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Ce jeune éléphant !

- 18 décembre 2009

Un jeune éléphant dans la jungle


Les films de long métrage québécois, quel patrimoine ! quelle richesse !

Il en existe actuellement plus de mille, mais la grande majorité d’entre eux demeurent indisponibles. Par-ci par-là, on en programme quelques-uns sur les chaînes (dans une qualité très approximative) ou encore à la Cinémathèque québécoise, des vidéoclubs spécialisés comme La boîte noire en conservent certains sur leurs tablettes, mais voilà, c’est tout ! Les projections dans les sous-sols d’église ont disparu avec la religion et les ciné-clubs ont disparu avec la télévision. Nostalgie.

Ce patrimoine en dormance, son indisponibilité tracassaient depuis un bon moment Pierre Karl Péladeau, aficionado de cinéma – son premier emploi d’étudiant n’avait-il pas été celui de portier au cinéma de répertoire L’Élysée? Et Pierre Karl ne reste-t-il pas encore aujourd’hui très marqué par la réflexion sur le cinéma du philosophe Gilles Deleuze, du temps où il étudiait avec lui, à Paris? Ce type dynamique, imprévisible, n’est pas tout à fait un chef d’entreprise comme les autres… ses sensibilités, sa tête, son cœur ne correspondent pas aux schèmes traditionnels, ils ont trouvé leur harmonie propre, singulère.

Depuis la bonne dizaine d’années que nous le connaissons, Pierre Karl nous a souvent fait part, à Marie-José Raymond et moi,  de cette quasi impossibilité de voir ou revoir les films québécois qu’il aimait et il cherchait une solution pour lui, mais aussi pour tous les amateurs.

Puis, au début de 2007, c’est en tant que président et chef de la direction de Quebecor qu’il nous appelle, il vient d’avoir un trait (de génie), il faut numériser les vieux films québécois en haute définition et les présenter sur Illico, la télévision sur demande de Videotron ; le conseil de direction de Quebecor investira 2.5 millions de dollars sur cinq ans dans cette entreprise qu’il souhaite purement philantropique. Et tiens ! du même coup, pourquoi ne pas construire un site Web consacré entièrement au cinéma québécois !

La commande est donnée. Est-ce possible pour demain ?

Pas tout à fait ! Il faut trouver un nom au projet, établir certains protocoles : un premier qui respectera les ententes contractuelles existant déjà entre les différents partenaires de production de ces films, un autre pour «répartir» entre les créateurs la partie des sommes qu’aurait normalement conservées Videotron (Quebecor ne veut tirer aucun profit de ce projet) et enfin un protocole technique complexe, car les films qui seront offerts en haute définition datent parfois de plus d’un demi-siècle, leurs éléments doivent être manipulés avec d’infinies précautions et souvent faire l’objet de restaurations importantes rendues possibles grâce aux nouvelles technologies. Finalement, ce contrat technique échoit à Technicolor.

Le nom !

Comme nous souhaitions que le projet conserve un caractère ludique, autant sur Illico que sur le Web, je me suis souvenu de l’inoubliable lion de la Metro Goldwyn Mayer et je me suis tourné tout de suite vers les animaux de la jungle.

Logo créé pour Éléphant

L’ÉLÉPHANT

Voilà une bête dont Aristote et Buffon soulignent l’intelligence, la sagesse et la remarquable mémoire, toutes des qualités que doit avoir notre projet. Éléphant, ce n’était ni convenu, ni conventionnel, mais Pierre Karl fut tout de suite emballé.

Pierre Karl Péladeau

C’est ainsi qu’est né Éléphant, mémoire du cinéma québécois, grâce à l’appréciation de Pierre Karl de notre patrimoine cinématographique et à la générosité de Quebecor, dont c’est le plus important projet philantropique.

La copulation chez les éléphants est très rapide, vingt à trente secondes… le temps d’une idée, quoi! Mais la gestation peut durer jusqu’à vingt-quatre mois. Nous avons été un peu plus vites. Un peu plus d’un an après, le 18 novembre 2008, Éléphant, mémoire du cinéma québécois naissait concrètement sur le service de vidéo sur demande d’Illico, de même que son volet sur le Web, à l’adresse www.elephant.canoe.ca

Et quelle clairvoyance d’avoir choisi cet animal tenace, d’un naturel doux, pour porter le projet, car nous allions bientôt nous retrouver DANS LA JUNGLE du cinéma, une végétation quasi inextricable de droits et d’ayants-droit, des voûtes comme des lacs sombres où dorment les éléments des films anciens, des savanes à traverser où veillent serpents et crocodiles, toujours prêts à mordre.

Claude Fournier et Marie-José Raymond, les mahouts, avec Pierre Karl

Pourtant, ce jeune Éléphant – avec Marie-José et moi comme mahouts – grandit rapidement, il progresse, il y arrive !Un an après, plus d’une quarantaine de films du patrimoine ont été numérisés en haute définition, restaurés, bichonnés, parfois même reconstitués dans la version du réalisateur. Ils sont en ligne. Et l’Éléphant, cet animal social, a conclu une entente avec l’Office national du film du Canada afin que cet organisme joigne son répertoire de long métrage de fiction à celui que nous sommes en train de constituer.

Un comité de sages a aussi été formé pour Éléphant, tutélaires de son progrès ; on y retrouve Michel Brault, Rémy Girard, André Link, Sylvie Cordeau et Me Lucien Bouchard pour qui Éléphant est carrément un «miracle» qui permet de sortir de l’oubli et de rendre disponibles, sept jours sur sept, vingt-quatre heures par jour, les films qui ont fait le cinéma québécois, une vidéothèque de répertoire accessible jour et nuit sur la plus grande partie du territoire québécois. Éléphant a aussi l’ambition de se retrouver un jour accessible partout au Canada. Cela fait partie de son cheminement DANS LA JUNGLE.

Michel Brault justement ! Alors qu’il travaillait avec moi à la numérisation de son film Les ordres, Michel nous interrompt subitement et déclare, le regard mélancolique, un léger trémolo dans la voix: «Sais-tu, Claude, que nous travaillons pour l’éternité !».

C’est vrai, dans cette nouvelle technologie, ces films risquent maintenant de durer très très longtemps, bien au-delà de leur vie de celluloid.

Ton concept, Pierre Karl, est peut-être en effet un morceau d’éternité.

De la part de nous tous, cinéastes et mordus de cinéma, merci !