Archives pour juin 2010

OUI, NOUS ÉTIONS DES PIONNIERS !

- 7 juin 2010

Mon « Walk of Fame » imaginaire…

Depuis une quinzaine, je me couche chaque soir avec mon iPad et la semaine dernière, stupéfaction! j’apprends par le New York Times que Dennis Hopper n’est plus, qu’il vient d’aller rejoindre (j’espère pour lui) son copain James Dean, disparu, lui, si jeune. Pourtant, il n’y a pas un mois, je lisais dans la copie-papier du même New York Times un long article sur Hopper, 73 ans, alors que, amaigri mais tout sourire, il assistait en compagnie de sa fille Galen et de Jack Nicholson au dévoilement de son «étoile» sur le Walk of Fame de Hollywood Boulevard. Manohla Dargis, le journaliste, décrivait Hopper comme un des pionniers du renouveau du cinéma américain à la fin des années soixante;  son film, Easy Rider, venait de faire sensation au Festival de Cannnes de 69.

L’évocation de cette époque m’a amené à réfléchir que nous aussi nous avions été des pionniers…  Que les scholiastes à la Lever se calment tout de suite, je sais que le cinéma de long métrage n’a pas commencé avec nous – il y avait eu auparavant quelques moments fugitifs d’effervescence – mais depuis que nous nous y sommes attaqués, la production de longs métrages au Québec ne s’est plus jamais arrêtée. Lorsque nous avons commencé, dans les années soixante, les artisans de long métrage, on les comptait sur les doigts de la main, maintenant c’est l’épanouissement! Réalisateurs (trices!) producteurs (trices!) acteurs (trices!) etc. etc. constituent maintenant un gros bouquet, une floraison de talent et d’imagination dont le travail enrichit les écrans du Québec.

Jutra sur «mon» Walk of FameEt puis, je me suis amusé à imaginer un Walk of Fame, à Montréal, pourquoi pas sur la rue Sainte-Catherine, entre Bleury et Saint-Denis ? un trottoir étoilé qui traverserait le quartier des spectacles, comme celui de Hollywood Boulevard. Enfin, un endroit pour marcher sur les créateurs sans qu’ils rechignent !

Et, en tant que pionniers du cinéma, je me suis dit que nous aurions sans doute notre étoile sur ce trottoir, ce Walk of Fame imaginaire dont j’ai décidé d’emblée de faire partie (au cas où dans la réalité ce choix serait attribué à un jury de critiques ou d’historiens, mes détracteurs de prédilection !).

Et je vous dévoile ma liste personnelle de pionniers qui pourraient faire le trottoir avec moi.

Claude Jutra    Michel Brault

Brault (à gauche) et Jutra, partis pour la gloire!Ces deux-là ont pour ainsi dire commencé ensemble. Dans les années cinquante déjà, des essais de cinéma dramatique comme Le dément du Lac Jean-Jeune ou Pierrot des bois, tournés avec la Bolex 16 mm. que Claude chipait à son père, le Dr Albert Jutras. Puis, pour les deux, un long passage à l’Office national du Film après quoi, Claude, au milieu des année soixante, réussit enfin à réaliser son premier long métrage, tourné en grande partie par Michel et avec des moyens de fortune… (souvent une caméra que je leur prêtais ou de la pellicule que je leur donnais). J’ai retrouvé dans mon fatras de souvenirs une photo de cette époque que Claude et Michel m’avaient fait parvenir. Je leur avais raconté la plage de la Forêt diplomatique et les deux échassiers de passage au Maroc étaient allés s’y ébattre avant de voler vers Casablanca et rêver à Bogart, à Ingrid Bergman qui l’ont leur étoile sur le Walk of Fame, comme ils en mériteraient eux-mêmes. Jutra-Brault, quelle œuvre à eux deux (Michel étant souvent le directeur-photo de Claude) et séparément! Plusieurs films inoubliables: Mon oncle Antoine, Kamouraska, Les ordres.

Jean Pierre Lefebvre

Jean-Pierre cadreUn intrépide celui-là. Et prolifique.

Un incontournable avec une filmographie considérable et pas toujours évidente (pour les simplets comme moi). Jean Pierre a toujours réussi à tout faire avec presque rien.

Un magicien. Son premier film n’aurait absolument rien coûté (on lui avait fait cadeau de tout) si ce n’était qu’une vache léchât la batterie de la caméra, malencontreusement oubliée dans un champ, qu’elle en mourut et que les parents de Jean Pierre durent débourser 200$ afin de dédommager un fermier insensible au cinéma d’auteur.

Lefebvre, quel altruiste aussi !Ne vient-il pas de passer une décennie à la tête de l’ARRQ, travaillant d’arrache pied à défendre et à faire reconnaître les droits des réalisateurs et des réalisatrices. Ses pairs ont toutes les raisons ce jeudi, 10 juin, de lui rendre hommage. C’est une étoile !

