CE PARFUM DE GAULOISES BLEUES
Michel Cournot à la Cinémathèque française.
À Paris, en ce début d’avril ensoleillé, grand événement à la Cinémathèque française où l’on projette le film de Michel Cournot, Les Gauloises bleues, avec Annie Girardot, Jean-Pierre Kalfon, Bruno Crémer et Nella Bielski.
Cette projection marque aussi le lancement par Gallimard d’un magnifique bouquin, «DE LIVRE EN LIVRE», une anthologie de chroniques littéraires que Cournot a livrées durant une quarantaine d’années au Nouvel Observateur. Comment qualifier ces chroniques? écrit en avant-propos J.-B. Pontalis, d’insolites, d’intempestives, peut-être, dans le double sens du mot: elles ne sont pas «convenables», elles sont éloignées de tout conformisme et, tout en étant actuelles, elle sont inactuelles et peuvent être lues aujourd’hui comme au jour où elles sont apparues pour la première fois.
Les Gauloises Bleues, réalisé en 1968 par Cournot et produit par Claude Lelouch, était au programme du Festival de Cannes, mais il n’y fut jamais présenté lorsque l’on décida de mettre fin abruptement au festival à cause des troubles de Mai 68.
Beau, poétique, mais si étrange ce film de Cournot. Une espèce d’olibrius dans son originalité.
Comme le titre qu’il porte il dégage ce parfum singulier et ensorcelant dont je me souviens de jadis alors que je fumais des Gauloises bleues qui nous imprégnaient inexorablement jusqu’à la moelle. Je me souviens, dès qu’on en allumait une, de la joyeuse crépitation initiale, puis des volutes bleuâtres qui en montaient ensuite, parfumant tout autour avant de s’insinuer jusqu’au cerveau pour y mettre de l’ordre, de l’entrain, de la réflexion et, souvent aussi, du rêve! Tel était l’effet des Gauloises, tel aussi fut l’effet du film de Michel sur les spectateurs qui remplissaient la salle Henri-Langlois en ce dimanche après-midi d’avril, cinq ans après la mort de son réalisateur.
Cournot, le veilleur.
Avant la projection, Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque française, a rappelé comment Michel Cournot, le critique de cinéma, l’avait inspiré et combien ses réflexions sur les films au cours des années, dans L’Express et le Nouvel Observateur, resteraient d’une originalité et d’une profondeur rarement égalées.
«C’était un critique de cinéma absolument incroyable, fait-il remarquer, on ne pouvait pas ne pas lire Michel Cournot dans Le Nouvel Observateur, dans les années 70, où j’ai un peu moi-même grandi avec le cinéma.» (Toubiana a été le rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, de 1974 à 2002.)
«C’était un veilleur, c’était un guetteur, c’était ce qu’on dirait: un regardeur», poursuit-il. «Dans le cinéma, il avait une fonction absolument unique, il était dans une situation d’alerte par rapport au cinéma, à ce qui se faisait de neuf… à la modernité.»
Toubiana souligne ensuite combien Michel Cournot était bel homme, un des plus beaux qu’il ait connus, «mais, continue-t-il en se tournant avec un large sourire vers Martine Pascal, je vous laisse cela, ce serait plutôt votre affaire!».
La comédienne Martine Pascal, la dernière compagne de Michel, elle qui a beaucoup contribué à l’organisation de cette projection-hommage, acquiesce à cette remarque avec beaucoup de sensibilité et demande à deux amis très proches de Cournot, Robert Hossein et moi, de prendre la parole.
On ne me fera reproche, je l’espère, de reprendre dans ce billet les quelques souvenirs que j’ai alors partagés avec le public:
L’ami le plus cher.
Il y a cinq ans une bêtise de santé m’avait empêché de venir du Canada au chevet de Michel. (Cournot a succombé à la maladie, le 8 février 2007). Je dus me contenter d’une lettre que justement Robert Hossein avait eu la gentillesse de lire à la cérémonie au Père-Lachaise, mais aujourd’hui, je suis là pour honorer la mémoire de celui qui fut, à mon avis, un des plus grands critiques de notre époque et qui reste dans mon cœur l’ami le plus cher que j’aie eu.
