JEAN-VINCENT FOURNIER

- 15 août 2017

Le blogue indésiré.

Tous ces souvenirs – surtout radieux -  que j’ai de lui, voilà que le destin a voulu qu’ils deviennent une sorte de nécro que je n’aurais  jamais souhaité écrire. Octogénaire avancé, il me semble en effet très anormal de parler aujourd’hui d’un très cher neveu disparu, comme, il y a plus de dix ans, le destin (lui encore) avait  voulu que j’écrive à propos de deux petits-enfants de six et onze ans, les nôtres, qui avient péri avec deux autres personnes dans le brutal incendie d’une maison de Petite-Rivière-Saint-François.

Qui était Jean-Vincent?

À huit ans, beau comme un cœur avec ses yeux émeraude, son sourire de fleur épanouie et sa démarche gracieuse, il n’eût aucun rival lorsque nous cherchâmes un garçon de cet âge pour jouer l’enfant du couple Mercure et Sabourin, dans Deux Femmes en Or. Il était si parfait qu’on ne prît pas la peine de donner au personnage un autre prénom que le sien : Vincent. Nous ne l’avons jamais prénommé autrement bien que lui et sa famille l’ont toujours appelé Jean-Vincent.

À voir évoluer cet enfant lumineux, qui aurait imaginé que de grandes ombres avaient déjà marqué sa vie. Pourtant. L’année auparavant, son frère ainé Pierre-Sylvain, 11 ans, et lui avaient perdu tragiquement leur mère (Monique Couture) qui laissait aussi dans le deuil mon frère Jean-Pierre. Jean-Pierre au DevoirChoqué, celui-ci quitta alors son poste de correspondant parle-mentaire à Ottawa (Le Devoir) et partit à Paris avec les garçons pour un séjour indéterminé.

Il se retrouvera ensuite en Tchécosloquie, mais juste au moment où les cinq pays du pacte de Varsovie mettaient brutalement fin au «Printemps de Prague».  Coïncé quelque part dans la ville par les enva-hisseurs, il réusissait à faire parvenir au Québec des récits de journaliste vécus de près. Mon frère Jean-Pierre a toujours été calme, retenu, mesuré (c’est le plus discret de la fratrie!) mais c’est aussi un malin. Il s’extirpa assez habilement de Prague et, quelques semaines plus tard, il était de retour à Montréal avec les garçons.

Des garçons qui devaient bien revenir à l’école. Mais il fallait les voir les petits chéris ! Même à l’apogée de la célébrité des Beatles, leurs tignasses leur interdisaient l’entrée de toute école, publique ou privée. Et fâcheuse obstination, ils refusaient net de se rendre chez un barbier. C’est alors qu’intervînt Marie-José, ma nouvelle blonde. Elle les convaincra de la laisser les tondre. Le plancher de la cuisine fut bientôt couvert de plumes, mais les deux coqs avaient retrouvé des crêtes d’enfants sages et de bonne famille.

C’est cette jolie coiffure que porte Vincent dans ces extraits de Deux femmes en or tourné au début de 1968. https://youtu.be/OBnBlYxu6ds

Ces débuts dans un film qui est demeuré pendant des décennies le plus gros succès de boxoffice du cinéma québécois n’auront pas orienté Vincent vers la comédie (bien que IMDB le recense dans quelques autres petits rôles) mais ils l’ont sûrement influencé à demeurer dans ce milieu.

C’est vers la fin de 1978 qu’il fait son apparition sur les plateaux de tournage après avoir été une des premières recrues de Katimavik, le programme de «domestication» de la jeunesse mis sur pied par Jacques Hébert, l’année auparavant.

Vincent l’accessoiriste.

Hotel New Hampshire, Foster, Vincent, Kinski et ice

Frais émoulu de ce goulag, Vincent fut tout de suite au travail sur l’un de nos films : Cops And Other Lovers/Les chiens chauds, où il devint l’assistant de Jacques Chamberland – maintenant disparu – un des meilleurs accessoiristes de plateau que notre industrie ait connu. Pendant plusieurs années, ils formeront le duo d’accessoiristes le plus recherché, les Laurel et Hardy des plateaux. «Laurel» Chamberland, avec son air morne et ses cheveux jaunasses aplatis sur la tête en herbe fanée, restait silieucieusement aux aguets de toute demande : un ange tutélaire glissant sur le plateau; «Hardy» Fournier, lui, était le contrepoint parfait : efficace lui aussi, mais flamboyant, rieur, l’air de ne jamais rien prendre au sérieux. Et atout indispensable, Hardy parlait anglais à la perfection, ce qui permettait maintenant à l’unilingue Laurel d’accepter de gros contrats sur des films américains. Tout en poursuivant leur travail sur de «gros» films québécois comme Bonheur d’occasion et Les tisserands du pouvoir! Laurel et Hardy firent fonctionner les plateaux d’œuvres comme Hôtel New Hamshire, Atlantic City, My Dinner with André, Joshua Then and Now, etc.

Le commandement : «It’s a wrap!» était à peine donné par le premier assistant-réalisateur que Vincent devait souvent commencer à développer d’autres talents. Des rendez-vous galants! Avec qui? Mais avec les fines fleurs de la distribution! Les Jodie Foster, les Susan Sarandon, les Nastassja Kinski. Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec le cinéma, la tâche habituelle d’un accessoiriste de plateau, une pipe allumée, un téléphone qui sonne, un verre de champagne dont le niveau ne bougera pas durant toutes les prises d’une même scène, cela dut-il durer quelques heures! L’accessoiriste doit aussi s’assurer que l’acteur ou l’actrice sache manipuler les accessoires de son jeu : peler des pommes de terre de la façon dont le souhaite le ou la réal.(cf : Chantal Akerman : Jeanne Dielman http://bit.ly/2uB8Mgd ) Ou encore, l’accessoiriste doit jouer au cantonnier en s’assurant que le sentier rocheux que doivent escalader les acteurs soit net de tout achoppement (cf : Denis Villeneuve : Un 32 août sur terre ) https://youtu.be/9huAoaj-nxo ). Les accessoiristes se retrouvent ainsi au service de la  réalisation, mais aussi très près des acteurs et des actrices. Et il y a évidemment des manières plus ou moins galantes de montrer le maniement des accessoires, une façon plus ou moins charmante d’allumer une clope pour l’actrice… Vincent accomplissait ces humbles petites tâches avec tant de discrétion et de gentillesse que les vedettes en restaient… charmées.

