Archives pour mars 2010

DEUX FEMMES EN OR et leurs dessous…

- 25 mars 2010

En or et dans leur beauté d’origine !

couverture du cahier de presseDepuis sa première au Cinéma Saint-Denis, le 21 mai 1970, je n’avais jamais vraiment revu le film Deux femmes en or. Bien sûr, le film est passé des centaines de fois à la télévision, mais décadré, affadi, étriqué, car il avait été tourné en techniscope (écran large) et les diffuseurs, n’ayant jamais manifesté le moindre respect pour l’intégrité d’une œuvre, l’ont toujours transmis en format 4/3 entamant sans scrupule l’image jusqu’à faire, à l’occasion, disparaître de l’écran un personnage se trouvant en bordure de cadre. Le mépris des télédiffuseurs pour les œuvres ! Encore maintenant, ils rétrécissent les génériques, coupent le son, y substituent des publicités. Ils s’en foutent. Et le public ne se plaint pas. Pourtant achèterait-on sans rouspéter les livres d’un libraire qui en arracherait la page des matières ou en écornerait la couverture ?

Quarante ans plus tard, grâce au projet Éléphant qui numérise et restaure les films en respectant rigoureusement leur intégrité, j’ai pu revoir mon film avec les couleurs vives de son négatif original et dans son format techniscope, comme je l’avais imaginé et comme je l’avais tourné.  Lorsqu’en 1969 j’ai écrit avec Marie-José Raymond le scénario de Deux femmes en or, j’avais tout de suite déterminé de tourner en techniscope, une formule économique utilisée surtout par Sergio Leone pour presque tous ses westerns.

Retrouver son film !

Je ne suis pas le premier réalisateur qui retrouve avec joie un film qu’il a tourné, il y a parfois quarante ans, comme c’est le cas pour Deux femmes en or. Avec joie, émotion aussi, car les films qui prennent l’affiche sur Éléphant sont numérisés en haute définition et restaurés dans leur intégrité et avec soin. Ils sont sauvegardés pour ainsi dire «pour l’éternité» comme s’exprimait avec jubilation Michel Brault, alors que nous numérisions Les ordres, ce film qui lui tient tant à cœur comme pour moi Deux femmes en or, mon premier long métrage, un film devenu quasi mythique avec les performances inoubliables de Louise Turcot et Monique Mercure, entourées des meilleurs acteurs de l’époque. Jean-Pierre Lefebvre, Jean Beaudin nous ont exprimé les mêmes sentiments en voyant leurs films – numérisés, restaurés – redevenir enfin disponibles en tout temps pour le public. Et les mots touchants de Geneviève Bujold lorsqu’elle a revu Kamouraska ou Carole Laure au visionnement de Maria Chapdelaine ou de La tête de Normande St-Onge.

Quel merveilleux exemple de mécénat culturel, cet Éléphant, mémoire du cinéma québécois !

Le format « Sergio Leone » !

Filmer en techniscope requiert une caméra qui tournera avec des objectifs standard en n’utilisant que la moitié du cadre 35 mm. Tout en tournant à 24 images secondes, cette caméra fait avancer le film de 2 perforations à la fois au lieu de 4, n’utilisant en hauteur que la moitié du cadre 35 mm. produisant ainsi une image dont le format devient 1: 2,40 (cinémascope) au lieu du format normal de 1:1,37. Il s’ensuit une économie considérable de pellicule, le film avançant à 45 pieds à la minute au lieu de 90 pieds à la minute. Lorsque le montage est terminé et que le négatif est conformé à la copie de travail, on tire les copies de ce négatif en anamorphosant son image 1:2,40 afin qu’elle puisse être contenue dans un cadre 35 mm. standard. À la projection, un objectif spécial désanarmorphose l’image qui reprend sur l’écran large son format cinémascope.

Illustration du techniscope

Pour tourner Deux femmes en or, j’ai donc acheté en Italie une caméra Arriflex techniscope, la première en Amérique. Cette même caméra m’a servi pour tourner Les chats bottés, une comédie aussi, mon deuxième long métrage. J’ai ensuite perdu la trace de la caméra, mais elle existe toujours et je sais qu’elle a servi depuis à tourner d’autres longs métrage en techniscope.