Michel, je l’ai rencontré en 65. Le Nouvel Obs l’avait envoyé à Montréal où ça recommençait à bouger dans le cinéma. Je ne le connaissais pas du tout, je veux l’inviter à déjeuner dans un bon endroit, mais il insiste pour quelque chose de typiquement canadien et suggère un endroit de hamburgers!
Nous nous retrouvons au comptoir d’un Harvey’s, rue Ste-Catherine. Je vois ce bonhomme, l’air raffiné, assez intello, qui sort de l’emballage la tablette de chewing gum Spearmint que la serveuse a posé dans l’assiette avec les sachets de moutarde et de relish. Il soulève le pain et glisse soigneusement – en garniture – la gomme sur la boulette de viande. J’éclate de rire, je lui explique que le chewing c’est pour après, pour purifier l’haleine. Michel est franchement déçu, il trouvait plutôt décoratif ce bâtonnet vert pale sur la viande graisseuse.
Dans le Nouvel Obs, Michel consacra les pages centrales à Jean-Pierre Lefebvre et moi comme si nous étions à nous deux tout le cinéma québécois; j’en fus touché, ému, mais loin de me rendre compte qu’une amitié indéfectiible était née.
Deux ans plus tard, je passai plusieurs jours sur le plateau des Gauloises bleues. Michel faisait enfin du cinéma. Jamais je l’ai vu si heureux et dans un pareil état de légèreté physique incroyable.
Pourquoi n’a-t-il pas continué?
Non, pas Bardot dans les pattes!
Michel avait acquis les droits de Renata n’importe quoi, il en avait terminé l’adaptation et il avait rendez-vous chez Claude Lelouch qui allait le produire, mais qui voulait d’abord lui parler de casting.
Il me demande de l’accompagner. C’est loin d’être le Michel des bons jours et je comprends vite pourquoi: Lelouch est prêt à financer la production à condition que Nella Bielski (la femme d’alors de Cournot) ne tienne pas le rôle principal comme dans Les Gauloises bleues.
Je demande: il pense à qui?
Je ne sais pas, mais il serait assez con pour me proposer Bardot, me répond Michel avec une moue dégoûtée.
Bardot! N’importe qui, me dis-je, serait heureux de tourner avec elle, moi le premier! et je le lui laisse délicatement entendre.
Il se câbre aussitôt.
Il y a déjà Girardot dans le coup, je n’ai pas besoin d’une autre vedette, ce sera Nella ou je ne ferai pas le film.
Michel avait vu juste, Lelouch suggéra Bardot. Il avait demandé à celle-ci de lire Renata, elle était emballée, le financement du film était dans le sac.
Mais avec elle, réplique calmement Michel, c’est deux ou trois cents briques de plus.
Justement avec elle, je les aurai sans problème. Bardot, c’est une fille formidable, tu ne vas pas t’emmerder et puis Renata c’est pour elle. Vous ferez un beau film, dit Lelouch.
Je ne ferai pas le film avec Bardot, assène Michel.
Il me faut une vedette, une grande, insiste Lelouch.
Une vedette, je n’y tiens pas, je tournerai le film avec Nella ou il ne se fera pas, conclut fermement Michel.
En sortant de chez Lelouch, nous avons marché longtemps en silence, Michel me tenant le bras comme il le faisait toujours. Je le sentais immensément blessé, au bord des larmes, et j’avais, moi, le cœur dans un étau: c’était évident qu’il venait de s’empêcher à jamais de poursuivre une carrière de réalisateur. Il avait claqué la porte à Lelouch et je me doutais bien qu’il serait trop fier pour aller frapper ailleurs.
J’avais rendez-vous avec Annie Girardot, ce soir-là, et Michel me demanda si je pouvais lui annoncer que le film ne se ferait pas.
J’avais donc raison, il ne démarcherait pas d’autres producteurs. C’était la fin de Cournot réalisateur, la fin de Cournot dans un état de légèreté physique incroyable… sur un plateau.
