Archives pour février 2012

AMELIA ET CE MYSTÉRIEUX M. ARTHUR

- 28 février 2012

Le ténébreux M. Arthur…

Il y a quelques semaines, dans l’amas quotidien de courriels qui n’échappent pas automatiquement à la poubelle il y en un, succinct, qui provient d’une parfaite inconnue pour moi, Amelia Does.Amelia Does Elle veut savoir si, par hasard, je me souviendrais d’un certain Arthur Lipsett dont on lui dit qu’il a tourné des images lors de cette épique soirée de tournage au Forum de Montréal, en 1961, pour le film La lutte que nous réalisions à l’Office national du Film. Amelia explique qu’elle est en train de terminer une biographie de Lipsett.

Oui, en effet, je me souviens qu’Arthur m’avait supplié de le laisser tourner, même s’il n’avait alors à peu près aucune expérience de cameraman. Ce sujet qui, au départ, n’avait emballé personne jusqu’à la visite à l’ONF du philosophe français Roland Barthes, lui-même auteur d’un essai sur le «catch», était devenu subitement le film auquel tout le monde voulait participer. Si bien que nous nous retrouvâmes quatre cinéastes à signer la réalisation de ce sujet qui m’avait tant tenu à cœur et devait devenir un exemple typique du cinéma vérité.

Bien sûr, je me souvenais de Lipsett, un garçon magnifique et ténébreux aux cheveux noir mat et au regard noir, mais étincelant. Il avait été engagé quelque temps auparavant par Colin Low et Robert Verrall et dirigé vers la section d’animation où son alllure avait tout de suite attisé Norman McLaren bien que le compagnon de ce dernier, Guy Glover, veillât sur lui presque aussi jalousement que Marcel sur son Albertine. Je me souvenais d’autant plus d’Arthur qu’il montait souvent en voiture avec moi après le travail; c’était sur ma route de le laisser à la porte du Clifton, un vieil immeuble de briques qu’il habitait, juste en face de l’entrée du cimetière Côte-des-Neiges.

Very Nice, Very NiceArthur Lipsett circa 1960 (Photo ONF)

Lorsque je reçus cette demande d’Amélia, j’avais perdu Arthur de vue  depuis que son tout premier film Very Nice Very Nice eût été mis en nomination, en 1962, pour un Oscar dans la catégorie des sujets courts. Je ne me souvenais même plus qu’il s’était enlevé la vie, en 1986, deux mois avant d’avoir cinquante ans, après être revenu s’installer dans ce Clifton encore plus délabré et maintenant rasé.

Cet Oscar de 1962, Arthur ne l’a pas remporté, mais son film, basé sur une bande sonore très originale accompagnée d’un étincelant montage image, fit tant d’effet que Stanley Kubrick lui demanda de créer la bande-annonce de Dr. Strangelove. Arthur refusa et Kubrick fit la bande-annonce lui-même en s’inspirant palpablement des techniques singulières de Lipsett qui allait aussi influencer George Lukas. Ce dernier ira jusqu’à inclure des éléments de films d’Arthur dans ses Star Wars.

Ce mystérieux Lipsett devait aussi avoir une profonde influence sur la jeune Amelia Does qui, en 2001, commençait ses études en cinéma à l’Université Western Ontario. Le prof, Mike Zryd projette Very Nice, Very Nice pour ses étudiants.

Dix ans après avoir visionné Very Nice, Amelia me décrit les impressions qui l’habitent encore : « D’abord, c’est ce que le film disait avec ses mots et comment ses images illustraient le message. La première phrase de Very Nice c’est, We are living in a society whose motto is et, à ce instant, on voit l’image d’une voiture renversée avec le mot NO, puis ensuite l’image d’un grand placard publicitaire vide avec le mot BUY inscrit au-dessus ».

« Pour moi, poursuit Amelia, le message était limpide: nous vivons dans une société obtuse, obsédée par la consommation. Je n’avais jamais rien vu de tel, surtout venant de cette période des années soixante. Le film m’inspirait et je n’arrivais pas à me le sortir du ciboulot. Et quand j’appris que ce film avait été produit par l’Office national du film, que le cinéaste était Canadien et qu’il s’était enlevé la vie, j’étais sous le choc, je n’avais plus qu’une envie: savoir qui était ce type. »

L’obsession d’Amelia.

