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«MES PRIX» DU QUÉBEC EN CINÉMA !

- 13 octobre 2011

DUNNING, LINK et FRÈRE !

John Dunning, l'associal souriantÇa s’est plutôt appelé CINEPIX et c’est devenu beaucoup plus tard et beaucoup plus gros Lions Gate, mais à sa formation, en 1962, cette société de production et de distribution de films aurait bien pu être baptisée, disons! Dunning, Link et Frère, le nom d’une bonne petite boutique dans le village du cinéma québécois. Chez Dunning, Link et Frère, comme au 5-10-15¢ de jadis ou au Dollarama d’aujourd’hui, pas d’egos rutilents et retentissants, pas d’esbroufe, pas de frime, pas de poudre aux yeux, seulement du travail, de la persistance et ce flair perspicace que possèdent souvent ceux qui n’ont aucune prétention d’en avoir, (l’art d’avoir au moment opportun les bons petits pains chauds en magasin !)

Chez Dunning, Link et Frère, installé très tôt dans un monotone et presque lugubre immeuble de briques sur Mayrand, rue du nord-ouest de Montréal quasi introuvable avant l’invention du GPS, deux hommes – on ne saurait trouver plus différents, culturellement comme physiquement – se sont associés pour distribuer et, éventuellement, produire des films. John, plutôt grand et mince, une vague ondulation dans les, cheveux, les yeux espiègles et bleus, une barbe soigneusement taillée, mieux entretenue qu’un bonsaï ; ce pourrait être un acteur américain des années cinquante ou carrément le Marlboro man.John, le Marlboro Man

André, lui, d’origine hongroise – à dix ans, il a échappé miraculeusement aux camps d’extermination – a un air plus européen avec ses cheveux foncés toujours un peu désordre, son sourire charmeur et ce strabisme qui le gratifie d’un petit côté intellectuel à la Sartre. Il a fait des études de droit, à Paris, mais surtout, il a fréquenté la cinémathèque. Plus assidûment que l’université. Des perfusions de cinéma.

Dunning n’est pas arrivé naturellement au cinéma. Même si à 13 ans, il gérait déjà le comptoir de friandises d’un des cinémas de son père, à Ville-Émard. Son père, Mickey, qui avait fini par se constituer une petite chaîne de salles après avoir, pendant des années, parcouru la province en projetant des films d’actualités à partir du coffre de sa voiture. Malheureusement, ce débrouillard de Mickey meurt lorsque John n’a que dix-sept ans et ce dernier se voit dans l’obligation de prendre la relève de son père. Gérer des salles ! lui déjà asocial et qui doit se pincer le nez pour affronter les affamés de smarties et de popcorn.

Le cheval parfait.John, André, les pionniers

Lorsque je courais les concours hippiques, j’entendais souvent dire : «si ce cheval avait le chanfrein de cet autre, la croupe de cet autre encore et s’il était aussi bien gigoté que la pouliche là-bas, ce serait un cheval parfait! Eh bien, Link et Dunning ensemble, c’était un cheval parfait, un tandem idéal.

Dunning et Link auront aussi la chance, lorsque les affaires commencent à rouler, d’avoir à la caisse de Cinépix, Trudi Link, la femme d’André. Trudi scrute et compte chaque sou qui entre ou qui sort. Un cerbère sévère, rigoureux, intraitable. Elle a de l’humour certes, mais pas sur ces questions !

Au fil du temps, John Dunning et André Link deviendront des maillons essentiels du cinéma québécois. Ce seront de vrais pionniers, des défricheurs. Avec leur courage et leur hache dans la forêt vierge de notre cinéma.

Prix du Québec…

Pourtant, j’en mettrais ma main au feu, les noms ni de l’un ni de l’autre de ces bâtisseurs n’ont jamais effleuré l’esprit sectaire des jurys qui font le choix de plus en plus abracadabrant des Prix du Québec en cinéma. Jeter des perles aux pourceaux, jamais ! Pas avec cette espèce de saucisse que produisaient ces deux hommes de même fabrique… ValérieLes chiens chauds, Meatballs, My Bloody Valentine, Snake Eater, I, II et III (de la saucisse, je vous dis !). Il y eut aussi Shivers et Rabid, Princes in Exile, Yesterday, L’homme idéal… enfin rien qui eût autorisé l’un ou l’autre de ces tâcherons d’accéder à ce panthéon québécois. Soit! ils auront donné leur chance à Denis Héroux, à David Cronenburg, Ivan Reitman, Don Carmody ; reconnu le talent de Francis Mankewicz, contribué à l’ascension de Bill Murray grâce à Meatballs. Minute! ces gens talentueux avaient-ils vraiment besoin de Dunning et Link ? Après tout, même le comte de Monte-Cristo est parvenu au soleil par lui-même, sans aide. (Ah oui, il y avait ce Dumas !)