Saviez-vous que…

Deux femmes en or a détenu le record du boxoffice québécois pendant plus de trente ans.

À l’époque de Deux femme en or, un billet de cinéma coûtait à Montréal 1.75$ taxes incluses (1.25$ en province) ; en matinée 1.25$ (90¢ en province)

Deux femmes en or est sorti à Montréal dans deux salles avec une seule copie. Un décalage de 30 minutes dans l’horaire permettait à un cycliste de vite transporter au Bijou la bobine qui venait de se terminer au Saint-Denis.

Michel entouré des deux femmes (Photo R. Binet)

Les gardes du Palais de Justice de Montréal ont failli avoir une syncope lorsqu’ils ont aperçu Michel Chartrand siégeant comme juge lors du tournage de la scène de procès. Ils avaient plutôt l’habitude de voir le syndicaliste (un grand ami à moi) au banc des accusés !

Vides et en vente depuis longtemps, les deux maisons de la rue Malo, à Brossard, où a été tourné le film, se sont envolées rapidement et à bon prix après le succès du film.

Le restaurant Kenny Wong avait intenté une pousuite d’un million de dollars parce qu’un des livreurs assailli par les deux femmes se sauvait dans une voiture identifiée Kenny Wong. Après que cette nouvelle eût fait la une de tous les grands quotidiens, Kenny Wong – content de ce coup publicitaire – avait retiré sa poursuite.

Tandis que le public faisait la queue pour voir Deux femmes en or, toute la clique des critiques s’acharnait contre le film. (C’est sans doute ce même phénomène de chapelle qui laisse De père en flic, le plus grand succès québécois de tous les temps, avec quelques nominations anémiques pour la Soirée des Jutra).

L‘affiche de Deux femmes en or a été conçue par Vittorio, disparu hélas en 2008 ! C’était sa première expérience d’affiche de cinéma. On peut voir cette affiche très simple, mais efficace, sur le site Éléphant.

Les seuls bénéfices que nous ayions jamais retirés de Deux femmes en or,  Marie-José Raymond (producteur et co-scénariste) et moi (réalisateur et co-scénariste) totalisent la coquette somme de 1$, un dollar que nous avons séparé en deux parts égales de 50¢ !

En guise de conlusion

Pourtant le film a fait des millions ! La parfaite démonstration que le cinéma… c’est la jungle !


P.S. Dans leur nouvelle beauté, les Deux femmes en or seront bientôt sur Illico, au canal 900 de Videotron.

2e P.S. Comme dans le blogue, plus haut, je fais allusion à De père en flic et à ses deux nominations anémiques au Gala des Jutra, il ne me paraît pas inintéressant de transcrire ici une portion des déclarations faites par le critique Martin Bilodeau du journal Le Devoir à Jacques Beauchamp, hier midi, à l’émission Maisonneuve à l’écoute. À la question de Beauchamp lui demandant si on sous-estimait l’intelligence du public dans le financement des films, Bilodeau affirme péremptoirement que «oui» et poursuit en disant : «Y a des comédies vraiment… En fait, si on regarde une comédie comme De père en flic qui est quand même assez bien faite, c’est une comédie, mais ça rien à faire dans un gala des prix Jutra qui couronne le meilleur… les meilleurs films de l’année et je dis la même chose pour Bon cop Bad cop, c’est des films qui visent le plus bas dénominateur… qui font rire… qui amènent des vedettes humoristiques de la télévision ou de la scène… de Juste pour rire, etc. Et c’est ça… dans le fond… y a quelque chose de très cynique derrière ça et les paris artistiques de ces films-là sont habituellement très très très faibles, sinon inexistants…»