Amélia poursuit studieusement ses cours de cinéma, mais le sujet de Lipsett la hante de plus en plus. Il s’est incrusté dans sa tête et dans son cœur, mieux que ne l’eût fait quelque amoureux. Elle lit tout sur lui, fouille l’internet et revient même en pélerinage à Montréal sur les pas du cinéaste; elle refait le trajet entre l’ONF et ce trou rocheux, à Côte-des-neiges où s’élevait jadis le Clifton. Elle n’en finit pas d’interroger des gens qui l’ont connu, elle en rencontre dix ou douze par années, leur extirpe leurs souvenirs, consignant tout dans des fiches scrupuleusement classées jusqu’à ce que germe l’idée d’écrire la biographie de cet étrange personnage qui est devenu sa vie, une vie qui singe aussi un peu la sienne: comme Arthur, Amélia est née à Montréal et comme lui, elle en est partie assez jeune pour vivre au Canada anglais. Il était affligé dans sa tête de toutes sortes de tourments, elle lutte contre son corps assailli par la fibromyalgie. Inapte, croit-elle, à écrire la biographie de son idole, le hasard lui fait croiser Dennis Mohr qui vient de filmer une longue entrevue avec George Lucas sur Arthur Lipsett. Voilà l’âme sœur!

La combinaison de ces deux-là deviendra une locomotive que rien n’arrêtera – la décision a été prise – ce ne sera pas une bio-papier, mais un film qui racontera la vie de leur idole. Il faut trouver des fonds, engager un «vrai» réalisateur; leur choix s’arrêtera sur Martin Lavut qui était un ami personnel de Lipsett. Le canal Bravo, TV Ontario et, après maintes hésitations, l’Office national du film contribueront modestement à rendre le projet possible. Ce labour of love allait-il libérer Amelia de son obsession? Sans doute pas!

Remembering Arthur fut projeté au Festival international du film de Toronto, en 2006. Je l’ai visionné, il y a quelques semaines, sur le site de l’ONF http://www.nfb.ca/film/remembering_arthur   c’est un document formidable avec des témoignages extrêmement émouvants et surtout on voit comment l’incroyable talent créateur d’un artiste arrive à le consumer tout entier sans que lui, ni personne, n’y puissent quoi que ce soit. La poisse! Mais heureusement le bonheur revient avec les films d’Arthur. Visionnez déjà son premier, Very Nice, Very Nice et vous vous rendrez compte… http://www.nfb.ca/film/Very_Nice_Very_Nice/

L’obsédant Lipsett.

La couverture de la bioMais non, à London, en Ontario, où elle habite maintenant, Amelia n’a jamais chassé le mystérieux M. Arthur de son cerveau, il a continué de l’habiter, de l’obséder et de la tourmenter allant, à l’occasion, jusqu’à lui faire ouvrir l’ordi et commencer à taper les premiers mots d’un biographie, mais écrite celle-là. Rien à faire, les mots ne venaient pas, l’écran tombait finalement en veille… comme Amelia. Presque sept ans d’un document tout blanc, de panne de cerveau, puis l’automne dernier les caractères noircissent l’écran, à toute vitesse, frénétiquement. En quelques semaines, Amelia Does terminera sa biographie de Lipsett, une centaine de pages qu’on peut acheter en ligne pour neuf dollars en cliquant:

http://arthurlipsett.weebly.com/

Quelques centaines d’exemplaires-papier sortiront aussi des presses. La fin de l’obsession d’Amelia? Pas tout à fait.

Aujourd’hui même, Amelia Does m’a envoyé un courriel. Elle aimerait bien écrire un autre livre, mais elle n’a pas encore son sujet, elle travaille aussi à un documentaire sur l’activiste David F. Noble et… oui! elle collaborera aussi à deux autres livres sur Arthur Lipsett: une anthologie publiée par les Presses de l’Université de Calgary et un album avec Mark Michaelson qui reprendrait une sélection des milliers et milliers de photos prises par Arthur (entre autres avec une Bolex 16mm.) au long de sa trop courte vie.

Merci Amelia de tant d’obsession. Nous revivons Arthur Lipsett.

MOURIR AUTREMENT ?

- 5 février 2012

PRISONNIÈRE, THÉRÈSE ARBIC S’ÉVADE

Thérèse Arbic (planche contact 1955)

En ces temps où tout le monde veut faire autrement, gouverner autrement, gérer autrement, vieillir autrement, je me suis demandé en entrant dans la chambre de Thérèse Arbic, moribonde, veillée par sa fille Emmanuelle qui est aussi la mienne, si, après des années d’emmurement dans l’Alzheimer, il n’y avait pas moyen aussi de mourir AUTREMENT.

