Archives pour septembre 2010

Gilles Carle, en pleine frénésie !

- 1 septembre 2010

Le magicien du film Les Plouffe

7 avril 1981, Les Plouffe, durée : 260 minutes.

En ce 7 avril 1981, Gilles Carle exulte, il est en pleine euphorie.

gilles-carleSon film, Les Plouffe, sortira dans quelques heures au Capitole de Québec. Une œuvre capitale de 260 minutes qu’il a scénarisée avec Roger Lemelin, dont le fameux roman a été écrit grâce à une bourse de la Fondation Guggenheim. Gilles considérait généralement chacun de ses films comme une « œuvre capitale », mais cette fois, avec Les Plouffe, il est convaincu de tenir un grand film, un classique. N’a-t-il pas enthousiasmé toute la population de Québec, qui lui a fourni des milliers de figurants pour la merveilleuse procession de la Fête-Dieu, le défilé du roi Georges VI et de la reine, et pour les scènes de baseball et d’anneaux, toutes bourrées de suspense ?

Un saisissant portrait de la société québécoise du milieu du siècle dernier ; quatre heures, vingt minutes de projection ! Non seulement le public ne bouge pas des fauteuils, mais à la fin il applaudit à tout rompre – il « s’applaudit », disons-le, car tous ceux qui se trouvent dans la salle figurent aussi à l’écran !

8 avril 1981, Les Plouffe, durée : 245 minutes.

Mais Gilles n’est pas satisfait. Une autre première a lieu le lendemain à Montréal, et il veut faire des coupes. Pendant la nuit, avec son fidèle monteur Yves Langlois, ils retranchent quinze minutes à l’œuvre.

Première montréalaise très réussie !

10 avril 1981, Les Plouffe, durée : 227 minutes.

Mais Gilles continue de bouillonner, d’avoir des idées. Il revient dans la salle de montage avec Yves et retranche encore dix-huit minutes, car le film sort dans deux jours dans vingt-quatre salles du Québec.

Est-ce la fin ? Pas du tout !

Mai 1981, Les Plouffe, durée : 210 minutes.

Le film est invité à la Quinzaine des réalisateurs, à Cannes, en mai. Gilles se précipite encore une fois dans la salle de montage et retouche, retouche. Il réintègre surtout – et avec bonheur – des scènes avec l’actrice française Stéphane Audran qu’il n’avait pas jugé bon d’utiliser auparavant. Pragmatique, il doit se dire : on sera à Cannes, c’est une actrice connue en France, ça ne nuira pas…

Mai 1981, Les Plouffe, durée : 198 minutes.

Dans les jours qui suivent, nouvelle invitation : Taormina ! Gilles entre de nouveau en gestation ; il n’enverra pas Les Plouffe là-bas dans la version de la Quinzaine. Il se rassied donc avec Yves et ciselle encore. Il accouchera alors d’une version dont il répétera ensuite à tous qu’elle est « la sienne », « définitive », « sa favorite ».

Ouf !

Jamais en si peu temps un film « terminé » n’aura subi autant de transformations majeures, et c’est sans compter une autre version de 168 minutes qui viendra un peu plus tard.

Toutes ces métamorphoses en disent long sur l’intensité de ce forcené de Gilles Carle, sur la férocité de ce lion zodiacal lorsqu’il s’attaquait à la besogne. Ampérage maximum ! Et ceux qui avaient choisi de travailler avec ce fauve, les producteurs Justine et Denis Héroux, n’eurent d’autre choix que de le suivre, et même de nourrir la bête engagée dans ce combat herculéen.

Denis et Justine Héroux avaient peut-être eu la prémonition du long et périlleux voyage dans lequel ils s’engageaient avec Gilles Carle ; aussi ce dernier était loin d’avoir été leur premier choix de réalisateur. Denis s’était d’abord vu comme le réalisateur des Plouffe. Puis, manquant de temps, il avait sollicité Jean-Claude Lord, qui avait fini par décliner l’offre. Cela dit, l’adaptation du roman n’avançait pas. Un premier scénariste, Marcel Dubé, venait de s’y casser les dents. D’autant plus douloureux que Marcel était un auteur reconnu et un ami de Lemelin. Denis Héroux envoie alors le roman à Gilles Carle, qui commence par refuser de le lire : il n’a pas aimé Au pied de la pente douce, le livre précédent de Lemelin. Denis insiste, Gilles accepte enfin d’ouvrir le bouquin. Conquis, il leur revient à peine quelques jours plus tard avec plusieurs scènes griffonnées au crayon sur des feuilles volantes.

