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RÉVEILLON NOSTALGIQUE

- 31 décembre 2010

Après cinquante ans que

sont nos amis devenus ?

Tiens, avant de prendre le tournant de cette nouvelle année 2011, j’ai décidé de me plonger un demi-siècle en arrière. De revenir à la soirée d’un réveillon du samedi 31 décembre 1960 auquel j’aurais convié mes meilleurs amis de l’époque.

Un réveillon de nostalgie ! Avec les photos de tout le monde à l’époque de ce réveillon, évidemment!

Michel en 60 (photo CF)Il y a Michel Brault et Marie-Marthe, Claude F. - l'hôte en 1960 (photo David Bier)sa femme, qui arrivent les premiers, de Saint-Hilaire, dans leur Volvo dont ils sont très fiers ; puis Claude Jutra avec Johanne Harelle, toujours aussi sublime. Et Gilles Groulx qui s’amène seul (sa femme Monique a décliné l’invitation – il y a souvent des moments d’acrimonie entre eux !)  Marcel Dubé, Hubert Aquin et Jacques Fauteux arrivent en célibataires eux aussi, comme Norman McLaren d’ailleurs, dont le copain Guy Glover, soignant une mauvaise grippe, a choisi de demeurer à la maison. Louis-Georges Carrier, rougissant et confus, dernier arrivé ; il est accompagné par la comédienne Marjolaine Hébert qui s’est tâtée jusqu’à la dernière minute, car elle connaît mal plusieurs des invités et elle – résolument «théâtre» – sait que la soirée tournera invariablement «cinéma» puisque la majorité travaille à l’Office national du film. Et que Louis-Georges vient d’y réaliser Au bout de ma rue, un court métrage dont Michel a tourné les images et pour lequel j’ai été assistant-réalisateur.

Autre bémol, l’hôtesse! La comédienne Thérèse Arbic, L'hôtesse Thérèse Arbicma compagne de ces années-là, avec qui Marjolaine Hébert entretient des relations plutôt brèche-dent, Thérèse étant la meilleure copine d’Andrée Lachapelle, femme de Robert Gadouas, le premier mari de Marjolaine !  Ces enchevêtrements commencent à se multiplier drôlement dans les généalogies du Québec !

Johanne HarelleTous les invités sont accueillis à l’étage du quadruplex où je viens d’emménager – avenue Grey – par ma levrette Siné, fils d’un grand champion canin américain que la mère de Claude Jutra m’a vendu pour une chanson, car il y avait un couac ! un testicule resté coincé l’empêcherait à jamais de devenir un chien d’exposition. Sa monorchidie ne le rend pas moins heureux d’accueillir tout ce monde qu’il salue et flaire en frissonnant, réservant ses plus attendrissantes marques d’affection pour Jutra Claude Jutrapuisqu’il a déjà fait partie de cette famille. Il y a bien juste un chien pour distinguer dans l’appartement d’autres odeurs que le fumet de la dinde qui cuit avec sa farce au maigre, copieusement assaisonnée d’herbes et de champignons sauvages.

En entrée, j’avais prévu des huîtres fraîches. Quel bide ! Je croyais pourtant m’être bien fait expliquer comment les ouvrir par l’écailleur de Dionne, rue Sainte-Catherine, mais je n’y arrive pas! Après une demi-heure de travail avec un couteau et, finalement, un tournevis, une gouge et je ne sais quel outil encore, une pauvre Malpèque gît là sur le comptoir, la coquille en miettes et la chair balafrée, tailladée, une misérable charpie ! En désespoir de cause, j’aligne les huîtres sur un plateau et je les envoie rejoindre la dinde au four. La chaleur réussit en quelques minutes à désceller les mollusques récalcitrants, mais je ne peux plus les servir frais ; j’en ferai donc un potage en taisant évidemment mon Waterloo devant cette invincible armée de Malpèques.

En passant au salon, plutôt que de remarquer le mobilier scandinave tout neuf et pur teck, les invités s’extasient plutôt sur le chandail de Gilles et son mohairGilles Groulx : mohair dramatique à poil tombant, fin et soyeux, blond-roux, presque la couleur de ses cheveux. (J’ai le même ou presque et c’est moi qui ai amené Gilles chez Brisson & Brisson se procurer le sien.) Ses beaux cheveux bouclés, Gilles en est si infatué qu’il a pris un mois de congé de maladie, au début de l’automne, parce qu’un barbier sans entrailles les lui a coupés trop courts, presque une brosse. Absence qui a fait s’arracher les cheveux à Jacques Bobet, notre producteur, parce que Gilles s’était enfin décidé à s’attaquer au montage du film que nous avions tourné, lui et moi, aux îles Saint-Pierre et Miquelon (La France sur un caillou), au mois de juillet !