Vincent le scénariste.

Paris, j'arriveAutour de 1988, Vincent – piqué par je ne sais quelle mouche – fait ses adieux aux plateaux de tournage et migre à Paris où il vire à l’autre extrémité de la production : il deviendra «script-doctor» et ensuite scénariste. Accessoiriste, il a déjà lu des dizaines de scénarios, été témoin de beaucoup d’aléas de tournage, alors pourquoi pas fignoler des scénarios? Ce qu’il a fait avec succès depuis son installation là-bas et surtout en anglais; il n’y a qu’à voir la liste des séries de télévision et des films auxquels il a collaboré sur IMDB http://imdb.to/2vz7ejX

À Paris, il rencontre Anne (Molfessis), une architecte aux yeux encore plus émeraude que les siens, vive et intelligente elle aussi. C’est tout de suite scellé entre eux deux et, depuis, pour reprendre les mots de George Sand dans La mare au diable  : «quoiqu’il fût d’un caractère impétueux et enjoué, il n’avait ri ni folâtré avec aucune autre». Enfin! qu’on sache!Anne et Vincent

Vincent mari et père.

Tout en faisant leur petit bonhomme de chemin d’architecte et de scénariste, Anne et Vincent firent aussi deux petits bonhommes. On donna le prénom de Jules à l’ainé, en souvenir du grand écrivain et journaliste québécois du début du siècle dernier : Jules Fournier. Osmose? Le «Jules» d’Anne et Vincent a maintenant vingt-cinq ans, c’est déjà un «vieux» gradué de Sciences Po et de HEC Paris. Il travaille présentement à Londres pour Google. Et il écrit. Il a collaboré avec Alain Minc pour sa bio de Mirabeau : Mirabeau criait si fort que Versailles eut peur (Grasset). Mais surtout, il a co-écrit avec Michel Rocard, qui était devenu son mentor :  Suicide de l’Occident, suicide de l’humanité ? (Flammarion, 2015). Félix, JulesLe même éditeur vient de commander à Jules de prendre la direction d’un livre-hommage à l’illustre ancien premier ministre et homme d’État français. Lorsqu’il avait vingt ans et qu’on demandait à Jules ce qu’il souhaitait faire plus tard, il répondait sans sourciller : «Devenir président de la France! Pour le moment cepen-dant, la vie politique de cet ancien membre désilusionné du PS,  est en jachère.

Félix, lui, n’a que seize ans. Il aurait déjà choisi, me dit-on,  de faire sa médecine. En attendant, il triomphe au foot.

Vincent disparu.

La médecine! Félix vient tragiquement de voir ça de si près. En effet, le soir du 15 juillet dernier, son père Vincent qui était en vacances avec lui et Anne à l’hôtel Les Roches Blanches, à Cassis, a glissé accidentellement d’un promontoire rocheux où il pêchait avec des cousins. Il est tombé quelques mètres plus bas sur une terrasse de béton, se fracassant le crâne. Transporté d’urgence dans un hôpital de Marseille, toutes les manœuvres médicales seront demeurées vaines, il n’est jamais sorti du coma et il est mort une semaine plus tard. Jean-Vincent Fournier venait d’avoir cinquante-sept ans.Dernière photo de Jean-Vincent

Il laisse dans le deuil sa femme, Anne Molfessis, ses fils Jules et Félix, son frère Pierre-Sylvain (Suzanne Aubin), une demie-sœur, Hanlim, son père Jean-Pierre, sa belle-mère Selma Bryant et toute la ribambelle du clan Fournier : des oncles, des tantes, des cousins, cousines.

Tous sous le choc, et endeuillés.

«La vie doit continuer, c’est le message

incompréhensible que nous portons en nous.»

(Edgar Morin)

Trois p’tits tours d’Éléphant à Cannes

- 15 mai 2017

À Cannes Classics avec Denis Villeneuve

Photo DV-credit Jan Thijs copy 2

Le Festival de Cannes et les Oscars sont les deux événements cinéma les plus prestigieux au monde. Sans vrais rivaux. Berlin fait tous les efforts, Venise rame sans y arriver, le TIFF s’américanise autant qu’il peut, mais Cannes reste toujours là, triomphant, sous la direction de son fringant délégué général, Thierry Frémaux, redoutable judoka, fébrile partisan de l’OL et prodigieux érudit du cinéma mondial.

Il y a une dizaine d’années, Thierry Frémaux,fort sans doute de sa présence à l’historique Institut Lumière de Thierry FrémauxLyon avec son diligent allié Bertrand Tavernier, a été conscrit pour démarrer une section de Cannes qui ferait revivre les classiques du cinéma sur lesquels se penchent plusieurs unités de restauration à travers le monde. On s’était subitement rendu compte que le cinéma, cette découverte la plus importante du 20e siècle, risquait de disparaître, et que cette trouvaille était même un «art», non plus seulement l’attraction de foire qu’elle était au début.

90% du cinéma muet était déjà disparu pour toujours, et il restait à peu près 50% du cinéma parlant. Un désastre. Comme si les ancêtres de Daech étaient passés par là.

Cannes Classics n’a certes pas été le premier festival à accueillir les films de répertoire, mais vu la notoriété immense de son père, le Festival de Cannes, il devint tout de suite l’événement où il fallait être sélectionné pour être reconnu dans les ligues majeures de la restauration de films.

