De la dynamite de part en part.
Voilà quelqu’un que j’aurais aimé avoir pour frère.
Il était explosif, loyal, sincère, dynamique et, comme écrivit Verlaine à propos de Lucien Létinois : son rire éclatait sans gêne et sans art, franc, sonore et libre.
Ce grand type, mince et musclé, à la barbe nicotinisée, qui avait gardé de ses études en anthropologie le réflexe d’écouter le monde, de le contempler, qui appréciait tant la solitude paisible du travail d’écriture, qui a piloté sereinement, durant vingt-sept ans, sa vie de famille avec Manon Leriche et leurs trois enfants et qui a calmement accepté l’injustice de cette maladie qui l’emportait avant l’heure, ce type était néanmoins un batailleur, un pamphlétaire, un justicier ; Pierre Falardeau, c’était de la dynamite !
Voilà pourquoi je l’aimais tant, bien que nous ne fûmes jamais plus que des connaissances ; nous nous croisions souvent à l’angle Ontario et Amherst et commérions là pendant de longs moments ; il faisait ses courses et je mixais ou montais un film au studio de Modulation, derrière le marché. Falardeau, c’était un intempérant de la parole, un gourmand de mots, un glouton de l’indépendance du Québec. Sur ces sujets d’indépendance, de moralité collective ou de conscience sociale, il fallait le voir ripailler avec Gaston Miron ( cet ami-poète que j’adorais, que Falardeau admirait ). Ces derniers temps, le chÅ“ur des anges aura accueilli de grandes voix québécoises ( comptons Michel Chartrand) côté grave et appassionato!
Elvis, miracle au Plateau.
Jusqu’à ce qu’il achète une maison, sur le Plateau, grâce à un pourcentage au guichet, arraché au distributeur d’Elvis II, miracle à Memphis, Pierre avait vécu de longues années dans le village gay. Et Manon me racontait leur dépaysement comme celui des enfants de se retrouver tout à coup dans un quartier où l’on croise sur les trottoirs autant de mères avec des poussettes !
Falardeau, wysiwyg.
Il y avait quelque chose de très wysiwyg, de très littéral chez Falardeau. Son regard perçant, sa bouche frondeuse, son allure rêche – expressions dont ne saurait se passer ni un homme engagé, ni un pamphlétaire vigoureux – n’arrivaient jamais à dissimuler sa compassion et sa sensibilité, non plus que ses comportements gamins. Il était à la fois calme et tempête, âpre et velours, étale et bouillant.
Et de surcroît, Manon affirme en toute candeur qu’il était « un amoureux parfait», un père affectueux et attentionné avec ses trois enfants : Jules, l’ainé, déjà cinéaste à vingt-cinq ans; Hélène, passionnée par le dessin de mode ; Jérémie, quinze ans, le même talent naturel pour le football que possédait son père. Son père – Monsieur abdos ! Véritable athlète ! – Un enragé de plein air : marche, ski de fond, escalade… Et fumeur invétéré.
Le temps de laisser une Å“uvre considérable aura manqué à Pierre Falardeau. Les batailles qu’il a dû livrer pour le financement de presque chacun de ses films lui auront aussi demandé beaucoup d’énergie et auront laissé trop de sable filer dans le sablier. Si bien que durant les dernières années de sa vie, il était devenu un peu amer, harassé de se faire juger par les bureaucrates des institutions, lui qui, pour rien au monde, ne serait arrivé à faire le beau ou à sauter dans un cerceau.
Heureusement, le succès qu’il a connu avec Elvis Gratton lui a permis de vivre à peu près de son métier et de réaliser les autres films qu’il aimait : Le party, par exemple, 15 février 1839, Octobre et, par-dessus tout, Le temps des bouffons. Et lorsqu’il ne tournait pas, il écrivait ! Pourtant, Pierre se sentait presque embarrassé d’être écrivain, il ne s’y habituait pas, il éprouvait un inconfort, il entretenait un doute continuel. (Tous signes de talent ! ) Les moments d’écriture, toujours le matin jusqu’à l’heure du lunch, le comblaient particulièrement. Il écrivait à l’ancienne ! Sans ordinateur, sans internet et sans adresse courriel. À la main ! Comme il fendait son bois à la hache lorsqu’il préparait sa maison de campagne pour l’hiver.
Ce rêve de pays.
Falardeau, toute sa vie, s’est retrouvé parmi les plus ardents défenseurs de la souveraineté du Québec. Il nous a quittés, à soixante-deux ans, avec le regret de ne pas avoir vu ce rêve se réaliser. Ce regret, il l’aborda avec Manon, durant ses derniers jours, et il lui arracha la promesse de continuer le combat.
« Je le lui ai promis, mais cette promesse comment arriverai-je à la tenir ? », m’a confié Manon Leriche, avec dans les yeux cette pointe de nostalgie qu’ont tous ceux que 1995 a laissés meurtris.
Un film aussi vrai que l’homme.
Mercredi le 20 octobre, dans le cadre du Festival du nouveau cinéma, avait lieu la première du film Pierre Falardeau, au cinéma Impérial. Quatre-vingt-huit minutes d’un cinéma émouvant et beau, réalisé par German Guttierez et Carmen Garcia, aussi productrice. Leur documentaire est aussi vrai que Pierre lui-même et parce que ce dernier était l’homme qu’on connaît, eh bien le film est aussi très percutant! C’est bien monté par Hélène Girard et les images d’archives (il y en a beaucoup) sont magnifiquement choisies. Quel morceau d’anthologie ce moment où Jacques Godbout perd la face devant Falardeau dans cet extrait de Bouillon de culture avec Bernard Pivot! Et le bout d’entrevue avec Denise Bombardier qui – ayant rencontré préalablement la mère de Pierre – veut faire admettre au cinéaste qu’il peut «perler» aussi bien qu’elle. Et comment ne pas être ému par les interventions si vraies, si simples et si discrètes de Manon Leriche, la blonde de Falardeau, la mère de leurs trois enfants dont l’un est déjà cinéaste. Le générique indique que la production a été rendue possible entre autres grâce à Julie Snyder et Pierre-Karl Péladeau, espérons que TVA qui en détient la licence le passera dans son intégralité. Le film a rempli la salle de l’Impérial, il fera aussi, à n’en pas douter, son plein d’auditoire. À voir absolument pour mieux comprendre l’homme… et parfois ses excès
P.S. Le génial sculpteur Armand Vaillancourt achève de créer un monument funéraire qui nous rappellera le souvenir de Pierre.

