Archives pour février 2011

L’INCURABLE FOLIE DU CINÉMA

- 19 février 2011

Les inextinguibles passions.

Contrairement à des amis comme Brault ou Jutra, la passion du cinéma semble m’être arrivée plus tardivement. Sans doute parce qu’au tout début des années 50, au Québec, s’embarquer dans une carrière de cinéaste – surtout en province – paraissait tout aussi dément que de rêver d’un voyage sur la lune. Le cinéma, grâce à un oncle qui gérait le Star Theater – le Cinema Paradiso de Waterloo – j’en regardais depuis l’âge de six ans à travers une petite lucarne percée derrière le guichet où officiait ma tante. Mon premier amour n’a-t-il pas été Shirley Temple ! Eh ho ! Mais de là à se voir cinéaste.

Je savais à peu près écrire, donc je devins journaliste à La Tribune de Sherbrooke. Puis, la télévision démarra et je fus l’un des trois journalistes choisis pour accoucher du premier téléjournal de Radio-Canada, dans un tourist-rooms décrépit adossé à l’ex-hôtel Ford, nouvelle maison-mère de la société d’État, boulevard Dorchester.

Première rencontre directe avec les images, première rencontre avec Gilles Groulx qui collait les images des nouvelles en ne sachant pas encore qu’il deviendrait un monteur de génie… et un réalisateur.

Ensuite, c’est l’Office national du film qui déménage d’Ottawa à Montréal dans sa vilaine usine en briques de la Côte de Liesse. Mais qu’importe ! Là on fait du cinéma. Et on apprend. Tous des passionnés ensemble : Kroiter, Koenig, Brault, Jutra, Devlin, Groulx, etc. Les perfusions d’images commencent ; projecteurs, caméras, moviolas, tout le matériel d’intraveineuse est à notre disposition, l’ultime piquerie !

Drogués à vie.

Une fois intoxiqués ainsi par l’image, le sevrage est-il possible ? Pas sûr ! Pour des raisons qui ne sont certainement pas étrangères à la charge brutale de Mario Clément et de la Société Radio-Canada contre Marie-José Raymond et moi (et bien que le tribunal les ait tous deux trouvés coupables de diffamation et d’abus de pouvoir) je n’avais pas vraiment tourné d’images depuis près de cinq ans. Ces circonstances adverses m’avaient-elles sevré ? Le cinéma, terminé ? Désintox forcée, mais réussie ? J’y ai cru pendant un moment. Pensez-vous ! Aussi certainement que l’eau ronge les roches et la mer, les côtes, le goût est revenu, insidieux d’abord, puis absolument impératif.

Et coup de grâce ! Deux fois, l’automne dernier, je retrouve mon vieux copain, le cinéaste américain D.A. Pennebaker. Il a maintenant quatre-vingt-cinq ans et il continue de tourner comme au bon vieux temps des années 60 où nous travaillions ensemble à New York.

Chris Hegedus et D.A. Pennebaker

Il a un peu de mal à marcher, soit ! mais il tourne. Et sa femme, Chris Hegedus, tourne avec lui, elle n’est que dans la soixantaine ! Lorsque nous nous sommes revus à un master-class à Montréal et ensuite – par hasard – à un autre master-class, au LightBox de Toronto, Chris et Penny montraient leur dernière œuvre, un film tourné selon les plus pures règles de l’art du cinéma vérité, Kings of Pastry, alors qu’ils suivent un chef-patissier américain, Jacquy Pfeiffer, qui essaie de remporter (sans succès) la légendaire épreuve des Meilleurs ouvriers de France au concours de pâtisserie, à Lyon.

Richard Leacock, le caméraman de FlahertyEt j’apprends de Pennebaker que mon autre copain, Richard Leacock, qui va célébrer ses 90 ans en juillet, travaille encore lui aussi. Leacock avec qui j’ai tourné pendant trois mois en Inde, en 63, un long documentaire sur Nehru.

Tous ces toxicos, ces camés de l’image qui persistent. Il n’en fallait pas plus. J’avais commencé ma vie de cinéma avec le cinéma-vérité, je la terminerai donc ainsi.  Du vrai documentaire, du cinéma d’observation comme dans le temps ! Pas des films de talking-heads qui blablatent au lieu de faire voir.