Éléphant, mémoire du cinéma québécois, était bien jeune, il n’avait pas encore six ans lorsque, ô surprise! un de ses films restaurés était invité au prestigieux Cannes Classics, et pas le moindre : Léolo de Jean-Claude Lauzon. Je me souviens, nous prenions l’avion à Paris, Marie-José et moi, pour revenir à Montréal lorsque, dans le taxi qui nous dépose avec un peu de retard au Terminal 3 de Roissy, mon portable sonne: c’est Thierry Frémaux lui-même qui m’annonce que nous sommes sélectionnés et que Léolo sera à Cannes. Je bredouille des remerciements surpris et émus.

À Cannes avec Jean-Claude Lauzon

Lorsque des semaines plus tard, Frémaux me fait monter avec lui sur la scène, le grand Théâtre Lumière du Palais est bondé, pas une place libre. J’explique rapidement ce qu’est Éléphant, Thierry présente Marie-José Raymond et Sylvie Cordeau, de Québecor, le mécène.  Après l’escalier du festival sur la musique de Saint-Saëns, ce sont les premières images du film précédées du logo Éléphant. L’émotion! On sent à la fin du film que les spectateurs ont le sentiment d’avoir vu une œuvre très particulière, pas ordinaire du tout, une œuvre que Time Magazine a classée parmi les 100 meilleurs films de tous les temps. Nous sommes vraiment fiers de Jean-Claude Lauzon et fiers d’être les Québécois qui ont rafraîchi son extraordinaire travail.

À Cannes avec Les Ordres

Un an plus tard : deuxième invitation à Cannes Classics, cette fois avec Les Ordres de Michel Brault. Nous sentons bien, Marie-José et moi, que nous sommes entrés dans la cour des grands. Les Immagine Ritrovata,  Gaumont, Pathé et Film Foundation ne nous regardent même plus de la même façon : nous sommes des collègues.

Encore une fois, c’est une salle pleine qui regarde Les Ordres et applaudit Michel Brault et le travail d’Éléphant. L’idée qui avait germé dans la tête de Pierre Karl Péladeau, il y aura maintenant bientôt dix ans, prenait tout son sens; non seulement le répertoire du cinéma québécois était-il en voie de numérisation et de restauration, mais ce qui tenait le plus à cœur à Pierre Karl, c’était la diffusion.Pierre Karl Péladeau Il souhaitait que le cinéma québécois soit connu et reconnu dans le monde entier. Et voilà, ça commençait à Cannes Classics et ça se poursuivrait, non seulement dans les festivals, mais aussi sur la vidéo à demande, illico d’abord, puis sur iTunes, maintenant, dans tous les pays du monde où les langues officielles sont soit le français, soit l’anglais. Le monde du cinéma (et le gouvernement du Québec qui ne contribue pas un rond) doivent une fière chandelle à Pierre Karl et à la générosité de Québecor, l’entreprise qu’il dirige.

La cerise sur le sundae: VILLENEUVE

Deux fois à Cannes en trois ans, c’était déjà si formidable que c’est avec très peu d’attentes que nous soumettions cette année quatre films restaurés.

Nous avions tort. Il y a trois semaines, nous recevions un appel de Gérald Duchaussoy, bras-droit de Thierry Frémaux nous demandant si nous avions objection à ce que le film qu’ils avaient choisi : Un 32 août sur terre de Denis Villeneuve, soit présenté au Cinéma de la Plage? Bien sûr que non : des films comme Pulp Fiction de Tarentino ont été présentés sur la plage après avoir été sélectionnés par Cannes Classics.

On nous faisait un grand honneur. La projection aurait lieu sur la plage de Cannes, le 27 mai, à 21h.30. Il y aurait même une montée des marches, suivi d’un cocktail. Denis Villeneuve a promis qu’il ferait tout pour y être, lui qui termine Blade Runner 2049. Pierre Karl Péladeau y sera lui aussi, le mécène d’Éléphant, ainsi que Roger Frappier, le producteur du film, Pascale Bussières, la vedette féminine; et nous, évidemment, les co-directeurs d’Éléphant.

Merci Cannes, Merci Thierry Frémaux, merci Gérald Duchaussoy pour ce troisième p’tit tour d’Éléphant à Cannes Classics.

Et merci Denis Villeneuve pour ce premier long métrage, ce 32 août sur terre qui laisse déjà entrevoir toute l’originalité de votre inspiration. Ce 32 août, je le vois comme la start up d’une œuvre importante qui grandit et qui va bientôt conquérir le monde du cinéma.

Des liens pour se souvenir

Voici quelques liens pour se remettre dans le ciboulot des images du magnifique 32 août sur terre de Villeneuve et retrouver Pascale Bussières et Alexis Martin, les deux vedettes. Vous n’avez pas encore vu ce film? Vous ne serez pas à Cannes? Rien de plus simple: allez sur illico canal 900 choisissez le répertoire Éléphant, ou allez sur iTunes. C’est là, ça vous attend.

BANDE ANNONCE/TRAILER

https://youtu.be/t4_s82xvQ80?list=PLikrh2khp0dEVHSx0cuwJVkMH8IsKuTMq

Premier extrait/1st clip

https://youtu.be/4Pv8Y3kfgUM

Deuxième extrait/2nd clip

https://youtu.be/JFzI_rMOsxk

Troisième extrait/3rd clip

https://youtu.be/rPG0EF8il0U

Quatrième extrait/4th clip

https://youtu.be/0WkZh_Fdqq4

PAS TROP DE CINÉMA SALLE

- 10 mars 2017

Le cinéma dans un mouchoir

Votre dernier film vu en salle remonte à quand? Non, non, surtout ne répondez pas, car ça risquerait de faire encore plus mal aux statistiques. Et comme elles m’ont catastrophé les statistiques de la fréquention des cinémas qui ont été publiées, à la fin du mois dernier!

