Lazare, lève-toi !

- 26 octobre 2016

Résurrections en série

Il ne s’agit pas à chaque coup de miracles, mais la restauration des films entreprise par Éléphant, il y a maintenant huit ans, grâce à la générosité de Québecor, son mécène, a permis à plusieurs reprises d’assister à de véritables résurrections. Certains films, comme Lazare dont le cadavre avait commencé de sentir après quatre jours dans la tombe, ont été retrouvés dans des états de décrépitude avancée quand ils ne semblaient pas morts irrémédiablement.

Des films en lambeaux, chancis, rongés, estropiés, décolorés, malmenés, abandonnés, des films dont on avait perdu toute trace, des films en putréfaction, des films tirés du néant in extremis.

Les photogrammes suivants tirés du Gros Bill ne donnent qu’une idée bien sommaire du travail de restauration souvent exigé; effet, il faut voir comment ces stries, ces coupures en diagonale pas trop inquiétantes sur une photo fixe deviennent une véritable lèpre sur des centaines de cadres qui se suivent.

après

Photogramme Le Gros Bill avant

après

 

Lazare, lève-toi !

Il y a eu des «Gros Bill, lève-toi !» Des «Village enchanté», lève-toi ! Et des «Fantastica», et des «Montreal Blues» et des «Les lumières de ma ville».

Des films qui, petit à petit, grâce au travail d’Éléphant, reconstituent pièce par pièce la grande mosaïque du cinéma québécois. Reconstituent image par image le portrait d’une société, de son histoire, de sa culture, de son architecture, de ses mœurs, de ses coutumes.

Ni Marie-José Raymond, ni moi ne sommes des «Jésus» mais, disons-le sans fausse pudeur, il nous est arrivé de faire des miracles. Et plus la technologie avance (elle a beaucoup progressé depuis huit ans) plus augmentent nos pouvoirs thaumaturgiques. Et plus grandit en nous le sentiment de l’importance d’Éléphant, un projet qui, au début, ne devait nous occuper qu’à temps partiel, mais qui s’est allongé comme une pieuvre, nous a emberlificotés dans ses tentacules et nous permet à peine de respirer. Mais l’enjeu est irrésistible : diffuser à travers le monde le patrimoine cinématographique des longs métrages québécois. Cet objectif qui paraissait inatteignable se rapproche : nous sommes partout au Québec et au Canada (par le biais d’illico et iTunes) et dans tous les pays où la langue officielle est soit l’anglais, soit le français (iTunes).

Dans la cour des miracles.

Restons modestes, nos pouvoirs sont quand même moins foudroyants que ceux déployés par Jésus. Il a appelé Lazare à sortir de son tombeau et Lazare s’est immédiatement levé. Résurrection instantanée. Il a fallu presque quatre ans avant de débarrasser le gros Bill de ses bandelettes, de recoller ses chairs, panser ses blessures et lui redonner la voix.

Photo de plateau: Le gros BIll

Voici l’état dans lequel se trouvait ce film tourné en 35mm noir et blanc à la fin des années quarante par Jean-Yves Bigras et René Delacroix : trois pitoyables bobines d’internégatif en réduction 16mm, reconstituées à partir de plusieurs copies différentes de projection usées à la corde. Quasiment reconstituer un vivant à partir de ses cendres. Merveille d’ironie, Le gros Bill avait été produit par Renaissance Films !

 

Jean-Yves BigrasHeureusement qu’il y a eu la Cinémathèque québécoise. Heureusement qu’en 1963, sous l’impulson de Guy-L. Côté, maintenant disparu, un groupe de visionnaires et amoureux du cinéma a fondé Connaissance du cinéma, mère de la Cinémathèque québécoise, sinon comment imaginer qu’il resterait suffisamment de notre patrimoine cinéma pour arriver à en reconstituer la majeure partie? comme le fait actuellement Éléphant, depuis que Pierre Karl Péladeau a eu cette idée, qu’il l’a mise en œuvre et que Québecor en a fait une de ses œuvres philanthropiques les plus importantes.

Que serait-il arrivé de notre patrimoine? N’oublions pas qu’à chaque décennie il faille brasser le Gouvernement du Québec pour raviver dans son ciboulot l’importance de la Cinémathèque. C’est arrivé encore, il y a deux ans, alors que Québec menaçait la Cinémathèque d’un mariage forcé avec la BaNQ, cette immense institution qui vit dans le gros aquarium, angle Berri et blvd de Maisonneuve.