Autrement que ce lent efffritement, cette interminable consumation du corps, des années après que l’esprit a sombré, longtemps après que les premiers souffles de l’Alzheimer ont commencé à faire vaciller les flammes du cerveau pour finalement l’éteindre complètement et plonger cette femme dans une nuit opaque, étrange, indéchiffrable.

Sous les couvertures, ce n’est plus un corps allongé, ce serait plutôt un monceau de membres pelotonnés, rien de plus maintenant que des os ; ne dépasse que la tête avec ce visage émacié, un peu gris, couronné par les cheveux encore blond-cendré, coupés très courts, fins, soyeux, arachnéens. Même ouverts, les yeux qui ne sont plus soulignés par ces beaux cernes charbonnés qui donnaient à Thérèse-jeune-fille son regard intense et volontaire, ces yeux ne regardent plus nulle part, ils sont devenus les vitrines du néant.

Pendant des jours et des nuits, Emmanuelle veillera sa mère, épiera le moindre signe d’un besoin, lui dessèchera les lèvres avec un tampon humecté, caressera son visage, massera tant bien que mal les membres recroquevillés, remplira l’atmosphère de musique apaisante : Miles Davis, Jorane, Bach; elle la veille comme une mère son nouveau-né, les rôles se sont inversés.

Oui, je suis extrêmement ému. Cette femme qui meurt, j’en suis séparé depuis presque un demi-siècle, soit, mais elle a été la compagne de ma vie pendant près d’une décennie, c’est la mère de ma fille et quel coup de foudre j’eus pour elle qui lisait mes poèmes à la Foire du livre de Sainte-Adèle, en 1954 ; j’y avais été invité par Gaston Miron au stand «La poésie vivante» de l’Hexagone qui publiera un an plus tard dans sa collection Les matinaux mon deuxième recueil de poèmes que je dédierai ainsi à celle de qui je viens de tomber amoureux:

À une femme, plus muette que la passion        Thérèse Arbic
qui chante dans la flûte de ses os, plus
sourde que le murmure du sang qui gicle
des blessures du cœur.
Une femme plus maigre, plus amère que
les bassins de sable où le soleil boit len-
tement sa provision de mer. *

Cette femme qui meurt, je dois à Miron d’avoir fait sa connaissance et quelle coïncidence que je vienne juste ces jours-ci d’entreprendre la lecture de la biographie (La vie d’un homme) que Pierre Nepveu consacre à Gaston et qui ressasse pour moi tant de souvenirs de cette existence fugitive de poète que je menai avant d’adopter le cinéma.

Thérèse Arbic, courtisée alors par Raymond Barbeau, futur fondateur de l’Alliance laurentienne, manifestait déjà de l’intérêt pour «les causes» au-delà de son métier. À la télévision où elle tenait le rôle de Monique Frenette, dans le populaire téléroman 14 rue de Galais, il lui plaisait de passer du temps à «discuter» avec l’auteur aux allures ténébreuses, le romancier André Giroux, chaque fois qu’il venait de Québec. C’était aussi Donatienne dans Les belles histoires des pays d’en haut, mais Claude-Henri Grignon ne discutait pas, lui, avec les jeunes acteurs…

Donc, j’étais amoureux d’une femme qui avait déjà un petit statut de vedette, elle qui avait commencé l’étude de la comédie au Studio 15, dirigé par  Gérard Vleminckx et Jeanne Maubourg, et qui s’était tout de suite liée avec Andrée Lachapelle, amie de toujours.Andrée Lachapelle d’une amitié qui durera toute sa vie. C’est ensemble que ces deux-là quitteront un peu plus tard le Studio 15 pour étudier avec Aario Marist où elles retrouvent les Béatrice Picard, Jean Coutu, Guy Godin, André Pagé, Monique Lepage, Jacques Létourneau etc. Andrée Lachapelle et Thérèse incarneront au théâtre les deux putains du Crime et Châtiment de Dostoïevski. En 1959, elle sera au théâtre de la création de Bousille et les justes de Gratien Gélinas.

Thérèse Arbic n’aura jamais été une compagne de tout repos. Volcanique,Avec les grévistes de la Pert Hosiery intransigeante, intègre dans son métier, elle refusait de tourner toute publicité (comme Andrée Lachapelle d’ailleurs) et la moindre cause qu’elle jugeait juste et essentielle réveillait vite en elle tous les activismes. Elle sera emprisonnée quelques fois, la première en même temps que René Lévesque, à la suite d’une manifestation durant la grève des réalisaeurs de Radio-Canada. Elle avait lancé des billes d’acier sous les sabots des chevaux des policiers qui chargeaient les manifestants sur ce boulevard Dorchester qui porterait un jour le nom de René.