Au Québec, le nombre d’entrées a diminué de 7% comparé à l’année précédente et, comme si ce n’était pas assez dramatique, eh bien c’est le pire résultat depuis 1994, ça fait donc vingt-trois ans qu’on a autant oublié d’aller au cinéma. Quant au taux d’occupation des salles – il y a eu 949,000 projections durant l’année – c’est le plus anémique depuis 1975. Ça fait 43 ans que les cinémas du Québec n’ont pas été aussi vides.Onanisme audio-visuel

Mais n’est-ce pas la même chose partout? Les Québécois ne seraient-ils pas comme les autres et préféreraient regarder les films dans un mouchoir de poche et, même en solitaire, plus souvent qu’autrement le nez collé sur l’écran de leur téléphone. Une sorte d’onanisme audio-visuel.

Non, ce n’est pas pareil partout.

Tandis qu’au Québec on désertait les salles, 2016, en France, fut une année exceptionnelle : 210 millions de cinéphiles se sont présentés aux guichets, le deuxième meilleur score depuis cinquante ans. (en 2011, on avait même vendu 217 millions de billets). Le tiers de ces 210 millions de tickets de 2016 furent achetés pour des films français.  Chez nous, aucune crainte, pas de chauvinisme : sur 100 personnes qui entrent dans les salles, seulement 6 achètent Québécois. 87 autres achètent Américains. Comptez sur les Québecois, M. Trump : We’re all making America great! Les 6% restants, de pauvres égarés, voient un salmigondis de cinéma britannique, français de France, italien, japonais,  chinois ou arabe.

Pourquoi?

La première raison qui vient à l’esprit pourrait être la paresse ou tout simplement l’ampleur de l’exercice. Sortir de chez soi, surtout l’hiver, prendre l’auto ou le métro, convoquer une gardienne si l’on a des enfants, trouver une place de stationnement, revenir, reconduire la gardienne, quelle entreprise! Et quelle dépense aussi.

Il y a en effet le prix des billets, en outre de se faire escroquer pour une bouteille d’eau et un sac de pop corn ou de croustilles bruyantes.cric, crac, croc Lorsque nous sommes allés voir La La Land, au Forum, un énergumène que j’aurais voulu étrangler (mais il était costaud) a croqué durant une bonne partie du film des bonbons assourdissants, comme s’il chiquait du polystyrène. Il est évident que nous n’avons pas à subir cela lorsque nous nous glissons douillettement sur nos Charles Eames devant notre cinéma maison et clicquons iTunes ou illico. Mais ce confort est un pis-aller; le cinéma ce n’est pas cela, c’est un jeu de société, comme le théâtre, comme le hockey ou le Grand Prix.

Peut-être que le hockey et le Grand Prix devraient avoir des prix plus abordables. Le cinéma aussi. Il faut se souvenir des vociférations de nos exploitants de salle lorsque, dans les années 80, nous nous battions pour un prélèvement au boxoffice (mesure prise depuis longtemps en France) afin d’investir dans notre cinéma. Les cinémas allaient faire faillite, les cinéphiles n’accepteraient jamais cette augmentation du prix du billet. Pensez au prix du billet dans les années 80 et aux prix maintenant; est-ce que les exploitants de salle nous ont demandé une seule fois notre avis sur ces hausses? Non, ils font comme ils l’entendent et au lieu que la fréquentation des salles subventionne la production, les gouvernements le font, comme ça tout le monde est tranquille et les radios x.y.z. peuvent à leur guise traiter les cinéastes d’assistés.

Pourquoi 87% de cinéma américain?

Parce que c’est à peu près tout ce qui nous est offert. Les films québécois, on se dépêche de les virer de l’écran, malgré tout l’argent versé par les institutions aux distributeurs pour qu’ils y restent. Non, on ne les gardera jamais une représentation de trop. Jamais. Et surtout ne pensez pas que les exploitants de salles ou les distributeurs sont ceux qui perdent de l’argent.

Je me reporte de nouveau aux années 80 alors que nous avions déployé tant d’efforts pour que la distribution devienne québécoise ; une loi du cinéma a même été passée à cet effet. Une loi qu’on n’applique même plus. Croyez-vous vraiment que la distribution du cinéma appartienne aux Québécois comme le voulait la loi? Répondez sans rire. On flotte off-shoreLe meilleur de la distribution appartient désormais à des compagnies dirigées off shore mais prétendument «contrôlées» par des yes men emmitouflés jusqu’au cou dans des fleurdelisés pour donner l’illusion que les inopérantes lois québécoises sur la distribution sont respectées.

Problème de salles?

Ça ne m’apparait pas fondamentalement être le problème majeur, les salles, bien que celles-ci semblent plutôt aménagées pour les block-busters qu’on met aussi à la porte à leur moindre défaillance. Les petites salles qui peuvent se permettre de garder des films à l’affiche plus longtemps ne sont, il est vrai, pas nombreuses : le Cinéma du Parc, le Beaubien et bientôt celle qu’ouvrira Claude Chamberlan, aussi increvable que Captain Marvel. Au Beaubien, comme au Cinéma du Parc, on n’est pas aux Hall et bar, Les FauvettesFauvettes, Place d’Italie, à Paris où un ancien cinéma a été transformé génialement en plusieurs petites salles super confo où l’on sert même des repas qui ne font pas de bruit. Le cinéma Les Fauvettes est une pure merveille. Jérôme Seydoux le destinait au cinéma de patrimoine, mais le marché l’a fait changer d’idée; il aurait tout de même pu garder UNE salle pour le patrimoine. Je lui en veux pour cela, M. Seydoux, mais ce n’est pas moi qui le ferai changer d’idée.  Ici, nos plus belles sallles art et essai de l’ExCentris, elles, sont en train de pourrir. Je me demande quel entêtement financier (est-ce la SODEC?) n’a pas permis de conclure un accord avec MK2 alors que les Karmitz avaient l’œil sur cet endroit merveilleusement situé, avec parking, et avec aussi du bon manger (lorsqu’il y avait l’iinventive Caroline Dumas aux chaudrons).