Le film comme allume-feu.

J’aime bien la légende urbaine qui avance que M. J.-A. de Sève, fondateur de France Film et distributeur du gros BIll, se servait souvent de bobines de négatif exposé pour démarrer ses feux. Comme il a dû s’ennuyer ensuite du nitrate qui flambait si bien! Véridique ou pas, cela indique bien le soin que l’on prenait du patrimoine.

Première mondiale.

Ressuscité, Le gros BIll s’est tout de suite trouvé un grand écran. Il paradera en première mondiale, au Théâtre du Cuivre, dimanche après-midi, 30 octobre, au Festival international de cinéma de Rouyn-Noranda. Dès qu’ils ont aperçu ce Lazare miraculé Jacques Matte et Émilie Villeneuve, les deux têtes du festival,  l’ont tout de suite réclamé en criant eux aussi au miracle.

Nous aimons beaucoup Jacques et Émilie car ce sont des croyants… des croyants du cinéma.

Voici d’autres exemples, comme ils me viennent, de résurrections opérées par Éléphant.

Village enchanté, lève-toi (1955)

Affiche, Le village enchantéLe village enchanté est le premier long métrage d’animation à avoir été tourné au Canada et il l’a été par deux québécois audacieux et entreprenants, les frères Marcel et Réal Racicot, qui ont mis près de quatre ans à compléter, de bric et de broc, cette œuvre qui voulait rivaliser avec les dessins animés des studios de Walt Disney. Et oh my god! ils y sont arrivés. C’est une histoire merveilleuse avec parfois des dessins qui sont beaux comme des toiles de Clarence Gagnon. Avec une narration très années cinquante par un acteur légendaire : Pierre Dagenais.

 

 

Pierre Dagenais, narrateurLes Racicot avaient eu la clairvoyance de déposer tout le matériel à la Cinémathèque québécoise : des cellos et le film original, un inversible couleur 16mm. Les cellos peints sans doute avec des couleurs fragiles se sont complètement décolorés, la pellicule, elle, était dans un état de fragilité telle – déshydratation, collures desséchées, perfos abîmées – qu’il a été convenu avec nos complices des laboratoires MELS de l’envoyer numériser à L’Immagine Ritrovata, à Davide PozziBologne, où les soins intensifs sont les mieux organisés au monde. Son directeur, Davide Pozzi, assis lui-même à son chevet, la pellicule du Village a repris assez de forces pour subir l’épreuve du scan 4K. Les fichiers image et son sont revenus chez Mels. L’étalonnage couleur très complexe a été réalisé par Marc Lussier, sous ma supervision; la restauration, majeure elle aussi, a été faite par l’équipe de John Montégut sous la supervision de Marie-José Raymond. De son côté, Marco de Blois, conservateur de l’animation à la Cinémathèque, a veillé sur les opérations.

L’image retrouvée, il fallait aussi opérer les mêmes miracles sur la piste sonore provenant d’une unique piste optique. Guy Pelletier et Bernard Strobl ont déployé les outils les plus innovants à cette fin. La musique mixée originellement à grands coups de louche a été assouplie, adoucie, lénifiée. Les frères Racicot n’en croiraient pas leurs oreilles.

Les lumières de ma ville (1950)

Monique LeyracSi ma mémoire ne me trompe pas, ce film est le premier long métrage réalisé entièrement par Jean-Yves Bigras, un an après avoir été à la barre du Gros Bill avec René Delacroix. Outre Monique Leyrac, chanteuse dans la vie et dans le film, jamais film québécois n’avait réuni autant de vedettes d’ici : Guy Mauffette, Huguette Oligny Paul Berval, Denise Proulx, Nana de Varennes, Paul Guèvremont et Jeanne Frey. Et le narrateur n’était nul autre que René Lévesque.

Les lumières avait été conservé sur un interpositif 35 mm noir et blanc. Mais dans quel état! D’accord, le film n’était pas encore au charnier, mais combien précaire était son état : poussières, rayures, déchirures. Un miracle de moindre envergure que les deux films précédents, mais tout de même comme écrivait Voltaire : «Un miracle, selon l’énergie du mot, est une chose admirable».