Héroux comme Lemelin tombent des nues ; ils s’exclament en chœur : Les Plouffe, c’est ça !

Et, il fallait s’y attendre, dès leur première rencontre, Lemelin ne jure plus que par Carle. Tel était le pouvoir de séduction de ce dernier. Puis, un peu plus tard, tout en trimant ensemble sur l’adaptation, les deux se rendent compte qu’ils sont des passionnés d’échecs. Le parfait bonheur ! Pas même de luttes d’égos chez ces deux êtres qui en ont pourtant à revendre.

Pendant ce temps, du côté des Héroux, on s’active. Cette saga ne se fera pas avec les cacahuètes que l’on trouve ici du côté de l’État pour le cinéma. Il faut au moins cinq millions de dollars. Mais attention : côté finances, il y a du Carle dans ce Héroux. Il est déjà en train de monter une coproduction avec la France, et c’est sans rechigner que Carle et Lemelin transforment allègrement en Français des personnages à l’origine québécois – quitte à les faire sauter au montage ! Il faut signaler qu’on ne leur propose pas n’importe qui : Stéphane Audran, Rémi Laurent, Daniel Ceccaldi, etc., dont la participation dans Les Plouffe demeure remarquable.

Lorsque tout sera terminé et que Gilles entrera dans ses dernières transes créatrices, le film aura coûté un million de plus que prévu. Qu’à cela ne tienne ! À Québec comme à Montréal, les spectateurs en liesse entonnent, à l’unisson dans la salle, les cantiques de la procession de la Fête-Dieu tandis que, durant cette même scène, trois mois plus tard, des milliers de briquets s’allumeront dans les gradins du théâtre antique de Taormina, comme l’eût fait une foule à un concert rock.

Trois décennies plus tard, Éléphant conclut une série d’hommages en souvenir de Gilles Carle, disparu en novembre dernier, en reconstituant cette version du film Les Plouffe que Gilles Carle avait montée pour le Festival de Taormina, sa version de prédilection, qui sera maintenant accessible au public en tout temps, sur Illico, canal 900.

De cette version de 198 minutes, il ne reste qu’une copie positive en mauvais état, couverte de sous-titres italiens, une pauvre comateuse dans les frigos de la Cinémathèque québécoise. Il existe aussi une copie internégative de la version de 168 minutes et une copie positive de la version la plus longue, celle de 227 minutes. Hélas, cette dernière version est en si piètre état qu’il est impossible d’en effectuer le transfert sans détériorer à tout jamais l’équipement haute définition nécessaire à cet effet. Nous n’emprunterons alors à cette copie que de minimes portions, introuvables autrement, même s’il faut en remplacement utiliser des scènes sous-titrées dont nous devons modifier un peu le cadrage. L’objectif ultime : reconstituer un clone des Plouffe de Taormina, mais sans les sous-titres, évidemment. Tâche d’autant plus essentielle que ce sera la seule façon de conserver pour la postérité la version de ce film dont Gilles souhaitait que ce fût celle qui survive !

Une fois reconstitué ce puzzle qui restitue la version originale de Taormina, il faudra une quarantaine d’heures à Vince Amari, chez Technicolor, pour corriger et harmoniser la couleur, étant donné la diversité des sources ; ensuite, une équipe, dirigée par Cadie Desbiens-Desmeules, passera un temps infini à restaurer des images, effaçant des taches, des rayures, des déchirures, des marques de changements de bobines et des collures apparentes, enfin, toute cette gamme d’avaries que subissent invariablement avec le vieillissement les éléments de tirage d’un film. En tout, plus de trois mois de travail !

Cette restauration du film Les Plouffe, de Gilles Carle, qui a été projeté, avec un énorme succès,  en grande première haute définition au cinéma Imperial ce 1er septembre, est la parfaite démonstration de l’importance d’Éléphant, mémoire du cinéma québécois, projet philanthropique de Quebecor, initiative de Pierre Karl Péladeau.

En espérant que Gilles Carle, là où il est, demeurera satisfait de cette version de son film et qu’il ne retournera pas dans quelque salle de montage céleste…