Manque flagrant de culture cinéma.

Il y a si longtemps qu’on resasse les mêmes explications pour la diminution constante de la fréquentation des cinémas au Québec que j’ai eu envie de regarder ailleurs. De nous flageller là où on ne l’a pas encore été.

Et j’ai trouvé un endroit en friche dans nos cerveaux, un terrain vague, désertique, sauvage où les méninges pourraient cultiver et entreposer la culture cinématograpique, mais ne le font pas. Presque zéro activité. Vacant.

Il n’y a pas de culture cinématographique au Québec. Il y a des moments d’émotion et d’excitation, on s’enflamme pour Dolan, pour Denis Villeneuve ou Jean-Marc Vallée lorsqu’ils s’illustrent à l’étranger; nos Justin, Mélanie, Philippe félicitent à tour de bras et s’agitent  momentanément sur les réseaux sociaux en termes convenus, mais ce n’est pas ça, la culture cinématographique. Pas qu’un coup de lèche épisodique et insignifiant de nos dirigeants sur Twitter ou FB.

La culture cinématographique, ça s’enseigne à l’école, ça se discute dans les familles, avec des amis, ça se cultive dans des magazines, ça se bâtit dans des discussions de société et ça s’entretient en allant au cinéma dans des salles, avec ses semblables, en riant et en pleurant avec eux. Pas en visionnant des films sur son téléphone en attendant de voir le dentiste ou sur sa tablette avec un casque pour ne pas déranger son type qui regarde religieusement le CH. Mais le CH, justement, ça c’est une religion, comme le cinéma devrait en devenir une.

Et cette culture cinématographique, les sociétés de diffusion doivent l’entretenir, la propager. Ici, ça ne se fait pratiquement pas. Il y a bien Frédéric Corbet avec MAtv qui fait tous les efforts, mais il ne peut pas être seul et dans une télévision communautaire en plus. Pour les grands diffuseurs, le cinéma n’existe à peu près pas, une mention par-ci par-là, c’est tout. Pareil à la radio où l’on parle plus de cuisine que de cinéma.

Notre illettrisme.

maigre rayon cinémaVous voulez savoir combien il y a de magazines spécialisés de cinéma au Québec? DEUX! Séquences et 24 Images. En France, des magazines de cinéma, il y a en plus de QUARANTE qui sortent régulièrement des presses et 14 autres en ligne. Sans compter tous les magazines people et les grands quotidiens qui consacrent beaucoup d’espace au cinéma et à ses vedettes. Il y a même des magazines comme Télérama qui se permettent des éditions spéciales sur des sujets aussi «ésotériques» que le cinéma d’animation.

TeleramaÀ Paris, c’est impossible de se trouver dans un restaurant ou dans un café sans entendre parler de cinéma autour de soi. On croirait les Français accros au manger, non! C’est au cinéma qu’ils le sont. La bouffe vient en deuxième et la politique bien plus tard, sauf ces temps-ci, alors qu’elle est devenue aussi dysfonctionnelle que celle de la Maison Blanche.

Thierry Frémaux (M. Festival de Cannes) rapporte dans son journal Sélection officielle (Grasset) que David Lynch lui a déclaré un soir, dans un café de Saint-Germain : «Quand le cinéma mourra, la France sera le dernier pays où il respirera».Le journal de Thierry Frémaux Voilà en effet comment est enracinée la passion du cinéma chez les Français.

Pourtant, chez nous, ça avait bien commencé. Dès 1942, au Québec, était fondée la revue Cinémonde «au service des cinéphiles canadiens-français» lisait-on sur la page éditoriale. Ce service aux cinéphiles s’est arrêté au bout de cinq ans. Puis, à partir de 1949, la Jeunesse étudiante catholique (la JEC of all people, faut le faire!) encourage la naissance des ciné-clubs et la Commission étudiante du cinéma de la JEC crée Découpages, un «cahier d’éducation cinématographique» dont les principaux collaborateurs sont les Michel Brault, Pierre Juneau, Marc Lalonde et Jacques Giraldeau. Découpages durera 17 numéros, de 1950 à 1955. Une autre revue, Séquences, prendra la relève puisqu’il reste encore pas mal d’éducation cinématographique à faire.Screen Shot 2017-03-05 at 5 Séquences dure toujours, elle est élitiste, peu lue et je dirais que son influence est assez homéopathique.

Voilà le peu sur quoi compte le Québec pour entretenir la culture cinématographique de tout un peuple. Des miettes pour les oiseaux.

Je m’en voudrais en terminant de ne pas mentionner la présence, depuis dix ans, d’Éléphant, mémoire du cinéma québécois. Soit, ce nom et ce répertoire ne sont pas encore sur toutes les lèvres, mais de plus en plus de cinéphiles savent qu’on peut voir plus de 235 films québécois restaurés à toute heure du jour ou de la nuit, sur illico ou sur iTunes, qu’on peut en savoir plus sur le cinéma en visitant le site http://elephantcinema.quebec le bruit se répand tranquillement. Et qu’on peut même voir de ces films sur GRAND ÉCRAN, grâce à Éléphant sur grand écran, une fois par mois à la Cinémathèque québécoise et dans le magnifique auditorium Sandra et Alain Bouchard du Pavillon Lassonde du Musée national des beaux-arts de Québec.

En découvrant ainsi les films des Brault, Mélançon, Beaudin, Lanctôt et cie, les Québécois forgeront leur goût de se précipiter sur ceux des Podz, Giroux, Archambault ou Morissette et ne manqueront jamais pour toute la télévision du monde un Villeneuve, Dolan ou Vallée.