Fantastica (1980)

Carole Laure dans FantasticaOù sont passés les éléments de ce Gilles Carle, un «musical» en co-production avec la France mettant en vedette Carole Laure, Lewis Furey et Serge Reggiani? Tout le monde se le demandait. Disparus à jamais semble-t-il. Miraculeusement, nous avons retrouvé chez Iron Mountain à Toronto une copie positive que cette compagnie d’entreposage s’apprêtait à jeter aux ordures pour défaut de paiement du loyer. Une semaine de plus et ça y était. Ce Fantastica ne deviendrait plus qu’un souvenir vague dans la mémoire de quelques cinéphiles. Nous sommes intervenus à temps. Fantastica restauré fait maintenant partie de notre répertoire.

Montreal Blues (1972)

Une histoire à dormir debout. Son réalisateur, Pascal Gélinas, comme son producteur, Jean Dansereau, n’avaient plus aucune idée où avaient été fourrés les éléments de ce film tourné avec Le Grand Cirque ordinaire, Paule Baillargeon, Jocelyn Bérubé et Raymond Cloutier. Aucune trace. Jean Dansereau, producteurPuis Jean Dansereau meurt, en avril 2013. Un an plus tard, sa veuve fait du ménage dans leur propriété de campagne et aperçoit dans une remise une pile de boites de métal rouillées, à demi enfouies sous tout un bric-à-brac.

Elle y regarde de plus près et sur les vestiges d’une étiquette elle déchiffre Montreal Blues.

Il s’agissait bien de l’inversible couleur 16mm qui est l’original du film. Il faudra au labo de Technicolor l’équivalent de pinces de désincarcération pour libérer la pellicule de sa geôle. Mais la prisonnière a souffert, elle a perdu beaucoup de couleurs et, surtout, la moisissure a commencé de la ronger des pieds à la tête. Nous en avons mis du temps, Vince Amari, coloriste chez Technicolor et moi pour arriver à redonner à Montreal Blues un teint présentable. Et Marie-José Raymond, avec sa méticulosité implacable, a réussi avec la spécialiste Lynda McCabe à réparer les avanies subies par Montreal Blues durant cette longue réclusion dans ce petit hangar des Dansereau.

La résurrection racontée par Marie.

On a ouvert la tombe et on a pelleté la terre encore meuble qui recouvrait Lazare. Lorsque le corps est apparu, mon fils a dit très simplement: «Lazare, lève-toi !» À ce moment-là, tous les oiseaux du ciel se sont tus. Ils ont disparu. «Dégagez-le et laissez-le aller» a commandé mon fils. Deux hommes sont sortis de la foule, des voisins, ils sont descendus dans la fosse. Les gens autour étaient pétrifiés de terreur. Son visage recouvert d’une serviette, Lazare s’est retourné sur lui-même presque dans un mouvement de flottaison comme un enfant qui sort du ventre de sa mère. Ils l’ont levé, ont retiré le linceul et il est resté là debout, juste un linge autour des reins.

(extrait The Testament of Mary par Colm Toibin – ma traduction)

 

LES TROIS MUSES DE MARCEL DUBÉ

- 2 mai 2016

Marcel Dubé, l’être-amoureux.

Marcel Dubé De tous les auteurs québécois que je connaisse ou que j’aie lus, Marcel Dubé reste pour moi le plus romantique. Il l’était dans sa littérature, il l’était dans la vie, dans ses attitudes, dans ses façons d’être. C’était aussi un épicurien, un sensuel. À toutes les époques où je l’ai connu, Marcel était amoureux; cet amour était parfois partagé, mais plus souvent qu’autrement il ne l’était pas. Qu’importe Marcel aimait, lui, et c’était suffisant pour allumer son imagination et créer ses univers, ses personnages. Alain, dans Les Aventures du cœur écrivait : (…) l’amoureux ne cessera jamais de donner la vie à d’autres; il les voudra libres et courant autour de lui

Malgré les maladies qu’il combattait courageusement une après l’autre, depuis le début des annes 70, Marcel n’a jamais cessé d’aimer et de donner la vie à d’autres, des personnages, des femmes bien souvent. Il n’a jamais cessé d’aimer sa Francine des dernières années, qui a veillé sur lui comme la Françoise de Proust.

Trois inspiratrices.