Phénomène de chapelle ? Élitisme ? Qu’en pensez-vous ? Heureusement, pour mieux nous éclairer, Martin Bilodeau affirmait, en début d’entrevue, qu’il était très difficile pour un film d’être très populaire tout en obtenant l’approbation de la critique. Et pour la comédie, je dirais, que le chas est encore plus étroit. Dans ces milieux-là, ça ne passe pas ! Et pauvre Gala des Jutra, il a dû avaler sa propre médecine et n’a pas fait mentir le diktat puisque pour une fois il a réussi à s’attirer près d’un million de spectateurs, mais en répugnant à l’intelligentzia. La même intelligentzia qui a toujours considéré la comédie comme un art mineur. CF

Le maire Labeaume embrasse notre Éléphant

- 4 mars 2010

L’événement Maria Chapdelaine

Il faut bien le dire, il existe une certaine similarité entre l’énergique maire Régis Labeaume de Québec et le projet Éléphant, mémoire du cinéma québécois. En voilà deux qui voient loin et qui voient grand, deux pour qui la mémoire est une faculté précieuse, essentielle, obligée ; le maire est à la tête de Québec, capitale de la mémoire, la mémoire de tout un peuple, Éléphant, lui, veille sur la mémoire du cinéma québécois, l’album de famille du peuple québécois.

Sans doute parce qu’elle correspond à ses propres préoccupations, le maire Labeaume a tout de suite été séduit par la mission patrimoniale d’Éléphant. En effet, en septembre dernier, invité au Cinéma Impérial pour la première mondiale de la version intégrale, restaurée en haute définition, du Kamouraska de Claude Jutra, à laquelle assistait Geneviève Bujold, le maire a tout de suite été emballé ; les lumières du cinéma ne s’étaient pas rallumées qu’il nous priait d’organiser à Québec semblable événement. Fin d’automne ou début d’hiver 2010.

Éléphant viendrait d’avoir un an. Il fut dès lors résolu  de célébrer cet anniversaire au royaume du maire Labeaume en organisant un grand événement Maria Chapdelaine. Nous projetterions la première adaptation du roman de Louis Hémon, tournée par Julien Duvivier, en 1933, avec Jean Gabin et Madeleine Renaud. ( Ce Maria Chapdelaine est un film français, soit ! mais nous avions décidé d’en retenir les droits, car il fut entièrement tourné à Péribonka et de surcroît avec certains acteurs québécois, dont l’inoubliable Fred Barry ). Après une courte intermission – le temps d’un verre et d’une bouchée – suivrait le Maria Chapdelaine de Gilles Carle, avec Carole Laure et Nick Mancuso, tourné cinquante ans plus tard, en 1983, la plus récente adaptation du roman (scénarisée par Guy Fournier et Carle).

Carole viendrait spécialement de Paris pour l’occasion, accompagnée bien entendu par Lewis Furey, le compositeur de la très prenante musique du film de Carle.

C’est dans le décor magnifique de la Chapelle du Musée de l’Amérique française, en plein cœur de Québec, qu’il fut décidé de tenir cet événement Maria Chapdelaine : rétro-projection en haute définition, cocktail dinatoire. Tout le gratin de la ville est invité, y compris la fine fleur politique, le premier ministre Charest, c’est sûr ! et Mme Christine St-Pierre, ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine qui fait justement en ce moment campagne pour que soit au Québec mieux préservé le patrimoine et jusqu’au patrimoine immatériel !  S’il est un ministre que le travail d’Éléphant pouvait passionner… S’il est un ministre qui ne pouvait pas rater pareil événement…

Eh bien, était-ce le moment de l’année ? allez donc savoir ! mais la fine fleur de notre gouvernement n’y était pas…

L’immense besogne de restauration, de conservation et de diffusion, menée par Éléphant, ne coûte pas un traitre sou à l’État. Tous les frais sont pris en charge par Quebecor dont Éléphant, mémoire du cinéma québécois, est le plus important projet philantropique, à l’heure actuelle, dans le domaine de la culture. Durant cette visite à Québec, Pierre Karl a tenu à rappeler que «la richesse de nos œuvres cinématographiques nous impose collectivement un devoir de mémoire et de conservation, mais surtout aussi un devoir de diffusion ; Éléphant permettra non seulement à ce pan de notre patrimoine de survivre pendant les décennies à venir, mais aussi de trouver un nouveau public».

