Archives pour mai 2010

Michel CHARTRAND, Xavier DOLAN, même souche !

- 4 mai 2010

Sur la voie l’un de l’autre…

Comme une grande partie du Québec, j’ai été très ému par la disparition de Michel Chartrand, d’autant que cet homme si estimable que je connaissais depuis soixante ans était un ami, une inspiration et qu’il fut aussi pour moi un maître à penser, alors que j’étais jeune journaliste. J’ai consacré quelques pages à Michel dans À force de vivre, mes mémoires publiés chez Libre Expression, l’an dernier. J’y fais le récit de certaines anecdotes à un moment où nos vies se croisaient souvent, mais j’ai maintenant un regret, celui de n’avoir pas été assez explicite. Était-ce la pudeur ? Était-ce le fil du récit qui s’en serait mal accommodé ? je ne sais pas, mais j’aurais dû être plus bavard sur l’affection et l’attachement que j’ai toujours ressentis pour lui. Ces sentiments étaient profonds, intenses et si débordants que je les éprouvais aussi instinctivement pour Simone ou pour les enfants. Alain, Dominique, Madeleine, par exemple, je les connais peu, mais ce même extraordinaire rapport qui faisait de Michel un frère me les rendait aussi chers que s’ils eussent été de la famille.

MICHEL CHARTRAND (archives d'Alain Chartrand)

Tout le monde a pleuré le Michel Chartrand engagé, droit, honnête, fougueux, indomptable, l’éloquent défenseur des petits, des estropiés du travail, des exploités de toutes sortes, le patriote ardent et obstiné. Mais, tristement, est disparu aussi un homme sensible, cultivé, délicat, épicurien et sensuel.

Outre les nombreux et légitimes concerts d’élo-ges au moment de la disparition de Michel, il y avait les lamentations hyperboliques de circons-tance : « il ne sera jamais remplacé », « avec Pierre Falardeau et lui disparaissent les derniers hommes libres », « on n’entendra plus jamais pareille voix » etc. etc.

Durant l’émission de Christiane Charette, à la veille des funérailles de Michel, les chroniqueuses du vendredi, Josée Legault et Nathalie Petrowski, après s’être employées à faire mousser une initiative sur Facebook pour des funérailles nationales ( j’imagine mal Michel – même dans son cercueil – tolérant l’insupportable : un éloge funèbre de Jean Charest ! ) se sont transformées elles aussi en lamentatrices. Elles gémissaient littéralement la fin d’une époque. Quelques secondes plus tard, revirement ! les deux pleureuses gloussaient comme des groupies à l’entrée en studio de Xavier Dolan.

XAVIER DOLAN

Leur frénésie momentanée les aveuglait sur l’évidence même : une voix s’était tue ( tristesse… ) mais une autre était née : vibrante, claire, exigeante, mais déjà mûre, oui ! une voix de rassérénement (espoir…). C’était frappant comme Xavier Dolan et Michel Chartrand avaient crû de la même souche. Et combien cette jeune voix qui commence à se faire entendre est déjà nette et franche. Ne l’entendais-je pas déclarer – lui qui comme tous les autres cinéastes aura besoin des institutions – combien avoir recours à ces mêmes institutions émousse souvent l’audace des créateurs, appauvrit leur imagination et les expose à des compromissions.

Avec ses allures proustiennes, sa pensée structurée qu’objective bien son langage riche et précis, Xavier Dolan, dans la jeune vingtaine, est déjà un modèle. Comme Michel l’était aussi à cet âge. Dès son entrée dans l’univers de la coopération et du syndicalisme, Michel brûla pour ses causes d’une passion que rien jamais n’éteignît ; Xavier Dolan, revenant presque contrit à Carole Mondello qu’il avait délaissée pour des producteurs plus chevronnés afin de l’aider à financer J’ai tué ma mère, lui déclarait sur un ton grave et péremptoire : « Madame, si vous ne m’aidez pas à faire mon film, j’en mourrai ! ». Carole, qui avait été une des premères à tomber amoureuse de ce scénario, entreprit alors de faire le nécessaire pour « tuer » la mère et que puisse continuer de vivre ce nouveau réalisateur.

Ce qui me frappe lorsque disparait quelqu’un comme Michel, ou Falardeau, ou Carle ce sont ces enflures de langage, ces éloges pléthoriques, les « jamais plus » et les « jamais remplacés »… comme si en partant chaque être d’exception se sauvait avec le dernier crépuscule du soir. Immanquablement, pourtant, l’aube reparaît et recommencent les chœurs des oiseaux, cette symphonie qui fait la richesse de toutes les aurores. Soit ! on n’entend plus le chant intense, parfois strident, de Michel, mais ce matin c’est celui de Xavier, comme un roucoulement de tourterelle, ou le sifflement de merle moqueur d’un Denys Arcand, ou encore le chant énergique et mélodieux de paruline d’une Michaëlle Jean, les ululements d’un Michel Tremblay, les légitimes piaillements d’un Amir Khadir ou les trilles justicières d’une Louise Arbour

Le cœur du Québec, ce sont toutes ces voix, celles qui se sont éteintes, celles que l’on entend toujours et celles qui commenceront à se faire entendre au fil du temps, au point du jour !