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La vraie nature de Gilles Carle !

- 29 novembre 2009

Ce premier blogue devait marquer le premier anniversaire de l’arrivée d’Éléphant, mémoire du cinéma québecois, sur la vidéo sur demande Illico ainsi que sur le web, un blogue qui, au fil du temps, relatera les progrès d’Éléphant dans la jungle de notre cinéma.
Hélas ! ce premier anniversaire – donc, ce premier blogue – coïncidera maintenant avec la mort d’un de nos plus merveilleux cinéastes, Gilles Carle. Gilles et moi nous connaissions depuis cinquante-sept ans, nous avons été associés dans la même entreprise de production (Onyx Films) durant six ans et nous sommes toujours demeurés amis, autant qu’on pouvait être l’ami de ce type en apparence si ouvert et pourtant si secret.

Dès notre première rencontre, les atomes crochus sont apparus ; Gilles allait dessiner la couverture de mon deuxième recueil de poèmes Le ciel fermé que l’Hexagone allait publier, puis pendant un demi-siècle jusqu’à ce que cette fichue maladie lui retire petit à petit son âme, nous sommes restés liés, pas des intimes, mais des camarades qui partageaient le même métier… et occasionnellement les mêmes femmes. Il est même arrivé que l’une d’elles cherche en désespoir de cause à me faire acquiescer à une paternité dont Gilles pendant plusieurs mois refusa la responsabilité. Pas des intimes, mais…
Dès l’annonce de la disparition de Gilles, les hommages ont commencé de pleuvoir. En quelques jours (la même chose s’est produite pour Pierre Falardeau) Gilles est devenu parfait, presque un saint. En dépit de cette maladie qui le privait inexorablement de sa quintessence, Gilles serait même demeuré conscient jusqu’à la dernière minute ! Lui qui n’était plus là depuis un bon moment. En 2001, il avait demandé à venir sur le plateau de Book of Eve, film dont Claire Bloom est la vedette.

Sur le plateau avec Marie-José Raymond

Son ciel n’était pas encore complètement ennuagé, il y avait des éclats de lumière, des saillies, des boutades. Deux ans à peine plus tard, lorsqu’il déménagea à Saint-Paul-d’Abbotsford, à un kilomètre de chez moi, ses aides vinrent quelques fois le faire marcher sur la propriété, jusqu’à l’étang, où il paraissait prendre un certain plaisir à voir sauter les truites. Mais en vérité, Gilles ne savait déjà plus qui j’étais, ni où il était.

Dans le gazebo

J’étais assis dans le gazebo avec lui, mais avec personne ;

Gilles sur mon VTT

je le promenais en VTT, mais ce n’était plus lui. C’était déchirant, à la limite du supportable, pour quiconque avait connu l’homme lumineux, liant, vif, à l’imaginaire débordant. Qu’allait-on chercher à démontrer durant les dernières années de sa vie à tenter de faire croire qu’il possédait toute son acuité ? N’était-ce pas manquer de respect pour lui, porter atteinte à sa pudeur et à sa dignité que de le trimballer un peu partout comme un objet de curiosité ? Gilles Carle, lui si fier, si secret, si conscient de l’attraction qu’exerçait sur les autres la singularité de son esprit et de son intelligence.
Et puis non ! Gilles Carle n’était pas humble et modeste comme on se plaît à le répéter depuis qu’il nous a quittés. Il connaissait sa valeur, il avait sondé la profondeur et l’originalité de son talent. Et nul n’est modeste qui en possède autant. Par ailleurs, il n’était ni arrogant, ni maniéré.
On répète aussi qu’il était généreux. Pas vraiment. Il a toujours pensé à lui d’abord. Il écoutait peu, trop occupé à raconter ses histoires, des histoires dont on ne savait jamais s’il les avait vécues, imaginées ou s’il les tissait à mesure au fil de sa verve intarissable. Et quel humour mordant, redoutable, insolite souvent.
Rien de magistral chez lui. Son immense talent, il ne le dispensait pas, il débordait naturellement sur les autres. Ce n’était pas de la générosité, c’était de l’osmose, de l’interpénétration.
Gilles ne ressemblait à personne, ses films, à aucun autre. Ce qui le caractérise le mieux, c’est l’originalité de son regard et de sa pensée, qui étincelait comme le soleil sur les vagues de la mer, quitte parfois à en masquer la profondeur.
Il y a déjà plusieurs des films de Carle sur Illico, sous la bannière de Éléphant, mémoire du cinéma québécois. Tous ces films, j’ai eu le plaisir d’en superviser la numérisation et la restauration en haute définition, donc de les redécouvrir. Ils permettent de mesurer l’importance de ce cinéaste dans notre cinématographie, son unicité et la variété de son répertoire. Ses films, voilà la vraie nature de Gilles Carle et le meilleur souvenir qui nous restera de lui, à jamais.
C’est la meilleure survie, la seule, celle dans la mémoire des gens.

CF