Il y avait cependant l’ex-ministre de la Culture, Mme Agnès Maltais, que la soirée a ravie. Mme Maltais s’est montrée particulièrement consciente de l’importance du projet pour la mémoire de notre cinématographie. Le président du conseil d’administration de la SODEC, M. Jean Pronovost, n’avait lui aussi que de bons mots pour Éléphant, tout comme Claude Joli-Cœur, de l’Office national du film – notre important partenaire depuis les débuts du projet.

Et le maire Labeaume !



«Bravo, à l’initiative du privé» s’exclama-t-il, en y allant d’une prise de position dynamique envers Éléphant, engagement sans condition pour un projet qui lui rappelle le rôle qui lui incombe comme maire de Québec – Québec, capitale du souvenir et de la mémoire, et capitale de l’avenir des Québécois. Le maire avait, durant l’après-midi, reçu officiellement à l’Hôtel de Ville l’instigateur et le père nourricier d’Éléphant, Pierre Karl Péladeau, de même que les acteurs et les principaux artisans du projet.Pierre Karl signe le livre d'or de Québec

Carole signe, Lewis Furey, le maire, Pierre KarlDes œuvres à comparer

Le soir-même de cet événement, les deux Maria Chapdelaine qui y étaient présentés devenaient disponibles sur Illico, la télévision numérique de Videotron. Les cinéphiles peuvent donc désormais se faire leur propre opinion sur les deux plus authentiques adaptations au cinéma du roman de Louis Hémon, celle de Duvivier et celle de Carle. Car, il en existe aussi une troisième, celle de Marc Allégret, avec Michèle Morgan, tournée en 1950, en grande partie en studio à Londres et avec une majorité d’acteurs anglophones !  Un aspect intéressant du film de Duvivier c’est qu’il présente des surimpositions pour la première fois dans l’histoire du cinéma, surimpositions dont les technologies modernes ont depuis aboli tous les secrets, mais à l’époque ! Et c’est ce film qui fit de Jean Gabin une grande vedette. Il est amusant aussi de constater que ce Maria, tourné au Lac Saint-Jean même, représente davantage l’impression que se font les Français du Québec plutôt que sa véritable image, pourtant assez justement décrite par Louis Hémon. Le Maria de Carle est beaucoup plus romanesque, plus émouvant aussi que celui de Duvivier. Ce romantisme, Nick Mancuso y contribue beaucoup avec sa façon virile, mais sensible, d’interpréter François Paradis. Quant à Carole Laure, en dépit de ses allures plutôt modernes, elle incarne une Maria crédible, sensuelle et terriblement belle. Ce film et La tête de Normande St-Onge comptent parmi les meilleurs «Carole Laure», des œuvres dans lesquelles Gilles se gave de celle qui fut si justement sa muse durant une quinzaine d’années. Dans Maria, Yoland Guérard interprète aussi très bien un rôle pas du tout sur mesure pour lui et dans lequel il fallait beaucoup d’audace pour le distribuer. L’Eutrope Gagnon de Pierre Curzi est aussi parfait que le Lorenzo Surpenant de Donald Lautrec est funèbre et caricatural. Et Amulette Garneau, quel plaisir de la revoir !

Le Maria Chapdelaine de Carle, projeté sur grand écran, a été restauré magnifiquement. Vince Amari, coloriste de TechnicolorLa colorisation de Vince Amari des images sublimes du directeur-photo Pierre Mignot est remarquable, malgré les embûches qu’elles posaient : fumées intermittentes, passages de la brume au soleil, etc. À notre demande chez Technicolor, Vince est devenu le coloriste attitré d’Éléphant ; sa sensibilité, son discernement par rapport aux époques variées des films que nous restaurons, et l’étendue de sa palette technique en ont fait un artisan indispensable de notre projet.

Des événements spéciaux comme les deux Maria à Québec, la cinquantaine et plus de films québécois en ligne sur Illico, disponibles en tout temps et restaurés en haute définition, ce site Web entièrement dédié à notre cinéma, voilà l’incroyable chemin parcouru en un an par notre Éléphantdans la jungle du cinéma !