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OCTOGÉNAIRES AU TRAVAIL

- 22 août 2011

LES RIVAGES DE L’ÉTERNITÉ

Grâce à Éléphant, Michel Brault et moi – deux cinéastes maintenant bien octogénaires – venons de passer une journée merveilleuse sur les rivages de l’éternité, calés dans de confortables fauteuils, attentifs au moindre détail de la restauration du film Louisiane de Philippe de Broca. Le coloriste Vince Amari est aux commandes d’un appareil Speedgrade et, profitant de son talent, nous faisons une à une passer dans l’éternité les scènes de cette épopée dont Michel a éclairé les images, en 1983. Louisiane s’ajoutera bientôt au trésor des films restaurés par Éléphant et disponibles sur Illico, canal 900.

Devant l'écran de Louisiane«TraMichel heureux de son travailvailler pour l’éternité». Cet apophtegme je le tiens de Michel lui-même. Il lui est venu, il y a près de deux ans, alors que nous restaurions son film Les ordres. Michel, sans doute plus conscient que moi de la postérité, réalisa tout à coup que ce négatif, fragile comme l’est toute pellicule, resterait désormais immuable, avec son nouvel étalonnage couleur et ses restaurations, et il s’écria – un cri du cœur vraiment ! : «Claude, je ne pense pas que tu t’en rendes compte, mais nous travaillons pour l’éternité». Il suggéra même qu’on glisse dans les boîtes à retourner à la Cinémathèque une note dûment datée dans le style : ce film a été étalonné pour la dernière fois par Michel Brault et Claude Fournier avec Vince Amari. «Et dans cent ans, deux cents ans peut-être, poursuivit-il, lorsqu’on ouvrira ces boîtes dans lesquelles le film risque d’ailleurs de s’être volatilisé, on saura comment et qui a fait passer Les ordres dans l’éternité.»

En effet, l’internégatif de Louisiane cette fois, avec lequel nous travaillons, extrait des grottes froides mais miraculeuses de la Cinémathèque québécoise, pourra désormais continuer inexorablement de vieillir, il pourra dépérir, s’évaporer même, il aura été capté dans son essence et figé pour toujours dans un fichier numérique dont seules les façons d’en saisir les nombres risquent de changer.

L'affiche de Louisiane (1984)De plus en plus, il saute aux yeux comment Éléphant – cette généreuse initiative de Pierre Karl Péladeau – tire à conséquence. En trois ans, cent-cinquante films ont déjà été numérisés et restaurés. En bout de ligne, ce sera tout le patrimoine québécois du long métrage qui aura été sauvé de la détérioration ou carrément de la disparition et  qui aura été rendu disponible.

Il est certain que cette grave initiative de PKP nous trotte un peu dans le ciboulot alors que Michel s’amuse à désaturer les couleurs de Louisiane (il n’aime pas la chromaticité de l’internégatif) à accentuer des contrastes, à recréer ces effets si magiques de clair-obscur, à pondérer la lumière plus difficile de certains plans. Nous sommes là, tous les deux, exaltés, enfiévrés, maniant avec frénésie cette incroyable palette électronique à notre disposition. Est-ce cela travailler ? Nous qui pourtant nous gavons d’images depuis trois-quarts de siècle, nous revoilà comme deux gamins devant leur premier étalage de Haribo.

Et tiens ! pour les exégètes, ce sera intéressant de mesurer le chemin parcouru par Michel Brault entre sa direction photo de Kamouraska (déjà dans le répertoire Éléphant) et celle de Louisiane (bientôt disponible) deux films d’époque, deux épopées aux décors et aux costumes magnifiques, des comparables. Neuf ans plus tard, le travail de Michel est plus égal, plus subtil; la finesse et la douceur de ses lumières – intérieures comme extérieures – sont remarquables. Chaque scène reflète bien sa dévotion particulière à la justesse de l’éclairage lui qui pour Kamouraska avait pris la peine de se rendre à Toronto pour discuter avec un spécialiste de la lumière que donnent les fanaux, car dans le film de Jutra, le fanal deviendrait une des principales sources de lumière. Dans Louisiane, ce sont des bougies !

Et quel plaisir, près de trente ans plus tard,  de voir Michel s’extasier ici ou là sur certaines scènes particulièrement bien éclairées et – je dois dire – magnifiquement cadrées par Al Smith. Je me demande, cette longue journée d’étalonnage de Louisiane, en compagnie de cet ami de cinquante ans, était-ce vraiment un boulot ? Pas sûr !

Entretenir un éléphant…

Marie-José, gardienne d'éléphantDerrière ces moments de grâce, il y en a de la pelle et de la pioche ! Du travail fastidieux, forcené et pas toujours très glorieux. Il faudra prochainement que j’écrive sur le labeur incesssant de Marie-José Raymond toujours à la recherche des éléments de tirage à partir desquels nous numérisons les films… Une «truffière» infatigable. C’est également elle qui se fraie un chemin dans la jungle des droits et des ayants-droit, elle qui supervise les restaurations et elle aussi, le lynx, qui scrute le fichier définitif et donne son imprimatur.Sylvie Cordeau, l'ange-gardien

Il faut aussi que j’écrive sur l’ange-gardien d’Éléphant : Sylvie Cordeau, vice-présidente, communications, à Quebecor Media Inc. Elle qui a pris le projet sous ses ailes, depuis sa mise en route. En principe, c’était à côté de ses tâches régulières. Veiller au bien-être et à la santé d’un gros éléphant dans une grosse boîte comme Quebecor… Tout un à côté ! Eh bien, mine de rien ! cette sylphide au regard noir et triomphant a réussi à enseigner la walse à l’éléphant… comme à ceux qui le nourrissent. (Cf. Beaudelaire)