Par des hasards trop longs à expliquer ici et après un long séjour ensemble en Europe, où Thérèse poursuivit ses études dramatiques avec des profs aussi peu conventionnels qu’Alejandro Jodorowski, elle attira l’attention de Peggy Feury et de Lee Strasberg. Commença alors une folle navette entre le travail à Montréal et l’Actors Studio, à New York, au moment où s’y trouvaient aussi Marilyn Monroe, Montgomery Clift, Farley Granger.

Ironie de notre destin de couple, au moment où elle s’implantait à New York, je collai à l’Office national du Film ; elle revint donc à Montréal, nous eûmes une fille et, moi-même, quelques années plus tard, je migrai à New York, convaincu de terminer ma carrière aux États-Unis. D’autres événements, d’autres amours me ramenèrent à Montréal, mais avec Thérèse, c’était désormais rompu.

Comme si le métier d’acteur ne lui convenait plus, Thérèse Arbic s’en détacha petit à petit. Elle occupa d’importantes fonctions au Pavillon de la Jeunesse, durant Expo 67, puis elle se joignit au Théâtre du Nouveau-Monde, sous Jean-Louis Roux pour finalement occuper le poste de professeur titulaire de théâtre au Cegep du Vieux-Montréal jusqu’à sa retraite, au début de la soixantaine.

Pendant une vingtaine d’années, l’appartement qu’elle occupait au Carré Saint-Louis dans la maison de ses amis Pauline Julien et Gérald Godin devint un lieu de rendez-vous pour la bohème activiste, nationaliste et gauchiste. (On était loin du temps où, après notre séparation, Thérèse fut fréquentée par Pierre Elliott Trudeau).

Cette femme fougueuse, pugnace, radioactive allait, dans la petite soixantaine, subir les premiers assauts d’une maladie qui la forcerait à une retraite prématurée et qui la conduirait assez rapidement dans les institutions. Les dernières années de sa vie, à la résidence Courville de Waterloo, elle s’étiolera paisiblement, car – bizarrerie – l’Alzheimer l’avait désarmée, pacifiée, adoucie. La veille de la mort de Thérèse, une dévouée préposée, Sylvie Côté, qui lui prodiguait des soins depuis son admission, entra dans la chambre et d’une voix brisée par l’émotion, elle nous dit : «C’est vraiment triste ! Madame Arbic, c’est la patiente qui ne nous a jamais causé de soucis, toujours calme, un agneau, un ange».

Emma veille sa mère (dessin: Marie-José Raymond)

 

Nous nous regardons, Emmanuelle et moi, et lorsque Sylvie sort, nous pouffons de rire en douce : «Heureusement, murmure-t-elle, qu’elle ne l’a pas connue avant !».

Il y a déjà presque un an que la malade ne quitte plus le lit, qu’on l’assiste pour avaler la moindre nourriture et plus longtemps encore qu’elle ne reconnaît même plus sa fille. Elle n’est plus que végétale, un arbre coupé auquel il reste de la sève, alors que la tête est anéantie. Et cela dure. Dure abominablement pour les autres autour, impuissants. Mais pour elle ? Où est-elle, celle qui est là. mais qui n’est nulle part ?

Comment faire ? Quoi faire ?

«Ça n’a plus de sens, réfléchit tout haut Emmanuelle… et il y en a de plus en plus comme elle, mais il n’existe pas de cadre juridique pour nous indiquer quoi faire, comment peut-être abréger ses souffrances, nos tortures ?». Puis, tout à coup sur un ton revendicateur, l’aurait-elle hérité de sa mère ? elle ironise : « Lorsqu’il y en aura trop et que l’État n’aura plus d’argent, je suis sûre qu’on trouvera des solutions ».

Et elle va coller sa tête contre celle de sa mère dont le souffle est maintenant presque imperceptible avec le fol espoir que, peut-être, avant de quitter ce monde, Thérèse pourrait miraculeusement ouvrir les yeux et murmurer son nom.

Évidemment que cela ne s’est pas produit. La vie a libéré Thérèse Arbic à 20h.55, le 24 janvier 2012. Elle n’est pas morte autrement que toutes les autres victimes de la maladie d’alzheimer.

* dédicace Le ciel fermé (Éditions de l’Hexagone) 1955