensent au public en créant leur œuvre, soient aussi passablement distraits par les desiderata des fonctionnaires des institutions. Car, en fin de parcours, ce sont eux qui ont droit de vie ou de mort sur les projets. Difficile de garder un œil serain du côté du public lorsque, la tête sous la guillotine, on ne sait pas si le couperet tombera ou si l’on sera épargné in extremis. Monter un financement avec les institutions, c’est un véritable parcours de combattant ou, si l’on veut, c’est inscrire son projet dans l’aile des comdamnés à mort. Là, après s’être consumés d’attente, un petit nombre sera gracié et se métamorphosera en films, les autres seront incinérés et leurs cendres déposées dans l’immense columbarium des œuvres inachevées, les limbes de la création.

Rebelle aux OscarsJe n’accuse pas les fonctionnaires de ne faire que du mauvais travail; à preuve, plusieurs films québécois se sont taillés des carrières dans toutes sortes de festivals, des grands, des petits et d’autres avec encore moins d’importance. Mais leur donner crédit pour ce succès de festival, c’est aussi leur imputer une part de responsabilité quand on fait le constat de la baisse constante du boxoffice de nos films. Leurs décisions sont évidemment basées sur les projets de films qu’on leur soumet, mais n’arrive-t-il pas qu’on leur offre le genre de film qui risque justement de leur plaire à eux davantage qu’au public? La question se pose.

Inch'Allah le filmReste qu’il y a une déconnection évidente entre le cinéma québécois et son public, comme si ce dernier ne s’y retrouvait plus, qu’il n’y reconnaissait plus son image. Ces derniers temps, par exemple, je ne pense à aucun film dans lequel le grand public eût pu facilement et avec plaisir se retrouver. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille par tourner Rebelle, Inch’Allah ou Laurence Anyways, mais il faut aussi s’assurer qu’il y ait à l’écran des sujets plus populaires, plus accrocheurs, j’oserais presque ajouter: plus locaux! Même Argo détourne son sujet pour mieux l’américaniser, au diable les diplomates canadiens!

Il y a une tendance à oublier que ce doit être une fête d’aller au cinéma, un divertissement, une récréation, pas un pensum. On n’engage pas une gardienne d’enfants, on ne paie pas un parking et le prix d’entrée dans une salle où l’on va s’ennuyer avec, pour seule consolation, une chaudière de popcorn achetée à prix d’or. Non, on reste chez soi devant la télévision avec la perception erronée que c’est gratuit.

 

Pourquoi pas une fête du cinéma?

Malgré l’embouteillage de festivals de toutes sortes, à Montréal et au Québec, je me demande s’il n’y aurait pas place ici, comme en France, pour une fête annuelle et nationale du cinéma. La Fête du cinéma est une opération de promotion du cinéma qui a lieu, chaque année, en France, au mois de juin, depuis 1985. Cette fête avait été instituée pour parer à une vraie crise du cinéma celle-là, alors que les cinéphiles français avaient commencé de délaisser les salles, ce qui n’est pas tout à fait le cas ici.

Durant cette fête qui dure quatre jours, à travers tout le pays, le cinéphile peut se procurer un carnet-passeport à l’achat d’une place au tarif normal pour ensuite avoir accès, grâce à ce passeport, à tous les autres films à l’affiche à un tarif vraiment préférentiel. Depuis l’an dernier, le passeport a été remplacé par un bracelet. La fête, organisée par la Fédération nationale des cinémas français et sponsorisée par de riches partenaires commerciaux, permet aux salles de vendre plus d’un million d’entrées par jour durant cette courte période et fait renouer le public avec le plaisir de voir un film en salle, dans des conditions techniques de plus en plus impressionnantes.

La fête à l'Espace Cardin (photo MJR)Cette Fête du cinéma a été instaurée par le Ministère français de la Culture. Et je peux témoigner de l’engouement qu’elle a tout de suite suscité puisque, avec Marie-José Raymond, nous fûmes invités aux premières manifestations, dont la cérémonie d’ouverture, à Paris, à l’Espace Pierre Cardin, en présence de vedettes et de nombreux réalisateurs de cinéma. Nous y avions amené Jérôme Décarie, le fils de José, qui faisait son apprentissage d’artiste-bruiteur avec les frères Lévy dans les studios parisiens.

La fête du cinéma provoque chaque année une poussée d’adrénaline extraordinaire chez les cinéphiles. S’il y en avait une ici, des gens – par effet d’entraînement – iraient même voir des films québécois et les aimeraient!  J’ai encore trés présent à l’esprit cette atmosphère enthousiasmante dans laquelle nous baignions, ce jour-là, à l’Espace Cardin. Comme nous étions fiers de faire partie de ce monde du cinéma. Comme il était encourageant de voir des files à la porte de chaque cinéma, d’entendre partout, dans les rues, dans le métro, parler de cinéma, et de lire dans tous les journaux des papiers sur le cinéma.

Le cinéma était ce qu’il doit toujours être: UNE FÊTE !