Cet unique film de Michel, s’il revit aujourd’hui, c’est grâce à la ténacité et à l’amour de Martine Pascal et de Raphael Holt (petit-fils de Martine) qui en a assuré la numérisation.
Chère Martine à qui j’avais insolemment prédit une idylle de cinq ans maximum lorsque nous allâmes, la première fois, manger ensemble avec Michel. Elle m’en a gentiment tenu rigueur assez longtemps, mais elle m’a fait terriblement mentir. (Ils partageront 35 ans de vie ensemble!).
Et je crois, dis-je en terminant, que Michel a aimé Martine, comme il n’avait pas espéré qu’il fût encore possible, et elle le lui a rendu, ce qui est aussi prodigieux que… redoutable.
Les Gauloises bleues.
Au moment où les lumières s’éteignent et que commence la projection du film, je ne peux m’empêcher – comme Serge Toubiana – de me rappeler combien Michel était beau. Et, surtout, les feux qu’il allumait ne semblent jamais s’être complètement éteints, puisque deux de ses ex-compagnes sont dans la salle: Nella Bielski, l’actrice, la romancière, et Michèle Rosier, la designer et réalisatrice de films elle aussi. Si elles n’avaient pas déjà disparu, les deux femmes précédentes eussent sans doute assisté à cette projection elles aussi…
Note: Un dossier vidéo complet sur cette projection-hommage est maintenant disponible dans le dossier Les beaux souvenirs de notre site elephant.canoe.ca
TÊTE À TÊTE AVEC LA MORT
LES PLAIES INCICATRISABLES.
Ce mercredi matin du quatorze mars, à mon réveil, j’entends à la radio une nouvelle atroce: un autobus transportant une bande de jeunes Belges revenant de vacances à la neige, en Suisse, a percuté le mur d’un tunnel et a été éventré, tuant vingt-huit personnes dont vingt-deux enfants, tous d’une douzaine d’années. Le chauffeur tentait, semble-t-il, d’insérer un disque compact pour divertir les enfants…
Au même bulletin suivait l’annonce qu’un chercheur de McGill aurait identifié une protéine qui anéantirait dans le cerveau humain les souvenirs trop insupportables ; des plaies morales toujours béantes des années après le choc se cicatriseraient magiquement, ces images disparaîtraient qu’aucune télécommande n’a le pouvoir d’enrayer et qui continuent souvent à défiler dans nos têtes, même pendant le sommeil.
Une protéine qui tournerait instantanément à OFF le bouton d’une zone précise de la mémoire. Finis les traumatismes. Finis les événements qui déclenchent des fomentations excédant notre seuil psychique de tolérance.
Cette découverte est diablement embryonnaire. Si cela se trouve, il faudra d’abord la tester sur des rats, des singes et ensuite sur des humains vraiment au bord du gouffre. Impossible de l’envoyer vite vite aux parents de ces vingt-deux enfants dont l’accident vient d’encombrer à jamais leurs cerveaux de souvenirs insoutenables, indélébiles et délétères.
Et cette protéine, comme je m’en nourrirais moi-même, comme j’en donnerais à celle qui partage ma vie et à tous ceux près de nous que le destin a si durement frappés, il y a maintenant six ans, ce 17 mars 2006, alors que nos petits-enfants, Arnaud, 11 ans, et Éloi, 6 ans, ont péri à Petite-Rivière-Saint-François, dans l’incendie d’une maison où ils visitaient leur ami Kevin, 8 ans, mort lui aussi, de même que Martine, la mère de ce dernier.
Six ans plus tard, la blessure reste toujours aussi vive.
Et pour quiconque a jamais perdu un enfant, des annonces comme celles de cet accident de bus ne font qu’exacerber encore un traumatisme solidement agrippé, indélogeable. Dans « La force de l’âge », Simone de Beauvoir affirme que (…) jamais un traumatisme ne déclenche de sérieux troubles sans qu’un ensemble de circonstances y ait prédisposé le sujet.
Les 17 mars, ces jours de cœur, je n’arrive pas à souscrire à cette froide assertion!