Des muses, nous lui en connaissons au moins trois, et ces trois inspiratrices fidèles étaient là, à ses funérailles, dans la déjà lugubre église de l’Immaculée Conception, coin Rachel et Papineau, dans ce quartier de la ville où Marcel naquit, le 3 janvier 1930. Nous étions peu nombreux à ces funérailles que tous les paliers de gouvernement ont boudées comme si Marcel n’avait pas mérité mieux. Cette indifférence des autorités et des institutions m’a vraiment choqué, et je ne suis pas le seul si je vois ce qui a été diffusé sur les réseaux sociaux. Le seul politique présent, (une dizaine de jours plus tard et il n’y aurait eu aucun politicien du tout, car PKP n’eût pas été là en cette qualité)  le seul qui a eu de la mémoire, c’est Pierre Karl Péladeau, lui qui avait remis à Dubé le Prix hommage du Président de Québecor, il y a quelques années, d’une valeur de 50,000$.

Heureusement, j’apprends à l’instant que le Théâtre du Nouveau-Monde organise pour le 6 juin prochain une grande soirée en souvenir de Marcel, une belle idée de Lorraine Pintal, la directrice du TNM

Les trois muses de Marcel Dubé, Louise Marleau, Andrée Lachapelle et Monique Miller, avaient choisi le même banc, côté épître, très en avant de l’église. Je doute que ni l’une ni l’autre ne soit très religieuse, mais elles sont restées attentives tout au long, jetant très souvent des regards ténébreux vers le cercueil de chêne clair où reposait le corps de celui qu’elles ont tant inspiré, ou, très souvent, se chuchotant l’une l’autre à l’oreille des confidences, des secrets ou partageant quelques tendres effusions.

Monique Miller dans Tit-Coq

La première à rendre hommage à Marcel, ce fut Monique Miller. Monique pour qui l’auteur a créé des personnages encore présents dans l’imaginaire de milliers de Québécois, des personnages qui vivront tant que survivront les bibliothèques.

(Note: J’ai retranscris le texte de Monique avec soulignages et  ponctuations.)

J’ai connu Marcel quand Radio-Canada était culturel et cultivé._ On pouvait créer et jouer en français à la radio des grandes choses, comme Électre de Sophocle, Prométhée enchaîné et d’autres choses, allant du grec à l’italien (Pirandello), l’espagnol (Lorca), l’américain, Tennessee Williams, Miller, O’Neil, plus Shakespeare, Molière et jusqu’aux Québécois : Claude Gauvreau, Hubert Aquin, jusqu’à Marcel Dubé! À la radio, il y avait des émissions dramatiques d’une durée de 2 heures, de 1 heure, de 30 minutes.

Justement, j’ai connu Marcel par la radio, par un poème qui m’a été offert par Guy Beaulne, le réalisateur de l’émission «Nouveautés dramatiques». J’ai créé un grand morceau de cette belle poésie naissante de Marcel : «Celle qui faisait entrer le printemps par la fenêtre». Guy Beaulne, le réalisateur, m’a ensuite invitée à rencontrer l’auteur dans la régie du studio._ J’ai donc rencontré MON auteur : une chance pour moi, à peine sortie de l’adolescence. Mon auteur qui allait créer tous ces beaux personnages qu’il allait imaginer et écrire pour moi… et pour d’autres.

C’est dans cette régie qu’il m’a parlé de la petite «Denise» dans «De l’autre côté du mur» qu’on allait répéter au collège Ste-Marie, et jouer au théâtre du Gésu pour le grand festival dramatique du Canada. Ensuite on est allé le jouer à la fin du festival à St-Jean, Nouveau Brunswick. – Allait suivre ZONE à Montréal et Victoria, Colombie Britannique, où on a tout remporté – et «Chambre à louer» aussi, autre année, autre festival, autres prix.

Au retour de Victoria : Zone, on l’a joué pendant 2 semaines au théâtre à Montréal où le papa de Marcel : Eugène, depuis le quartier Crémazie jusqu’à Sherbrooke et Delorimier, venait en bus et tramway aller-retour pour voir la pièce tous les soirs, tellement il était fier de notre Marcel! Nous formions déjà une belle famille théâtrale.

Marcel : un grand personnage marquant que tu m’as écrit : Florence, un cadeau.

Florence qui est un peu le Québec qui se révolte, qui veut s’émanciper tout comme le simple soldat Joseph Latour.