Cannes, Berlin, Venise, Oscars, le cinéma québécois «fait» presque chaque année les éliminatoires, mais sa notoriété, sa culture, n’atteignent pas encore celles du CH dont je me souviens à peine de la dernière fois qu’il a remporté la coupe Stanley.

Nous avons encore une culture cinématographique de pee-wee.

 

 

NOËL, IL Y A 80 ANS

- 27 décembre 2016

La lucarne du Star

À Noël 1936, j’avais cinq ans demi, je croyais évidemment au Père Noël. Mon frère jumeau y croyait lui aussi (il n’était pas plus avancé que moi). Nous habitions au-dessus de la boutique de mon grand-père Louis-Joseph Fournier, un des hauts lieux de Waterloo puisque tout ce qu’il y avait de cultivateurs autour venaient y faire réparer les harnais de leurs chevaux, traînant des heures, les pieds sur la bavette de la fournaise au charbon, tandis qu’ils attendaient les réparations en fumant et rabâchant de tous les potins de la paroisse.

C’est à juste titre que j’écris un «haut lieu» car c’est également chez mon grand-père que s’amenait souvent de Valcourt Joseph-Armand Bombardier Le neandertal du skidooavec un drôle d’engin, sorte de traîneau à moteur propulsé par une grosse hélice d’avion, le néandertalien du skidoo. Ce que Louis-Joseph fabriquait pour Joseph-Armand restait toujours quelque chose de mystérieux que ce dernier sortait à plusieurs reprises ajuster quelque part sur son engin, garé en général dans un banc de neige afin que démonstration soit assurée de son adaptabilité aux pires conditions hivernales.

Le grand-père Louis-Joseph (Photo Michel Brault)Mon grand-père vendait aussi de la peinture, des chaussures, des bottes et des botterlos, des cigarettes, du tabac en feuilles et des bonbons. Donc, habiter au-dessus de ce commerce nous conférait automatiquement une notoriété que nous avons tout de suite perdue, quelques années plus tard, lorsque nous déménageâmes sur la rue Saint-Joseph.

Ce Noël 1936, cependant, resterait mémorable. Car cette nuit-là, le Père Noël y était allé fort, plus fort qu’à l’accoutumée puisque, en général, il ne laissait que des oranges dans nos chaussettes et quelques jouets souvent moins intéressants que les outils avec lesquels notre grand-père nous laissait nous amuser dans sa boutique. Non, ce matin-là, il y avait des patins CCM pour Guy et moi, sous l’arbre, et une enveloppe mystérieuse contenant une note que nous n’arrivions pas à déchiffrer, nous qui comprenions pourtant les «comics» à l’avant-dernière page des journaux. Tout ce que nous arrivions à interpréter de la note, c’était le mot STAR; facile, car on y avait tracé aussi le dessin d’une étoile. Pour le reste, nous devrions attendre qu’un des parents se lève et tuer le temps à lacer et relacer les patins, un peu grands peut-être puisque, de toute évidence, le Père Noël espérait qu’ils durent au moins deux ou trois hivers.

L’incompréhensible note

Eh bien, la note contenait une invitation, pour l’après-midi même de Noël, au cinéma Star où l’on projetait le dernier film de Shirley Temple : The Littlest RebelThe Littlest Rebel. http://bit.ly/2hpkX98 Mais ce n’était pas tout : maman nous expliqua que son frère, l’oncle Eugène Gagné, qui venait d’acquérir ce cinéma avait ouvert une lucarne, derrière la caisse tenue par notre tante Lucienne, par laquelle nous pourrions Guy et moi voir tous les films que nous souhaiterions – même si les enfants n’étaient pas admis dans les cinémas. Des films approuvés évidemment par nos parents.

Cet après-midi de Noël 1936, même si nous aurions pu nous asseoir dans la salle, nous préférâmes regarder le film par cette lucarne, juste assez grande pour embrasser l’écran et donner l’illusion qu’il n’y  avait au monde que nous et Shirley Temple qui irait intercéder auprès du président Lincoln afin qu’il gracie son père, un officier rebelle de la révolution américaine arrêté alors qu’il revenait sur sa plantation pour revoir sa famille.

Quel cadeau, cette lucarne! Ce Netflix des années trente qui nous permit de voir non seulement des centaines de films, les Dracula, les Frankenstein, mais aussi les séries de Flash Gordon, de Lone Ranger, de Popeye, et – évidemment – tous les Shirley Temple.

Est-ce à cause de cette fameuse lucarne que je me suis lancé dans le cinéma? Je dois bien supposer que oui; cette lucarne et les visites, quelques années plus tard, dans la cabine de projection où l’oncle Eugène m’enseigna à rembobiner des films ou même à insérer les diapos publicitaires dans le projecteur avant les représentations. Et cette odeur pénétrante, inoubliable du nitrate, le crépitement de l’arc du projecteur qui s’allume, le son parfois discordant qui arrivait de la salle en même temps que d’un petit haut-parleur dans un des coins de la cabine pour alerter le projectionniste sur le déroulement de l’action. Le suspense des changements de bobine. Cette bobine en bout de course qui tournait de plus en plus vite, la vigilance à exercer pour ne pas rater les repères de cette fin de rouleau et le lancement du deuxième projecteur. Un aiguillage de trains ne devait pas être plus impressionnant.

Des années plus tard

Quatre-vingts ans plus tard, je n’ai jamais oublié cet après-midi de Noël au théâtre Star où l’oncle Eugène et tante Lucienne nous avaient invité au dernier film de Temple dans The StowawayShirley Temple, mais entretemps la vie de cinéma m’avait appris autre chose :  en 1936, le prétendu dernier Shirley Temple n’était pas The Littlest Rebel, mais plutôt Stowaway http://bit.ly/2i4UoFp Ce dernier film que tous les Américains avaient pu voir, le 25 décembre 1936, nous est arrivé ici au moins un an plus tard. Mais à cinq ans et demi je n’avais pas la moindre idée que la distribution des films était contrôlée au Québec et au Canada par des étrangers… et que 80 ans plus tard, il en serait encore de même!