Un ensemble de circonstances qui m’eût prédisposé à des troubles (et il en est survenus) j’y réfléchis, je cherche, mais je n’arrive pas à l’identifier. Il ne me vient à l’esprit que cette impitoyable cassure d’il y a six ans qui a mis sens dessus dessous tant vies dont celle de Marie-José et la mienne. De la même façon, je ne m’imagine pas les parents de ces vingt-deux enfants cherchant d’autre motif que cet accident de Sierre pour expliquer des troubles dont ils seraient éventuellement affligés, comme Julie doit toujours trotter dans le cerveau de M. Surprenant et Cedrika dans la tête des Provencher.
Non, ces drames-là sont trop énormes – un déplacement de plaques tectoniques – et je ne connaîtrais pas d’écorce humaine capable d’y résister sans inexorablement s’abîmer. Non plus que les inévitables failles de nos existences gréseuses pourraient contribuer à empirer encore les dégâts de pareils cataclysmes.
Et pour moi qui ai atteint, comme me le répète gentiment mon ami Denys Arcand «un âge vénérable», ce traumatisme dont je n’arriverai jamais à déterminer les circonstances qui m’y eurent prédisposé a fondamentalement chambardé ma vie. Lors même que cela serait dans l’ordre des choses, les quelques années qui restent ne laisseront pas le temps à la vie de reprendre le dessus.
Tout ce que j’aime de la vie, du travail, tout ce qui normalement comble et rend heureux est désormais teinté par ce tête à tête quotidien avec la mort, la mienne et celle des autres.
Le 17 mars est une date facile à retenir.
D’abord, c’est la fête de saint Patrick et surtout c’est le jour invariable où, lorsque j’étais enfant, je voyais ma mère planter les graines de tomates et de concombres dans de vieilles boîtes de conserve remplies de belle terre meuble qu’elle posait sur toutes les allèges de fenêtre où plombait le nouveau soleil du printemps. C’était le jour de la vie qui commence.
Pas le jour de la vie qui se termine.
C’est une période où l’on ouvre la terre pour planter, pas ensevelir ce qu’elle a porté de plus aimable, de plus affectueux, de plus parfait que ces deux petits-enfants qui, en visite chez nous sur la ferme, deux semaines avant de disparaître à jamais, avaient recueilli un chat errant si adorable et séduisant qu’ils l’avaient tout de suite baptisé : Prince charmant et nous avaient prié de le recueillir pour qu’il y soit chaque fois qu’eux reviendraient.Ce chat qui porte maintenant le diminutif de «Charmant» ne bouge plus de la maison. Comme s’il attendait. Mais il n’est pas dupe. Il a très bien compris, il est comme nous, il ne les attend plus. Vieillissant et rhumatisant (comme moi) Charmant passe, lui, de longues heures allongé dans le solarium à la chaleur qui se dégage du décodeur Videotron, il ferme les yeux ou, plus souvent, il contemple tranquillement le ciel, en tête à tête avec l’infini? Peut-être avec la mort?
Ou peut-être avec eux…? C’est ce que j’aimerais croire !
AMELIA ET CE MYSTÉRIEUX M. ARTHUR
Le ténébreux M. Arthur…
Il y a quelques semaines, dans l’amas quotidien de courriels qui n’échappent pas automatiquement à la poubelle il y en un, succinct, qui provient d’une parfaite inconnue pour moi, Amelia Does. Elle veut savoir si, par hasard, je me souviendrais d’un certain Arthur Lipsett dont on lui dit qu’il a tourné des images lors de cette épique soirée de tournage au Forum de Montréal, en 1961, pour le film La lutte que nous réalisions à l’Office national du Film. Amelia explique qu’elle est en train de terminer une biographie de Lipsett.
Oui, en effet, je me souviens qu’Arthur m’avait supplié de le laisser tourner, même s’il n’avait alors à peu près aucune expérience de cameraman. Ce sujet qui, au départ, n’avait emballé personne jusqu’à la visite à l’ONF du philosophe français Roland Barthes, lui-même auteur d’un essai sur le «catch», était devenu subitement le film auquel tout le monde voulait participer. Si bien que nous nous retrouvâmes quatre cinéastes à signer la réalisation de ce sujet qui m’avait tant tenu à cœur et devait devenir un exemple typique du cinéma vérité.