Bravo pour tes superbes et grandes créations radio, télé, théâtre, tes poèmes. Toi l’éveilleur des ouvriers et des grands Québécois de la Révolution tranquille. (Le tremblement de terre qu’a créé Zone). – - – Maintenant, Marcel, je te vois sur une belle grande étoile en haut, loin, tu brilles. Je t’imagine : accompagné de notre 1er metteur en scène Robert Rivard, de Tit Noir – Hubert Loiselle, de Tarzan – Guy Godin, de Jean-Louis Paris, notre juge de Zone, de mes parents Télé de Florence : Fernande Larivière et Paul Guèvremont, de mes parents de Florence : Comédie Canadienne : Denise Pelletier et Jean Duceppe.

Avec eux, avec toi, sur l’étoile il y a ton papa Eugène, ta maman Juliette et puis tes sœurs et frères Jacqueline, André, Yves, Jean et le petit Michel. Et aussi Paul Blouin et Claude Léveillé qui t’a écrit de si grandes musiques. Je les imagine : ils te regardent et sont tous très émus, très fiers, ils t’embrassent fort tous assis avec toi sur la grande étoile, ils t’attendaient.

Avant que la petite Denise alias Francine de Chambre à louer alias Cigale alias Ciboulette avant qu’elles ne passent toutes «de l’autre côté du mur» dans la «Zone» pour trouver une «chambre à louer» afin de faire le «Bilan» de Suzie et Florence en… Octobre! Avant tout ça il y avait eu celle qui t’aime si fort : «Celle qui faisait entrer le printemps par la fenêtre»._ Avec toute ma tendresse, pour conclure, je veux dédier ce qui suit à Francine Dubé, Mariette Dubé et Bernard Dubé : quelques vers de «Celle qui faisait entrer le printemps par la fenêtre».

Maman, tout à l’heure, j’ai regardé dehors

Et je crois que c’était le printemps

Parce que le ciel était tout bleu tout neuf,

Tout ruisselant de soleil.

Maman, dehors, c’est beau!

C’est nouveau, c’est comme une surprise

Maman, n’est-ce pas que la vie va être belle!

 Et les dernier vers de «Le dimanche et la mer»

 Beaux comme deux anges

Ils se voient pour la première fois

La jeune fille sourit d’un sourire comme

On n’en verra jamais plus

Le garçon sourit d’un sourire

Qui n’existe plus.

C’était peut-être un prélude à l’existence, à la vie de Ciboulette et Tarzan de Zone.

Ciboulette (qui n’a pas été touchée par la police) s’étend sur le corps de Tarzan (qui lui vient d’être tué par la police) : Les derniers mots de Zone :

Tarzan! Dors, mon beau chef, dors mon

beau garçon, coureur de rue et

et sauteur de toits, dors, je veille

sur toi, je suis restées pour

te bercer.

Dors avec mon image

dans ta tête.

Dors, c’est moi Ciboulette,

c’est un peu moi, ta mort

Dors… Tarzan…

Dors Marcel.

Andrée Lachapelle dans Yul 871

Andrée Lachapelle, la magnifique octogénaire, s’est ensuite dirigée vers l’avant de l’église, elle a monté les quelques marches du chœur avec une étonnante légèreté et là, avec son assurance de grande actrice de théâtre, elle  a choisi de parler sans micro, en s’assurant d’abord qu’on l’entendait bien. Mais oui, André, bien mieux qu’avec ces pénibles systèmes sonores de la plupart de nos églises.

Très cher Marcel,

Entre nous, ce fut une amitié sans faille de 64 ans. Au premier coup d’œil, on avait l’impression qu’il était d’une grande timidité. Son regard révélait une telle nostalgie, sans doute cette nostalgie du paradis perdu.

Marcel avait une force physique incroyable; durant les soirées les plus froides d’hiver, il se promenait toujours le manteau et le veston déboutonnés, prêt à affronter les plus grandes tempêtes.

Lorsqu’il a commencé à écrire pour la télévision, plusieurs comédiens sans travail lui demandaient un rôle et toujours Marcel acceptait de créer un personnage pour eux.

La générosité de Marcel était légendaire.

Après chaque représentation de ses pièces, toute l’équipe se retrouvait «Chez son Père», restaurant mythique de l’époque. C’est Marcel qui payait pour des tablées entières. Tous et toutes étaient ses invités. Marcel était un homme de fête. Durant les tournées, il nous accompagnait toujours. Marcel connaissait le Québec par cœur, il voulait nous faire découvrir les plus beaux coins, les plus beaux paysages.

En 53, nous étions plusieurs à Paris, espérant trouver une sorte de liberté : Louis-Georges Carrier, Hubert Aquin, Solange Robert, Robert Gadouas. Je me souviens que Marcel n’y était pas très heureux et moi non plus. La vie était difficile, on se faisait rabrouer chez les marchands pour un terme inexact.