Marcel, Marjolaine, Louis-GeorgesLouis-Georges, Dubé et Marjolaine font déjà un peu bande à part ; le trio discute à mi-voix, échafaudant, je crois, des plans pour le théâtre La Marjolaine que la comédienne vient d’ouvrir, cet été, dans une vieille grange surplombant le Lac d’argent, à Eastman. Tout près, Jacques Fauteux fait mine de ne rien entendre, bien qu’il ne perde pas un mot de leur discussion qui tourne maintenant autour de l’opportunité de monter une comédie musicale à La Marjolaine.

Jacques Fauteux (Photo CF)Jacques parle peu, se réservant pour le whisky. Depuis trois ans, nous nous sommes beaucoup vus, lui et moi, puisque je louais sur le domaine de ses parents à Mont-Rolland une grande maison de bois rond qu’avait, avant moi, habitée durant des années le poète Alain Granbois.

J’aurais sans doute dû tendre davantage l’oreille du côté de Gilles et Michel, mais je dois à tout moment aller à la cuisine. (En effet, comment avec les plats faire confiance à Thérèse qui ne savait même pas faire cuire un œuf lorsque nous nous sommes connus?) À travers des bribes de conversation, je saisis que des étudiants de l’Université de Montréal ont approché  Gilles et Michel afin qu’ils les aident à tourner un long métrage. Gilles est d’autant plus emballé qu’il a entrevu une des jeunes filles pressenties pour le film et qu’il en rêve depuis ! (Eh! eh! cela expllque peut-être l’absence de Monique…) Cette muse lui inspire déjà un film qu’il envisage de tourner sur la fameuse course de motos de Laconia, dans le New Hampshire. Elle en serait la vedette. (Ce film ne se fera jamais, car -  pour le malheur de Gilles – les parents de cette jeune fille, qui ne souhaitent pas la voir entreprendre une carrière d’actrice, interviendront auprès de Guy Roberge, commissaire de l’ONF, et ce dernier – courageux comme un âne qui recule – prend tout de suite leur part plutôt que celle du petit réalisateur.)

Hubert AquinDu cinéma de long métrage, nous en rêvons tous, nous qui pourtant sommes en train d’inventer un style nouveau : le cinéma vérité. C’est pour apprendre le cinéma dramatique que Hubert Aquin vient d’entrer lui aussi à l’Office du film où il est encore loin d’être intégré. Est-il à sa place ? S’y fera-t-il une place ? Je me demande. Lui aussi d’ailleurs, lui qui doute toujours, de lui et de tout !

McLaren aussi est un peu à part.Norman McLaren Il ne parle pas français et plus nous buvons, plus nous parlons français ! C’est sans doute à cause de Jutra et moi qu’il a accepté l’invitation. Mais attention! il ne s’enmerde pas et il aime bien manger, mais cette légère coquetterie qu’il a dans l’œil fait qu’il est là, comme il pourrait aussi bien être ailleurs.

Comment ce réveillon de 1960 s’est terminé ? C’est vague maintenant. Je me souviens qu’il a commencé de neiger, que Michel et Martie-Marthe ont quitté en vitesse pour regagner Saint-Hilaire. McLaren, lui, était déjà parti en taxi vers son appartement de Côte-des-Neiges. Je me souviens vaguement qu’entre Louis-Georges et Thérèse Arbic, ça discutait fort du métier de comédienne. Avec son sourire moqueur, Louis-Georges suggérait à Thérèse – l’intransigeante – de tempérer un peu son absolutisme… qu’elle devait peut-être de ce côté prendre exemple sur son amie, Andrée Lachapelle.

Cher Louis-Georges, si tu savais comme son séjour de deux ans à l’Actor’s Studio, à New York, n’a pas arrondi les angles du caractère de Thérèse. Dans sa complexe tête d’actrice, il y aura toujours plus d’Artaud que de Strasberg !

En ce soir de réveillon, à l’aube de 2011, que sont mes amis d’un demi-siècle devenus ?

Johanne et Claude ne sont plus. Ni Fauteux, ni Aquin, ni McLaren. Marcel Dubé, Louis-Georges et Marjolaine, je ne les vois quasiment plus. Je suis demeuré près de Michel et Marie-Marthe. Thérèse Arbic existe toujours, mais hélas! je ne crois pas qu’elle le sache. Gilles Groulx aussi est disparu et – ironie du destin – c’est avec celle qu’il avait entrevue comme vedette de Laconia que je vais ce soir réveillonner.

Cette vie que Marie-José Raymond et moi partageons depuis quarante-quatre ans – avec tant de souvenirs – elle reste ronde comme une pomme, douce comme une pomme et aigre parfois… comme une pomme.

MJR:CF

Bonne et heureuse année, en dépit du temps qui passe !