Une femme contaminée.

Marie-José, l'élèveDeux semaines sur l’Internet à arrêter le choix de la caméra que je devrais acheter, celle qui conviendrait le mieux à ce que nous voulons en faire. Au fait! deux caméras, car Marie-José Raymond – une contaminée elle aussi – qui a pratiqué tous les métiers du cinéma a choisi de devenir camérawoman. Non seulement, je recommence à tourner, à l’aube de mes quatre-vingts ans, mais j’aurai donc en plus une élève.

Des nouvelles caméras HD, il y en a des dizaines, comment choisir ? Consultation avec Michel et Sylvain Brault. Michel, qui prétend toujours qu’il n’a plus le courage de tourner, est tout de même sur le point de se procurer la Sony Nex-5, une caméra qui lui permettrait d’utiliser tous ses vieux objectifs de Leica. Sylvain, lui, ne jure que par la Alexa d’Arriflex. Mais hola! ça n’est pas dans mes prix… et pour le documentaire, pas une Rolls quand même. Encore hésitant, je contacte de vrais sectateurs des caméras numériques, Bruno Tardy de Vidéo Service, Stéphane Bruno chez CEV et finalement un type génial, une sorte de Brault du numérique: Joël Quesnel.

Après toutes ces consultations, j’opte pour la Sony EX1. J’appelle Pennebaker à New York pour valider mon choix : c’est justement ce qu’ils viennent d’acheter Chris et lui.

C’est fait, les caméras sont là. Nous leur avons aménagé des super valises de transport, douillettement molletonnées, valises qui roulent et qui seront admissibles en cabine, car pour l’un des deux documentaires que nous avons commencés, il faut se rendre en Allemagne, au début d’avril. Et mon élève camerawoman, déjà très douée pour la photographie, fait des progrès rapides, caméra à l’épaule. Je me familiarise de mon côté avec les menus abscons de ces caméras numériques, les cartes-mémoires, les transferts sur disques durs, etc. Pourrai-je quand même un jour oublier le parfum particulier de la pellicule, l’étrange magie de ce matériau fragile, produit commercialement pour la première fois par George Eastman. Soit! la carte-mémoire est mystérieuse, mais elle est inodore, sans saveur, elle n’attise aucune volupté.

Des vieux qui « gossent » !

Arcand le sardoniqueTout ce remue-ménage, tous ces exemples m’ont permis, pas plus tard que le week-end dernier, de réprimander mon ami Denys Arcand qui prétendait gentiment que les cinéastes québécois vieillissants ont tendance à abandonner leur métier pour se mettre à «gosser» du bois, des meubles, enfin tous ces hobbies de l’âge d’or !  Denys a tout de suite fait amende honorable, même pour ce qui est de Michel Brault qui «gosse» en effet de jolis objets de bois, mais qui continue de rêver à cette Nex-5 qu’il va commander d’une journée à l’autre, j’en suis sûr. Pauvre intoxiqué lui aussi.

Manoel au boulot!Et lorsqu’il m’arrive de manquer de courage, de me demander qu’est-ce que j’ai à trimballer des caméras à mon âge, l’image de Manoel de Oliveira me revient, lui qui tourne toujours, et des longs métrages s’il vous plaît! De Oliveira, dont le dernier film A Igreja do Diabo, tourné au Brésil, sort cette année, alors qu’il célèbrera son cent-troisième anniversaire de naissance.

Comme vieux qui «gosse», on ne fait pas mieux!


MES ADIEUX À AUDREY ET SUSANNAH

- 1 février 2011

Audrey the Best !

Je m’apprêtais à mettre en ligne un blogue qui se voulait mon modeste hommage à l’actrice Susannah York dont j’avais appris la disparition lorsque me parvint, à midi le 25 janvier – quelle guigne ! – un téléphone m’annonçant qu’Audrey Best-Bouchard venait, elle aussi, de succomber au cancer qui avait de nouveau fondu sur elle cet automne, après une trop brève rémission de deux ans.