Bien sûr, je me souvenais de Lipsett, un garçon magnifique et ténébreux aux cheveux noir mat et au regard noir, mais étincelant. Il avait été engagé quelque temps auparavant par Colin Low et Robert Verrall et dirigé vers la section d’animation où son alllure avait tout de suite attisé Norman McLaren bien que le compagnon de ce dernier, Guy Glover, veillât sur lui presque aussi jalousement que Marcel sur son Albertine. Je me souvenais d’autant plus d’Arthur qu’il montait souvent en voiture avec moi après le travail; c’était sur ma route de le laisser à la porte du Clifton, un vieil immeuble de briques qu’il habitait, juste en face de l’entrée du cimetière Côte-des-Neiges.
Very Nice, Very Nice
Lorsque je reçus cette demande d’Amélia, j’avais perdu Arthur de vue depuis que son tout premier film Very Nice Very Nice eût été mis en nomination, en 1962, pour un Oscar dans la catégorie des sujets courts. Je ne me souvenais même plus qu’il s’était enlevé la vie, en 1986, deux mois avant d’avoir cinquante ans, après être revenu s’installer dans ce Clifton encore plus délabré et maintenant rasé.
Cet Oscar de 1962, Arthur ne l’a pas remporté, mais son film, basé sur une bande sonore très originale accompagnée d’un étincelant montage image, fit tant d’effet que Stanley Kubrick lui demanda de créer la bande-annonce de Dr. Strangelove. Arthur refusa et Kubrick fit la bande-annonce lui-même en s’inspirant palpablement des techniques singulières de Lipsett qui allait aussi influencer George Lukas. Ce dernier ira jusqu’à inclure des éléments de films d’Arthur dans ses Star Wars.
Ce mystérieux Lipsett devait aussi avoir une profonde influence sur la jeune Amelia Does qui, en 2001, commençait ses études en cinéma à l’Université Western Ontario. Le prof, Mike Zryd projette Very Nice, Very Nice pour ses étudiants.
Dix ans après avoir visionné Very Nice, Amelia me décrit les impressions qui l’habitent encore : « D’abord, c’est ce que le film disait avec ses mots et comment ses images illustraient le message. La première phrase de Very Nice c’est, We are living in a society whose motto is et, à ce instant, on voit l’image d’une voiture renversée avec le mot NO, puis ensuite l’image d’un grand placard publicitaire vide avec le mot BUY inscrit au-dessus ».
« Pour moi, poursuit Amelia, le message était limpide: nous vivons dans une société obtuse, obsédée par la consommation. Je n’avais jamais rien vu de tel, surtout venant de cette période des années soixante. Le film m’inspirait et je n’arrivais pas à me le sortir du ciboulot. Et quand j’appris que ce film avait été produit par l’Office national du film, que le cinéaste était Canadien et qu’il s’était enlevé la vie, j’étais sous le choc, je n’avais plus qu’une envie: savoir qui était ce type. »
L’obsession d’Amelia.
Amélia poursuit studieusement ses cours de cinéma, mais le sujet de Lipsett la hante de plus en plus. Il s’est incrusté dans sa tête et dans son cœur, mieux que ne l’eût fait quelque amoureux. Elle lit tout sur lui, fouille l’internet et revient même en pélerinage à Montréal sur les pas du cinéaste; elle refait le trajet entre l’ONF et ce trou rocheux, à Côte-des-neiges où s’élevait jadis le Clifton. Elle n’en finit pas d’interroger des gens qui l’ont connu, elle en rencontre dix ou douze par années, leur extirpe leurs souvenirs, consignant tout dans des fiches scrupuleusement classées jusqu’à ce que germe l’idée d’écrire la biographie de cet étrange personnage qui est devenu sa vie, une vie qui singe aussi un peu la sienne: comme Arthur, Amélia est née à Montréal et comme lui, elle en est partie assez jeune pour vivre au Canada anglais. Il était affligé dans sa tête de toutes sortes de tourments, elle lutte contre son corps assailli par la fibromyalgie. Inapte, croit-elle, à écrire la biographie de son idole, le hasard lui fait croiser Dennis Mohr qui vient de filmer une longue entrevue avec George Lucas sur Arthur Lipsett. Voilà l’âme sœur!