Marie-José Raymond

Marie-José dans Seul ou avec d'autres (Photo Antoine Désilets)À vingt ans, une grande photo d’elle dans les vitrines de l’Orpheum, rue Sainte-Catherine, avec Pierre Létourneau. Le film : Seul ou avec d’autres. Mais ses parents ne veulent pas qu’elle fasse du cinéma et vont jusqu’à convaincre Guy Roberge, commissaire de l’Office national du film d’interdire à Gilles Groulx de la prendre pour vedette de son film Laconia. Le film ne se fera pas. Marie-José jouera ensuite pour Denys Arcand et pour moi…

Puis elle passera derrière la caméra: producteur ! Elle deviendra une des premières productrices du cinéma québécois. Plus d’une vingtaine de longs métrages (dont des co-productions avec la France, l’Angleterre et l’Italie) et plusieurs grandes séries de télévision. Sans compter toutes les cordes à son violon d’Ingres ! Elle fonde la chaîne musicale MusiquePlus, co-préside la Commission Raymond-Roth qui créera un Fonds particulier pour le long métrage à Téléfilm Canada, et, à la demande du Gouvernement du Canada, elle préside ensuite l’importante commission des affaires culturelles (SAGIT) durant les négociations de libre échange avec les États-Unis.

Pour Jack Valenti, c’était une Nemesis qui sabotait l’empire des Majors américains, pour le cinéma du reste du monde, elle inventa l’«exception culturelle», cela seul lui vaudrait sa place sur le Walk of Fame!

Pierre Patry

Pierre Patry (Photo ONF)Le coopérateur, l’Alphonse Desjardins du cinéma québécois!

Il commence comme annonceur de radio à Hull où il dirige aussi une troupe de théâtre (Les dévôts de la rampe) dont fait à l’occasion partie Claude Jutra, toujours prêt à «jouer» les acteurs. Claude transmet sa maladie du cinéma à Patry qui déménage à Montréal. Après un bref séjour à l’Office national du film, Pierre Patry, fonde Cooperatio, une coopérative qui, dans les années soixante, produira sept longs métrages dont trois qu’il réalise.

Au moment même où l’État va créer des structures pour appuyer l’industrie du cinéma, Patry, dégoûté de l’ONF et des fonctionnaires, ferme boutique pour faire grandir le centre culturel de la Maison des Jeunes de Vaudreuil.

Se serait-il un jour accommodé de tous ces bureaucrates qui régissent notre cinéma et qui, selon lui, «assassinent les initiatives privées»? Peut-être jamais ! Alors, il a sagement préféré ne pas avoir la tentation de mordre la main qui l’eût nourri.

Denis Héroux

Denis Héroux, l'initiation au montage!Réalisateur et producteur, ce type n’a peur de rien, sauf de rester confiné au petit territoire du Québec.

Il voit grand. Il veut aller loin et il possède un instrument de charme et de conquête sans pareil : son bagout.

Il commence par la réalisation, puis au moment où Lelouch fonde une nouvelle association, ARP, pour Auteur, Réalisateur et Producteur (les 3 fondements du cinéaste complet), Denis se dit que finalement il a plus de contrôle sur la qualité d’un film lorsqu’il en est le producteur. Et il produit!

Un demi-siècle après avoir réalisé Seul ou avec d’autres avec Denys Arcand et Stéphane Venne, Denis Héroux a fait le tour du monde du cinéma; il a réalisé une dizaine de longs métrages et en a produit une cinquantaine, dans plusieurs langues et dans plusieurs pays. Presque toujours boudé par la critique et rejeté par les chapelles, Denis s’est construit sa propre cathédrale, un grand vaisseau à flèche élevée que nul ne peut rater dans le paysage de notre cinéma. Et plutôt que de profiter d’une retraite calme et insoucieuse, Denis vient de rentrer à l’Université de Montréal enseigner aux autres comment sortir des sentiers battus. Eux aussi.

Gilles Carle

Gilles jongle avec l'exploitation de la femme (Photo Pierre Dury)Il était doué pour tout, sauf pour les affaires.