Oui, en principe, Dans la jungle est un blogue dont les sujets dérivent principalement du cinéma, mais comment ne pas faire état de la peine immense que m’a causé cette annonce. Exigeriez-vous quand même une connexion… eh bien ! il y en a une : Audrey a figuré dans Juliette Pomerleau que j’ai tourné en 1999. C’était une folle de cinéma et, si les circonstances s’y étaient prêtées, je crois sincèrement qu’elle aurait aimé être actrice. Dans Juliette Pomerleau, j’aurais souhaité lui donner un vrai rôle, mais Lucien Bouchard, son mari, étant premier ministre, elle craignit que cela fasse jaser. Elle accepta donc ce rôle de figurante et demanda que nous remettions son cachet à une œuvre de charité.

Cela dit, le rôle de «mère» qu’Audrey avait choisi, elle l’a rempli de manière exemplaire. Si bien que je lui attribuerais sans problème un Oscar de la meilleure mère s’il existait. Aux obsèques, à Saint-Viateur- d’Outremont, samedi dernier, ses fils Alexandre et Simon lui ont  rendu un hommage poignant et si authentique :

« Aux yeux de tous, raconta Simon, elle était l’incarnation même de la femme indépendante, forte et sûre d’elle-même qui refusait de se voir imposer quoi que ce soit qui puisse lui déplaire. Aux nôtres, elle était une femme douce, mais autoritaire, qui a toujours eu à cœur notre bien-être et qui s’est battu jusqu’à son dernier souffle pour faire de nous des êtres sensibles, équilibrés, respectueux et dignes de confiance. Le jury délibère toujours à savoir si elle a réussi ou pas.»

En vous voyant, Alexandre et Simon, et en vous entendant, le verdict me paraît évident : elle a réussi, le rôle a été magnifiquement rempli.

Audrey (photo CF)

Cette photo d’Audrey Best, je l’ai prise à l’hôpital Saint-Luc, en décembre 1994, alors que Lucien, foudroyé par cette terrifiante bactérie mangeuse de chair, luttait pour sa vie. Pas une seconde, durant ces trois semaines, Audrey n’a perdu espoir; très croyante, chaque jour elle descendait à la chapelle de l’hôpital assister à la messe et prier pour la guérison de son mari. Comme ont dit les enfants, samedi : « Le public ne l’a pas su, mais c’est le courage et la détermination de notre mère qui ont poussé notre père vers de nouveaux sommets ». « N’ayons pas peur de l’affirmer, ont-ils poursuivi, si c’est le travail des médecins qui a sauvé la vie de notre père, c’est l’amour de notre mère qui a sauvé son âme ».

On fait grand état ces jours-ci de cette tigresse-mère Amy Chua dont le livre Battle Hymn of the Tiger Mother est le best-seller de l’heure aux États-Unis. Je n’ai qu’entendu parler des méthodes d’éducation de cette femme, mais attention ! Audrey c’était cela : une femme aimante, mais sévère, inflexible, autoritaire et ambitieuse… pas pour elle-même, pour ses enfants ! Et il faut voir le résultat ! Comme le livre de Chua, Alexandre et Simon devraient aussi être des best-sellers !

Quels souvenirs nous conservons d’Audrey, de son intelligence, de sa générosité, de son dynamisme. C’était une virtuose de la vie.

Je la revois encore, ce 16 juillet 1999, alors que Marie-José et moi partions de San Diego avec elle et les enfants pour nous rendre à Las Vegas assister à Mystère et O, les deux spectacles du Cirque du Soleil. (Lucien, retenu à Québec par la crise des infirmières, viendrait nous rejoindre là en avion). En principe, les gardes du corps devaient conduire. Mais pas question !  Audrey se faisait plus confiance au volant qu’à eux. Elle les relègue donc avec les enfants à l’arrière de la fourgonnette. Cheveux au vent, pieds nus sur les pédales, elle nous conduira d’une traite jusqu’à Vegas. Un seul arrêt, dans le coin de Death Valley, à 110 degrés Farenheit, pour faire le plein. Cette date précise reste gravée dans ma mémoire, car en quittant San Diego et en allumant la radio, on apprend que l’avion piloté par John F. Kennedy Jr s’est abîmé dans l’Atlantique avec Carolyn Bessette, sa femme, et Lauren Bessette, sa belle-sœur. Tous ont péri. Les yeux d’Audrey se sont remplis de larmes, John Kennedy junior avait son âge à elle, presque jour pour jour. Son visage est longtemps resté ennuagé, plus que de raison presque, elle si enjouée, si imperturbable devant l’adversité. Aurait-elle eu le pressentiment étrange et obsédant que sa propre vie se terminerait abruptement elle aussi et beaucoup trop tôt… ?