La combinaison de ces deux-là deviendra une locomotive que rien n’arrêtera – la décision a été prise – ce ne sera pas une bio-papier, mais un film qui racontera la vie de leur idole. Il faut trouver des fonds, engager un «vrai» réalisateur; leur choix s’arrêtera sur Martin Lavut qui était un ami personnel de Lipsett. Le canal Bravo, TV Ontario et, après maintes hésitations, l’Office national du film contribueront modestement à rendre le projet possible. Ce labour of love allait-il libérer Amelia de son obsession? Sans doute pas!
Remembering Arthur fut projeté au Festival international du film de Toronto, en 2006. Je l’ai visionné, il y a quelques semaines, sur le site de l’ONF http://www.nfb.ca/film/remembering_arthur c’est un document formidable avec des témoignages extrêmement émouvants et surtout on voit comment l’incroyable talent créateur d’un artiste arrive à le consumer tout entier sans que lui, ni personne, n’y puissent quoi que ce soit. La poisse! Mais heureusement le bonheur revient avec les films d’Arthur. Visionnez déjà son premier, Very Nice, Very Nice et vous vous rendrez compte… http://www.nfb.ca/film/Very_Nice_Very_Nice/
L’obsédant Lipsett.
Mais non, à London, en Ontario, où elle habite maintenant, Amelia n’a jamais chassé le mystérieux M. Arthur de son cerveau, il a continué de l’habiter, de l’obséder et de la tourmenter allant, à l’occasion, jusqu’à lui faire ouvrir l’ordi et commencer à taper les premiers mots d’un biographie, mais écrite celle-là. Rien à faire, les mots ne venaient pas, l’écran tombait finalement en veille… comme Amelia. Presque sept ans d’un document tout blanc, de panne de cerveau, puis l’automne dernier les caractères noircissent l’écran, à toute vitesse, frénétiquement. En quelques semaines, Amelia Does terminera sa biographie de Lipsett, une centaine de pages qu’on peut acheter en ligne pour neuf dollars en cliquant:
http://arthurlipsett.weebly.com/
Quelques centaines d’exemplaires-papier sortiront aussi des presses. La fin de l’obsession d’Amelia? Pas tout à fait.
Aujourd’hui même, Amelia Does m’a envoyé un courriel. Elle aimerait bien écrire un autre livre, mais elle n’a pas encore son sujet, elle travaille aussi à un documentaire sur l’activiste David F. Noble et… oui! elle collaborera aussi à deux autres livres sur Arthur Lipsett: une anthologie publiée par les Presses de l’Université de Calgary et un album avec Mark Michaelson qui reprendrait une sélection des milliers et milliers de photos prises par Arthur (entre autres avec une Bolex 16mm.) au long de sa trop courte vie.
Merci Amelia de tant d’obsession. Nous revivons Arthur Lipsett.
MOURIR AUTREMENT ?
PRISONNIÈRE, THÉRÈSE ARBIC S’ÉVADE
En ces temps où tout le monde veut faire autrement, gouverner autrement, gérer autrement, vieillir autrement, je me suis demandé en entrant dans la chambre de Thérèse Arbic, moribonde, veillée par sa fille Emmanuelle qui est aussi la mienne, si, après des années d’emmurement dans l’Alzheimer, il n’y avait pas moyen aussi de mourir AUTREMENT.
Autrement que ce lent efffritement, cette interminable consumation du corps, des années après que l’esprit a sombré, longtemps après que les premiers souffles de l’Alzheimer ont commencé à faire vaciller les flammes du cerveau pour finalement l’éteindre complètement et plonger cette femme dans une nuit opaque, étrange, indéchiffrable.