50 ans de productionÀ eux deux, Dunning et Link, ont produit 59 longs métrages, John se consacrant davantage aux sujets et à l’écriture, André s’affairant plutôt au finacement, à la distribution et à la mise en marché.   «Le système, disait John Dunning, ne paie pas pour les succès d’estime; aussi sommes-nous condamnés ici à produire des films à petits budgets qui trouvent leur auditoire et réussissent à faire leurs frais; dommage! mais les films d’art à gros budget n’ont jamais été notre lot.»

Ce qui préoccupait le plus John, c’était de rejoindre le public. Je le sais, j’ai écrit un film avec lui: Cops And Other Lovers (v.f. Les chiens chauds) et il n’arrêtait pas de répéter: «Es-tu certain que ce n’est pas un peu obscur ? les gens vont-ils comprendre ? ce gag-là, tu le trouves drôle, toi, mais le public !» Ou encore: «Ça fait ixe minute qu’on n’a pas ri et c’est sensé être une comédie». Cependant l’erreur que nous avons fait sur ce film en était une de casting, une fausse bonne idée de John : faire jouer le rôle principal du chef de police super clean par Harry Reems, vedette du porno, que le film Deep Throat avait rendu célèbre.

Harry en Mr. CleanCher Harry Reems ! Il fera le film, mais en posant toutes sortes de conditions dans le genre: pas question de le voir nu, lui dont le monde entier a déjà pu admirer le sabre dans Deep Throat. Le torse soit ! mais rien d’autre ; ce qui a nécessité pour une scène de baignoire de teindre l’eau bleu foncé, d’y faire flotter quelques canards de plastique (pour détourner l’attention) au cas où quelqu’un pourrait soupçonner que le cul qui traîne dans cette mare est celui de Reems qui, de surcroît, est couvert d’un maillot opaque et bouffant. Le hic, c’est que les majors américains refusèrent de prendre le film parce qu’ils avaient conclu l’entente secrète de ne jamais distribuer un film dont Reems serait la vedette, because son passé de vedette porno. Cela dit, le film connut une enviable carrière à la télé américaine. Longtemps plus tard, mon pompiste habituel «dishé» satellite, me disait deux ou trois par année: «M. Fournier, j’ai revu votre film hier soir…» «Quel film ?» «Le film avec les polices…». Dunning avait raison: nous avions rejoint le public.

Ma cour est pleine.

Pourquoi j’écris sur John Dunning, en cette fin d’octobre ! C’est que John vient de disparaître, à 84 ans, après avoir lutté contre les suites d’un accident bête survenu alors que circulant à vélo, il fut frappé par un camion. Triste ironie, lui dont la fille Valérie fut tuée à vingt-deux ans dans un autre bête accident de circulation, il y a plus de deux décennies. C’était pour lui faire plaisir que Dunning avait suggéré à Denys Héroux, en 1967, d’intituler son film: Valérie.Adieu, cher John

Jusqu’à la fin, John est resté au travail… Il venait juste de terminer un scénario, malgré les souffrances qui le clouaient au lit.

Mais j’en ai marre, je n’en peux plus d’écrire sur tous ces amis qui disparaissent. Déjà cette année, il y a en trop eus. Bon dieu, est-ce cela devenir octogénaire ? Devoir pleurer ceux qui partent et pleurer avec ceux, inconsolables, qui restent.Le cheval maintenant imparfait Je pense à André Link qui ne sera plus un cheval parfait. Je pense à Jean, la veuve de John, à leur fils Greg, dans le cinéma lui aussi, et qui m’a gentiment envoyé les photos qui illustrent ce blogue.

Permettez-moi de crier du côté du ciel : ÇA SUFFIT ! pour cette année.

P.S. Visionnez dans nos dossiers spéciaux le vidéo hommage du Festival Fantasia à John et André.