Un jour, alors que j’étais seule à Paris avec mon fils, Marcel me téléphone me demandant de lui prêter de l’argent, il voulait inviter une jeune fille au restaurant. Je lui ai répondu : «Je n’ai pas un sou, je n’ai même pas à manger». Il m’a crié : «J’arrive!». Une heure plus tard, il était là avec des sacs remplis de nourriture. Il avait fait le tour de la Cité universitaire pour emprunter de l’argent aux étudiants. À partir de ce moment, il a été mon protecteur, il veillait à ce que je ne manque de rien.

Marcel, tu es devenu un grand auteur de théâtre et de télévision par ton talent et ta force de travail, tu n’as jamais rien demandé.

En 70, lorsque la maladie t’a scié en deux, tu as choisi de te soigner et de te battre jusqu’au bout. Et dieu sait que la bataille fut longue et difficile, mais pas une plainte.

Je n’ai jamais senti d’amertume ni de jalousie ni de rancœur face au succès des autres. La dignité, ta grande dignité, toujours l’élévation de l’esprit.

Lorsque tu as reçu à Québec le prix Athanase David, nous avons eu le bonheur et le soulagement de voir à côté de toi une très jeune fille, belle à couper le souffle, Francine! Merveilleuse Francine qui de plus est infirmière. Ma belle Francine, tu es le plus beau cadeau que Marcel a reçu dans sa vie.

Je terminerai par cette phrase de Romain Gary que j’avais prononcée pour toi à ton hommage sur la montagne. «La vie est une course à relais où chacun avant de tomber doit porter plus loin le flambeau de la dignité humaine.»

 

Andrée, sous les applaudissements, est redescendue du chœur, s’est arrêtée au cercueil qu’elle a embrassé longuement, puis a regagné son banc en croisant Louise Marleau qui parlait en dernier.

Louise Marleau dans La Femme de l'hôtel

 

Louise avait choisi de lire un long poème de Marcel Dubé, tiré du livre Poèmes de Sable que celui-ci lui a dédicacé en 1975. Louise m’a prêté ce livre, qui vit maintenant chez elle dans une jolie reliure de cuir avec la dédicace de Marcel, comme une déclaration d’amour ou peut-être comme l’aveu d’une grande déception…

Dédicace de Marcel Dubé à Louise Marleau

Ce livre, c’était une promesse que Marcel avait faite à Louise, onze ans auparavant. Il le raconte en préface :

«C’était le jour de la Fête du travail, en septembre 1964. Les gens rentraient de la campagne ou du bord de la mer, à la ville, tandis que j’allais en sens inverse. Je roulais dans le Maine en direction de Kennebunk. C’était un heureux moment où jeme considérais comme un homme libre. Il y eut plusieurs de ces moments dans ma vie.»

«Une très jeune fille m’ac-compagnait. Ou plutôt pour respecter davantage la vérité, je l’accompagnais. Car elle avait une affaire à régler à Kennebunk City et c’était le but de notre voyage» (…) «Un après-midi, nous étions assis sur le sable à regarder la mer user inlassablement ses rivages au soleil. Et nous étions seuls. Et tout cela nous appartenait, nos seuls yeux étaient maîtres de ce coin d’océan. Parfois, une troupe de jeunes cavaliers passait au galop sur la grève durcie par le recul de la marée. Ils avaient la chevelure au vent, filaient comme le vent et disparaissaient aussi vite que le vent, laissant derrière eux des empreintes bien dessinés de sabots dans le sable.»

«Je tournais les yeux du côté de la jeune fille qui était ma compagne et m’aperçus qu’elle ne suivait plus le spectacle et que sa pensée était ailleurs. Sa pensée, souvent, devançait le temps ou faisait des retours dans un passé qui ne m’appartenait guère.»

«Distraitement donc, penchée vers le sol, elle écrivait des choses dans le sable. J’aurais bien aimé savoir de quoi il s’agissait mais, dès qu’elle se rendit compte que je l’observais, elle balaya tout et il ne resta plus un mot de ce qu’elle avait tenté de dire ou d’exprimer.