Pendant les années que nous fûmes ensemble à Onyx Films et ensuite lorsqu’il continua un tandem avec Pierre Lamy, ce dernier lui remettait chaque semaine son argent de poche, payait ses comptes… et la pension alimentaire à sa famille. Gilles ne travaillait bien que lorsqu’un «corps céleste» vaquait à ses affaires matérielles; lui, le mâle, sur sa moto BSA, rêvait à ses films et rêvait, petit gars de Maniwaki, de devenir célèbre. Et il le devint tout en donnant à son entourage l’impression que cela ne lui importait pas, qu’il ne s’en rendait pas compte. Cher Gilles ! Nous nous sommes connus dans la vingtaine, j’écrivais de la poésie, il venait de fonder l’Hexagone avec Gaston Miron et Louis Portugais. Diplômé des Beaux-Arts, Gilles comprit rapidement que l’art visuel le plus complet, c’était le cinéma. Il apprend vite à l’ONF qu’il quitte aussi vite et sa vie se remplit de réalisations : courts métrages, films publicitaires et de commande et un impressionnant répertoire de longs métrages, un cinéma dont le thème central est l’exploitation de la femme par l’homme. Juste retour des choses peut-être, Carole Laure n’aurait pas existé sans Gilles, ni Chloé Sainte-Marie. De la poussière d’étoile !

Et votre blogueur

Claude Fournier,le terroriste des Gauloises bleuesJournaliste et poète d’abord, l’Office national du film m’approche pour que j’y devienne scénariste. Merci Pierre Juneau ! mais une fois là, je me rends compte que l’écriture au cinéma, c’est la caméra, pas le stylo! Je décide, avec Michel Brault comme mentor, de m’approprier cet outil. Et nous tombons tous ensemble dans le cinéma vérité, le cinéma direct que je poursuis ensuite à New York, à Time-Life.

Deux ans plus tard, de retour à Montréal, je démarre une compagnie de production, il n’en existe alors que quelques-unes, et je commence à rêver de long métrage de fiction. Pour y arriver plus sûrement, je provoque la fusion des Films Claude Fournier avec Onyx Films. À Paris, Michel Cournot tourne Les Gauloises bleues, il m’écrit un tout petit rôle de terroriste québécois… Je partage la loge de François Périer et je rencontre Annie Girardot, j’écris mon premier long métrage en espérant que Lelouch le produise. Cela ne sera pas, mais un peu plus tard, avec Marie-José Raymond, j’écris Deux femmes en or qui restera pendant plus de deux décennies le plus grand succès du cinéma québécois. Pour le reste, comme pour tous les autres de mon Walk of Fame imaginaire, je suggère de googler tout bonnement. Vous saurez tout ! Et comme il y a des chances, les choses étant ce qu’elles sont, que nous ne nous retrouvions jamais sur ce beau trottoir étoilé… j’ai publié un pavé, À force de vivre, des mémoires! Il y a tout sur moi et beaucoup sur ceux qui ont bâti le cinéma québécois.

P.S. Non, non, je n’ai oublié ni Denys Arcand, ni Jean Beaudin, ils sont de la génération après !

Ma réponse à des commentaires

Au moins, cette idée de Walk of Fame fait déjà un bout de chemin. Il paraît même qu’elle aurait cheminé jusqu’à l’Hôtel de Ville de Montréal. Ce que certains commentateurs ne paraissent pas avoir bien compris, c’est qu’en «imaginant» ce Walk of Fame, je ne refaisais ni un bottin téléphonique, ni un dictionnaire et que, surtout, mon Walk of Fame imaginaire ne se voulait pas exhaustif. Et que si ce Walk of Fame prenait vie un jour, il devrait inclure, comme à Hollywood: la littérature, la peinture, la musique, la chanson, etc. etc.  Par ailleurs, pour ce qui est du cinéma, mon choix avait quelques assises ; d’abord, je le restreignais aux réalisateurs de longs métrages de fiction (ce qui exclut des noms), puis en faisant le choix que j’ai fait et que je défends, j’associais à «pionniers» la notion de risque, de bâtisseur, de promoteur, ce qui en exclut d’autres. Si jamais ce «trottoir» faisait son chemin, que personne ne soit inquiet, je suis sûr qu’on ne me laissera pas le choix des étoiles. Les Marc-André Lussier et les Yves Lever de ce monde auront tout le loisir de mettre leur grain de sel – à tort ou à raison, comme il peut leur arriver à eux aussi! Mais je me serais attendu à ce que Lever, lui l’historien! me propose plutôt comme pionniers d’autres noms, comme Paul Gury, Gratien Gélinas, Jean-Yves Bigras, Jean Boisvert., etc. Quant à son argument qu’il n’a pas droit au qualificatif de scholiaste parce qu’il signe toujours ses commentaires et à sa suggestion de me trouver un «bon dictionnaire», je lui demande comment on saurait que Zénodote ou Valerius Probus ou Porphyrion comptent encore parmi les plus célèbres scholiastes s’ils n’avaient jamais rien signé. Mon dictionnaire de prédilection, c’est le Grand Robert, je laisse donc à Lever de contacter les responsables du Grand Robert pour leur signifier qu’il est vaille que vaille. Qu’on ne s’y trompe pas, il y en a qui trouvent toujours à bourdonner sur tout; ils ont inspiré à La Fontaine Le coche et la mouche et il leur arrive souvent de faire d’une mouche un éléphant…