Sous les couvertures, ce n’est plus un corps allongé, ce serait plutôt un monceau de membres pelotonnés, rien de plus maintenant que des os ; ne dépasse que la tête avec ce visage émacié, un peu gris, couronné par les cheveux encore blond-cendré, coupés très courts, fins, soyeux, arachnéens. Même ouverts, les yeux qui ne sont plus soulignés par ces beaux cernes charbonnés qui donnaient à Thérèse-jeune-fille son regard intense et volontaire, ces yeux ne regardent plus nulle part, ils sont devenus les vitrines du néant.
Pendant des jours et des nuits, Emmanuelle veillera sa mère, épiera le moindre signe d’un besoin, lui dessèchera les lèvres avec un tampon humecté, caressera son visage, massera tant bien que mal les membres recroquevillés, remplira l’atmosphère de musique apaisante : Miles Davis, Jorane, Bach; elle la veille comme une mère son nouveau-né, les rôles se sont inversés.
Oui, je suis extrêmement ému. Cette femme qui meurt, j’en suis séparé depuis presque un demi-siècle, soit, mais elle a été la compagne de ma vie pendant près d’une décennie, c’est la mère de ma fille et quel coup de foudre j’eus pour elle qui lisait mes poèmes à la Foire du livre de Sainte-Adèle, en 1954 ; j’y avais été invité par Gaston Miron au stand «La poésie vivante» de l’Hexagone qui publiera un an plus tard dans sa collection Les matinaux mon deuxième recueil de poèmes que je dédierai ainsi à celle de qui je viens de tomber amoureux:
À une femme, plus muette que la passion 
qui chante dans la flûte de ses os, plus
sourde que le murmure du sang qui gicle
des blessures du cœur.
Une femme plus maigre, plus amère que
les bassins de sable où le soleil boit len-
tement sa provision de mer. *
Cette femme qui meurt, je dois à Miron d’avoir fait sa connaissance et quelle coïncidence que je vienne juste ces jours-ci d’entreprendre la lecture de la biographie (La vie d’un homme) que Pierre Nepveu consacre à Gaston et qui ressasse pour moi tant de souvenirs de cette existence fugitive de poète que je menai avant d’adopter le cinéma.
Thérèse Arbic, courtisée alors par Raymond Barbeau, futur fondateur de l’Alliance laurentienne, manifestait déjà de l’intérêt pour «les causes» au-delà de son métier. À la télévision où elle tenait le rôle de Monique Frenette, dans le populaire téléroman 14 rue de Galais, il lui plaisait de passer du temps à «discuter» avec l’auteur aux allures ténébreuses, le romancier André Giroux, chaque fois qu’il venait de Québec. C’était aussi Donatienne dans Les belles histoires des pays d’en haut, mais Claude-Henri Grignon ne discutait pas, lui, avec les jeunes acteurs…
Donc, j’étais amoureux d’une femme qui avait déjà un petit statut de vedette, elle qui avait commencé l’étude de la comédie au Studio 15, dirigé par Gérard Vleminckx et Jeanne Maubourg, et qui s’était tout de suite liée avec Andrée Lachapelle d’une amitié qui durera toute sa vie. C’est ensemble que ces deux-là quitteront un peu plus tard le Studio 15 pour étudier avec Aario Marist où elles retrouvent les Béatrice Picard, Jean Coutu, Guy Godin, André Pagé, Monique Lepage, Jacques Létourneau etc. Andrée Lachapelle et Thérèse incarneront au théâtre les deux putains du Crime et Châtiment de Dostoïevski. En 1959, elle sera au théâtre de la création de Bousille et les justes de Gratien Gélinas.
Thérèse Arbic n’aura jamais été une compagne de tout repos. Volcanique, intransigeante, intègre dans son métier, elle refusait de tourner toute publicité (comme Andrée Lachapelle d’ailleurs) et la moindre cause qu’elle jugeait juste et essentielle réveillait vite en elle tous les activismes. Elle sera emprisonnée quelques fois, la première en même temps que René Lévesque, à la suite d’une manifestation durant la grève des réalisaeurs de Radio-Canada. Elle avait lancé des billes d’acier sous les sabots des chevaux des policiers qui chargeaient les manifestants sur ce boulevard Dorchester qui porterait un jour le nom de René.