«Je lui demandai alors si je pouvais connaître ses pensées et vivement elle répondit : ‘Non, jamais!’» (…) «Je lui dls que si je ne pouvais apprendre son secret, j’essaierais tout de même de le deviner en écrivant un livre qui porterait comme titre Poèmes de Sable et à travers lequel je me servirais de toute mon intuition pour en arriver à percevoir son message, à déchiffrer le ‘poème de sable’ qu’elle venait d’annhiler à tout jamais du revers de la main.»

(…) «Voilà! Le livre est écrit. J’ai tenu ma promesse. Mais son secret, l’ai-je deviné? » (…)

C’est sur son lit d’hôpital, à l’Hôtel-Dieu de Montréal, le 7 novembre 1974, que Marcel Dubé a terminé le livre qui remplissait la promesse faite à la jeune fille, à Kennebunk, Louise Marleau.

C’est de cette promesse tenue que Louise a lu, devant l’assemblée, ce long poème dont je ne publie qu’un extrait.

Après deux longs jours

       griffés de pluie jusqu’aux os

Après ces folles heures d’évasion

       éperdue dans la nuit

Après ces temps si froids

       que nous parlions déjà d’hiver

Et je que je fus surpris à découvert

Et que je t’ai cherchée

       parmi les ruines

Et je t’ai trouvée

       dans les décombres

Parmi les fleurs givréees

Des cimetières de Londres

Dans les abris troués

       d’anciens obus

Sous les ponts déchirés

       de ta vengeance

Repliée sur soi-même

Chargée de violence

       et d ‘ongles brisés

Rongeant les freins

       de ta culpabilité

Et c’est pour toi

Pour l’eau de tes paupières

Pour ta pensée que je retiens

Pour le myosotis

       de tes prières

Pour l’appui du chemin

Pour l’amour que tu contiens

C’est pour toi pour ta seule

       délivrance

Que je mendie ton rêve

       étoilé d’étonnement

Que je moule ta main d’enfant

       dans mes doigts tremblants

Que j’emprisonne

       tes hanches

Que je tresse une vigne

       à même ta chevelure

       comme on fait le dimanche

       aux fêtes de l’enfance

Que j’accorde mon souffle

       et mon chant

À ta marche hésitante

Que je bois à tes larmes

Comme on boit aux prairies

Le miel des trèfles blancs

Des salsifis pourprés

Et des herbes odorantes

Voilà

Voilà une fois de plus

La vie dans la soie

       des beaux jours

Et c’est pour toi

Et c’est pour toi seule

Petite âme chimérique

Appuyée à mon cœur

       comme une tendresse de nulle part

Pressante et sans amarre

C’est pour toi jaillie

       comme un nénuphar

À fleur d’eau de ma

       conscience

 

(extrait de Londres, un des Poèmes de Sable, commencé à Londres en 1971, et publié chez Leméac, 1974)

 

 

 

 

LE CINÉMA EST L’ARME LA PLUS FORTE

- 9 avril 2016

 

Travailler avec Scola et Ponti.

Lundi, le 11 avril, Eléphant et la Cinémathèque québécoise s’associent pour rendre hommage au célèbre cinéaste italien, Ettore Scola, décédé le 19 janvier dernier. À cette occasion, nous projetons – en première nord-américaine sur grand écran  – la version restaurée de Una Giornata Particolare, à mon avis le film le plus achevé du réalisateur et un des joyaux de la cinématographie italienne d’après-guerre. Et nous annonçons une collaboration, justement particulière, entre Éléphant, la Cinémathèque québécoise et le Musée national des beaux-arts du Québec.

Sophia et MarcelloLe tournage de Giornata a été fait presque exclusivement dans les immenses studios de Cinecitta, construits à la demande de Benito Mussolini qui les a inaugurés lui-même, le 21 avril 1937, avec à leur fronton le slogan suivant : Il cinema è l’arma più forte  (Le cinéma est l’arme la plus forte). C’est le duce et son fils Vittorio qui avaient conçu le projet de ces immenses studios qui allaient devenir Hollywood sur le Tibre.

Ce qu’il y a de spécial avec cette projection hommage de Giornata à la Cinémathèque, le 11, sur invitation seulement (elle sera suivie d’une projection publique, le lendemain 12 avril) c’est que ce film, Marie-José Raymond et moi y avons participé directement. Giornata est une coproduction Italie (70%) et Canada (30%). Marie-José était la productrice canadienne et Carlo Ponti, le producteur italien. Giornata est une des trois productions que Marie-José, une des premières productrices au Canada, a réalisé avec l’Italie.