Que nous produirions encore des films dont la distribution ne nous appartient pas.

 

Lazare, lève-toi !

- 26 octobre 2016

Résurrections en série

Il ne s’agit pas à chaque coup de miracles, mais la restauration des films entreprise par Éléphant, il y a maintenant huit ans, grâce à la générosité de Québecor, son mécène, a permis à plusieurs reprises d’assister à de véritables résurrections. Certains films, comme Lazare dont le cadavre avait commencé de sentir après quatre jours dans la tombe, ont été retrouvés dans des états de décrépitude avancée quand ils ne semblaient pas morts irrémédiablement.

Des films en lambeaux, chancis, rongés, estropiés, décolorés, malmenés, abandonnés, des films dont on avait perdu toute trace, des films en putréfaction, des films tirés du néant in extremis.

Les photogrammes suivants tirés du Gros Bill ne donnent qu’une idée bien sommaire du travail de restauration souvent exigé; effet, il faut voir comment ces stries, ces coupures en diagonale pas trop inquiétantes sur une photo fixe deviennent une véritable lèpre sur des centaines de cadres qui se suivent.

après

Photogramme Le Gros Bill avant

après

 

Lazare, lève-toi !

Il y a eu des «Gros Bill, lève-toi !» Des «Village enchanté», lève-toi ! Et des «Fantastica», et des «Montreal Blues» et des «Les lumières de ma ville».

Des films qui, petit à petit, grâce au travail d’Éléphant, reconstituent pièce par pièce la grande mosaïque du cinéma québécois. Reconstituent image par image le portrait d’une société, de son histoire, de sa culture, de son architecture, de ses mœurs, de ses coutumes.

Ni Marie-José Raymond, ni moi ne sommes des «Jésus» mais, disons-le sans fausse pudeur, il nous est arrivé de faire des miracles. Et plus la technologie avance (elle a beaucoup progressé depuis huit ans) plus augmentent nos pouvoirs thaumaturgiques. Et plus grandit en nous le sentiment de l’importance d’Éléphant, un projet qui, au début, ne devait nous occuper qu’à temps partiel, mais qui s’est allongé comme une pieuvre, nous a emberlificotés dans ses tentacules et nous permet à peine de respirer. Mais l’enjeu est irrésistible : diffuser à travers le monde le patrimoine cinématographique des longs métrages québécois. Cet objectif qui paraissait inatteignable se rapproche : nous sommes partout au Québec et au Canada (par le biais d’illico et iTunes) et dans tous les pays où la langue officielle est soit l’anglais, soit le français (iTunes).

Dans la cour des miracles.

Restons modestes, nos pouvoirs sont quand même moins foudroyants que ceux déployés par Jésus. Il a appelé Lazare à sortir de son tombeau et Lazare s’est immédiatement levé. Résurrection instantanée. Il a fallu presque quatre ans avant de débarrasser le gros Bill de ses bandelettes, de recoller ses chairs, panser ses blessures et lui redonner la voix.

Photo de plateau: Le gros BIll

Voici l’état dans lequel se trouvait ce film tourné en 35mm noir et blanc à la fin des années quarante par Jean-Yves Bigras et René Delacroix : trois pitoyables bobines d’internégatif en réduction 16mm, reconstituées à partir de plusieurs copies différentes de projection usées à la corde. Quasiment reconstituer un vivant à partir de ses cendres. Merveille d’ironie, Le gros Bill avait été produit par Renaissance Films !

 

Jean-Yves BigrasHeureusement qu’il y a eu la Cinémathèque québécoise. Heureusement qu’en 1963, sous l’impulson de Guy-L. Côté, maintenant disparu, un groupe de visionnaires et amoureux du cinéma a fondé Connaissance du cinéma, mère de la Cinémathèque québécoise, sinon comment imaginer qu’il resterait suffisamment de notre patrimoine cinéma pour arriver à en reconstituer la majeure partie? comme le fait actuellement Éléphant, depuis que Pierre Karl Péladeau a eu cette idée, qu’il l’a mise en œuvre et que Québecor en a fait une de ses œuvres philanthropiques les plus importantes.

Que serait-il arrivé de notre patrimoine? N’oublions pas qu’à chaque décennie il faille brasser le Gouvernement du Québec pour raviver dans son ciboulot l’importance de la Cinémathèque. C’est arrivé encore, il y a deux ans, alors que Québec menaçait la Cinémathèque d’un mariage forcé avec la BaNQ, cette immense institution qui vit dans le gros aquarium, angle Berri et blvd de Maisonneuve.

Le film comme allume-feu.

J’aime bien la légende urbaine qui avance que M. J.-A. de Sève, fondateur de France Film et distributeur du gros BIll, se servait souvent de bobines de négatif exposé pour démarrer ses feux. Comme il a dû s’ennuyer ensuite du nitrate qui flambait si bien! Véridique ou pas, cela indique bien le soin que l’on prenait du patrimoine.

Première mondiale.

Ressuscité, Le gros BIll s’est tout de suite trouvé un grand écran. Il paradera en première mondiale, au Théâtre du Cuivre, dimanche après-midi, 30 octobre, au Festival international de cinéma de Rouyn-Noranda. Dès qu’ils ont aperçu ce Lazare miraculé Jacques Matte et Émilie Villeneuve, les deux têtes du festival,  l’ont tout de suite réclamé en criant eux aussi au miracle.

Nous aimons beaucoup Jacques et Émilie car ce sont des croyants… des croyants du cinéma.

Voici d’autres exemples, comme ils me viennent, de résurrections opérées par Éléphant.