Par des hasards trop longs à expliquer ici et après un long séjour ensemble en Europe, où Thérèse poursuivit ses études dramatiques avec des profs aussi peu conventionnels qu’Alejandro Jodorowski, elle attira l’attention de Peggy Feury et de Lee Strasberg. Commença alors une folle navette entre le travail à Montréal et l’Actors Studio, à New York, au moment où s’y trouvaient aussi Marilyn Monroe, Montgomery Clift, Farley Granger.
Ironie de notre destin de couple, au moment où elle s’implantait à New York, je collai à l’Office national du Film ; elle revint donc à Montréal, nous eûmes une fille et, moi-même, quelques années plus tard, je migrai à New York, convaincu de terminer ma carrière aux États-Unis. D’autres événements, d’autres amours me ramenèrent à Montréal, mais avec Thérèse, c’était désormais rompu.
Comme si le métier d’acteur ne lui convenait plus, Thérèse Arbic s’en détacha petit à petit. Elle occupa d’importantes fonctions au Pavillon de la Jeunesse, durant Expo 67, puis elle se joignit au Théâtre du Nouveau-Monde, sous Jean-Louis Roux pour finalement occuper le poste de professeur titulaire de théâtre au Cegep du Vieux-Montréal jusqu’à sa retraite, au début de la soixantaine.
Pendant une vingtaine d’années, l’appartement qu’elle occupait au Carré Saint-Louis dans la maison de ses amis Pauline Julien et Gérald Godin devint un lieu de rendez-vous pour la bohème activiste, nationaliste et gauchiste. (On était loin du temps où, après notre séparation, Thérèse fut fréquentée par Pierre Elliott Trudeau).
Cette femme fougueuse, pugnace, radioactive allait, dans la petite soixantaine, subir les premiers assauts d’une maladie qui la forcerait à une retraite prématurée et qui la conduirait assez rapidement dans les institutions. Les dernières années de sa vie, à la résidence Courville de Waterloo, elle s’étiolera paisiblement, car – bizarrerie – l’Alzheimer l’avait désarmée, pacifiée, adoucie. La veille de la mort de Thérèse, une dévouée préposée, Sylvie Côté, qui lui prodiguait des soins depuis son admission, entra dans la chambre et d’une voix brisée par l’émotion, elle nous dit : «C’est vraiment triste ! Madame Arbic, c’est la patiente qui ne nous a jamais causé de soucis, toujours calme, un agneau, un ange».
Nous nous regardons, Emmanuelle et moi, et lorsque Sylvie sort, nous pouffons de rire en douce : «Heureusement, murmure-t-elle, qu’elle ne l’a pas connue avant !».
Il y a déjà presque un an que la malade ne quitte plus le lit, qu’on l’assiste pour avaler la moindre nourriture et plus longtemps encore qu’elle ne reconnaît même plus sa fille. Elle n’est plus que végétale, un arbre coupé auquel il reste de la sève, alors que la tête est anéantie. Et cela dure. Dure abominablement pour les autres autour, impuissants. Mais pour elle ? Où est-elle, celle qui est là. mais qui n’est nulle part ?
Comment faire ? Quoi faire ?
«Ça n’a plus de sens, réfléchit tout haut Emmanuelle… et il y en a de plus en plus comme elle, mais il n’existe pas de cadre juridique pour nous indiquer quoi faire, comment peut-être abréger ses souffrances, nos tortures ?». Puis, tout à coup sur un ton revendicateur, l’aurait-elle hérité de sa mère ? elle ironise : « Lorsqu’il y en aura trop et que l’État n’aura plus d’argent, je suis sûre qu’on trouvera des solutions ».
Et elle va coller sa tête contre celle de sa mère dont le souffle est maintenant presque imperceptible avec le fol espoir que, peut-être, avant de quitter ce monde, Thérèse pourrait miraculeusement ouvrir les yeux et murmurer son nom.
Évidemment que cela ne s’est pas produit. La vie a libéré Thérèse Arbic à 20h.55, le 24 janvier 2012. Elle n’est pas morte autrement que toutes les autres victimes de la maladie d’alzheimer.
* dédicace Le ciel fermé (Éditions de l’Hexagone) 1955