Oh ! Susanna !

Quel choc et quelle tristesse lorsque j’ai appris la mort de Susannah York, à Londres, suite à un cancer. Il y avait chez cette femme la même vivacité teintée de spleen qui jaillit naturellement de la chanson Oh ! Susanna ! comme si, un siècle auparavant, Stephen Foster s’était pour l’écrire inspiré de la magnifique actrice qui vient de disparaître.

Comme Susannah York, cette grande femme mince au teint diaphane d’Anglaise, je m’imagine  l’autre, la Susanna de la chanson, avec les mêmes insondables yeux lavande, une large bouche rieuse, des cheveux presque rêches ( blonds pour toujours ), l’esprit vif et des mains liquides, ondoyant au fil des conversations.

Je n’aurais jamais prévu avoir un jour l’occasion de travailler avec cette actrice que j’avais tant admirée dans des films comme Tunes of Glory (elle partageait la vedette avec Alec Guinness), They Shoot Horses, Don’t They ? The Killing of Sister George ou Tom Jones. Et encore moins imaginer avoir la chance de travailler avec Claire Bloom dont je me souvenais nettement de son premier grand rôle, la danseuse de Limelight aux côtés de Chaplin.

C’était il y a huit ans.

Nous envoyons le scénario de The Book of Eve à l’agent de Claire Bloom. Elle aime le rôle et demande à me rencontrer. Je me rends à Seattle où elle joue au théâtre. Coup de foudre. Nous nous entendons comme larrons en foire. Bien sûr, qu’elle tiendra le rôle d’Eva Smallwood dans l’adaptation du best-seller de Constance Beresford-Howe.

Claire et son réalisateur (photo PIerre Dury)Le tournage est déjà commencé lorsque j’annonce à Claire:  Susannah York a accepté d’interpréter le rôle de May, sa copine dans le film. Claire blêmit, je me dis: « Ça y est, ces deux femmes se détestent ».

Pas du tout, Claire me rassure, elle aime beaucoup Susannah, mais elle est convaincue qu’elle n’acceptera jamais de dire certains mots vulgaires qui émaillent le dialogue. « Je la connais bien, me dit-elle, c’est une femme très distinguée. »  Je suis sidéré, Susannah a quand même lu le scénario avant d’accepter le rôle. Claire est si convaincue que nous aurons des problèmes qu’elle passe un week-end avec moi à retoucher le dialogue pour le rendre plus acceptable.

Susannah dans le rôle de May (Photo Pierre Dury)

Lorsque Susannah débarque à Montréal en fin d’après-midi, arrivant de Londres, je lui remets les scènes retouchées. Au diable le décalage, elle m’appelle quelques heures plus tard, sur mon portable, elle est furieuse. Pourquoi ai-je fait tous ces changements ? Elle adorait les écarts de langage et les excès du personnage, maintenant me dit-elle, c’est fade, banal. Le rôle ne lui plaît plus du tout et elle insiste pour savoir pourquoi je l’ai édulcoré.

Je suis obligé d’avouer que c’est sur la recommandation de Claire Bloom qui m’a assuré que vous étiez une femme trop correcte pour dire pareil dialogue.

Elle s’esclaffe. « Mais, c’est Claire, je la connais bien, c’est elle qui est un peu bégueule ». Et elle me fait certaines confidences sur ma vedette… Comment, par exemple, sur un tournage Claire a joué de toutes sortes d’astuces pour dissimuler l’aventure qu’elle avait avec le séduisant Omar Sharif, etc. etc. (Tut, tut! vous pensez bien que je ne vais pas tout dévoiler !)

Et il n’y a pas deux ans, je reçois un appel de Londres, c’est Susannah ! Elle veut que je lui envoie copie des scènes de The Book of Eve comme je les avais remaniées avec Claire Bloom. Susannah prépare un numéro comique sur le métier d’actrice et elle veut inclure cet incident dans un one-woman show, spectacle qui n’aura jamais lieu, la maladie l’ayant frappée.

Chère Audrey, chère Susannah, à un de ces jours !