Village enchanté, lève-toi (1955)

Affiche, Le village enchantéLe village enchanté est le premier long métrage d’animation à avoir été tourné au Canada et il l’a été par deux québécois audacieux et entreprenants, les frères Marcel et Réal Racicot, qui ont mis près de quatre ans à compléter, de bric et de broc, cette œuvre qui voulait rivaliser avec les dessins animés des studios de Walt Disney. Et oh my god! ils y sont arrivés. C’est une histoire merveilleuse avec parfois des dessins qui sont beaux comme des toiles de Clarence Gagnon. Avec une narration très années cinquante par un acteur légendaire : Pierre Dagenais.

 

 

Pierre Dagenais, narrateurLes Racicot avaient eu la clairvoyance de déposer tout le matériel à la Cinémathèque québécoise : des cellos et le film original, un inversible couleur 16mm. Les cellos peints sans doute avec des couleurs fragiles se sont complètement décolorés, la pellicule, elle, était dans un état de fragilité telle – déshydratation, collures desséchées, perfos abîmées – qu’il a été convenu avec nos complices des laboratoires MELS de l’envoyer numériser à L’Immagine Ritrovata, à Davide PozziBologne, où les soins intensifs sont les mieux organisés au monde. Son directeur, Davide Pozzi, assis lui-même à son chevet, la pellicule du Village a repris assez de forces pour subir l’épreuve du scan 4K. Les fichiers image et son sont revenus chez Mels. L’étalonnage couleur très complexe a été réalisé par Marc Lussier, sous ma supervision; la restauration, majeure elle aussi, a été faite par l’équipe de John Montégut sous la supervision de Marie-José Raymond. De son côté, Marco de Blois, conservateur de l’animation à la Cinémathèque, a veillé sur les opérations.

L’image retrouvée, il fallait aussi opérer les mêmes miracles sur la piste sonore provenant d’une unique piste optique. Guy Pelletier et Bernard Strobl ont déployé les outils les plus innovants à cette fin. La musique mixée originellement à grands coups de louche a été assouplie, adoucie, lénifiée. Les frères Racicot n’en croiraient pas leurs oreilles.

Les lumières de ma ville (1950)

Monique LeyracSi ma mémoire ne me trompe pas, ce film est le premier long métrage réalisé entièrement par Jean-Yves Bigras, un an après avoir été à la barre du Gros Bill avec René Delacroix. Outre Monique Leyrac, chanteuse dans la vie et dans le film, jamais film québécois n’avait réuni autant de vedettes d’ici : Guy Mauffette, Huguette Oligny Paul Berval, Denise Proulx, Nana de Varennes, Paul Guèvremont et Jeanne Frey. Et le narrateur n’était nul autre que René Lévesque.

Les lumières avait été conservé sur un interpositif 35 mm noir et blanc. Mais dans quel état! D’accord, le film n’était pas encore au charnier, mais combien précaire était son état : poussières, rayures, déchirures. Un miracle de moindre envergure que les deux films précédents, mais tout de même comme écrivait Voltaire : «Un miracle, selon l’énergie du mot, est une chose admirable».

Fantastica (1980)

Carole Laure dans FantasticaOù sont passés les éléments de ce Gilles Carle, un «musical» en co-production avec la France mettant en vedette Carole Laure, Lewis Furey et Serge Reggiani? Tout le monde se le demandait. Disparus à jamais semble-t-il. Miraculeusement, nous avons retrouvé chez Iron Mountain à Toronto une copie positive que cette compagnie d’entreposage s’apprêtait à jeter aux ordures pour défaut de paiement du loyer. Une semaine de plus et ça y était. Ce Fantastica ne deviendrait plus qu’un souvenir vague dans la mémoire de quelques cinéphiles. Nous sommes intervenus à temps. Fantastica restauré fait maintenant partie de notre répertoire.

Montreal Blues (1972)

Une histoire à dormir debout. Son réalisateur, Pascal Gélinas, comme son producteur, Jean Dansereau, n’avaient plus aucune idée où avaient été fourrés les éléments de ce film tourné avec Le Grand Cirque ordinaire, Paule Baillargeon, Jocelyn Bérubé et Raymond Cloutier. Aucune trace. Jean Dansereau, producteurPuis Jean Dansereau meurt, en avril 2013. Un an plus tard, sa veuve fait du ménage dans leur propriété de campagne et aperçoit dans une remise une pile de boites de métal rouillées, à demi enfouies sous tout un bric-à-brac.

Elle y regarde de plus près et sur les vestiges d’une étiquette elle déchiffre Montreal Blues.

Il s’agissait bien de l’inversible couleur 16mm qui est l’original du film. Il faudra au labo de Technicolor l’équivalent de pinces de désincarcération pour libérer la pellicule de sa geôle. Mais la prisonnière a souffert, elle a perdu beaucoup de couleurs et, surtout, la moisissure a commencé de la ronger des pieds à la tête. Nous en avons mis du temps, Vince Amari, coloriste chez Technicolor et moi pour arriver à redonner à Montreal Blues un teint présentable. Et Marie-José Raymond, avec sa méticulosité implacable, a réussi avec la spécialiste Lynda McCabe à réparer les avanies subies par Montreal Blues durant cette longue réclusion dans ce petit hangar des Dansereau.

La résurrection racontée par Marie.

On a ouvert la tombe et on a pelleté la terre encore meuble qui recouvrait Lazare. Lorsque le corps est apparu, mon fils a dit très simplement: «Lazare, lève-toi !» À ce moment-là, tous les oiseaux du ciel se sont tus. Ils ont disparu. «Dégagez-le et laissez-le aller» a commandé mon fils. Deux hommes sont sortis de la foule, des voisins, ils sont descendus dans la fosse. Les gens autour étaient pétrifiés de terreur. Son visage recouvert d’une serviette, Lazare s’est retourné sur lui-même presque dans un mouvement de flottaison comme un enfant qui sort du ventre de sa mère. Ils l’ont levé, ont retiré le linceul et il est resté là debout, juste un linge autour des reins.

(extrait The Testament of Mary par Colm Toibin – ma traduction)