Quant à moi, je devais assister Ettore Scola car, à l’origine, les gros plans du filmEttore Scola devaient aussi être tournés en anglais et je devais écrire ces dialogues anglais. C’est un peu pour cette raison que fut choisi John Vernon, acteur de Toronto, ayant déjà une petite notoriété aux USA.(Ce tournage anglais, Scola a décidé qu’il ne voulait pas s’en embarrasser et je vous dirai comment j’ai employé ensuite mon temps) La distribution du chef-d’œuvre de Scola comprenait aussi  Françoise Berdl’actrice Françoise Berd qui a joué le rôle de la concierge et Nicole Magny, qui avait d’abord été engagée pour travailler au département des costumes, mais que Scola a choisie pour interpréter la fille ainée de Sophia Loren, dans la famille de six enfants.

Dès notre arrrivée à Rome, nous avons rencontré Ponti qui, après thé et pandoro au boudoir, nous a ouvert la porte de son garage pour nous offrir une voiture, nous allions, après tout, passer trois mois à Rome. J’avais devant les yeux une mini Cooper et une grosse BMW. Je fais un geste vers la Cooper, mas Ponti, trop généreux, nous dit que nous serons à l’étroit et me refile la clé de la berline BMW. Trois mois de sport à se tortiller dans les lacets des rues romaines. Heureusement que Marie-José avait une bonne connaissance de Rome, où elle avait été pensionnaire au couvent, elle me pilotait et je tricotais notre BM avec assez de dextérité, dirais-je!

Première rencontre professionnelle.

DécorÀ Cinecitta pour faire connaissance avec Ettore Scola et les deux vedettes du film: Sophia Loren et Marcello Mastroianni, et faire le tour des décors. L’émotion vint surtout du fait, je crois, que nous étions l’un et l’autre de vrais admirateurs de Mastroianni et que l’immense statut de vedette de Sophia restait impressionnant. Mais, par-dessus tout, c’est le souvenir de la stupéfaction que nous eûmes en pénétrant dans l’immense studio où les architectes de Scola avaient reconstruit en entier un immeuble de six étages avec cour intérieure, cour extérieure, et tout. Plus ou moins bien insonorisé, l’espace de ce studio était simplement gigantesque. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque (années 70) Montréal n’était pas très bien dotée de plateaux de tournage et que ce que nous avions vu à Holllywood ne se comparait en rien au gigantisme de Cinecitta, en plein Rome! Par exemple, pour Scipion l’Africain (tourné en 37) on y avait fait entrer 6000 figurants, un troupeau d’éléphants, etc. Ben Hur et ses légendaires courses de chars a aussi été tourné à Cinecitta.

Le cinéma est l’arme la plus forte, comme l’avait compris Mussolini, mais c’est aussi l’arme la plus magique. Les films de cette époque sont aussi impressionnants que ceux d’aujourd’hui, mais sans écrans bleu ou vert, sans effets spéciaux, sans effets numériques, sans une armée de nerds derrière leurs écreans. C’était WYSIWYG…. avec l’ingéniosité des décorateurs et l’inspiration des artisans de plateau.

Il faut remarquer, en visionnant Giornata, les impressionnants mouvements de caméra qui partent de l’extérieur du building et qui se faufilent en grimpant jusque dans les appartements, tout cela dans les éclairages feutrés, subtils et presque monochromes de Pasqualino De Santis. Des déplacements de caméra quasi impossibles à réaliser dans des décors naturels. Cela dit, je m’en voudrais de ne parler que studio et technique pour un film aussi remarquable que Giornata, autant pour le scénario et le jeu des acteurs que pour la réalisation admirable de Scola. Scola avec qui j’aurais aimé travailler beaucoup plus étroitement si la décision n’avait pas été prise de ne pas avoir une partie du film tournée aussi en anglais. Voilà donc, je me suis occupé à d’autres choses.

Kidnapping Italian Style

Comme j’aurais plus de temps à moi et comme la gérance de la partie financière dont s’occupait Marie-José ne lui prenait pas tout son temps, nous discutâmes avec Carlo Ponti d’écrire et tourner une comédie qu’il coproduirait avec le Canada. Accord conclu.Pippo  Franco Il nous présente la vedette comique la plus populaire du moment, Pippo Franco. Une sorte de Fernandel italien qui joue, qui chante et qui écrit.

Nous nous installons pendant plus d’un mois avec Pippo, chez lui et dans des cafés, pour écrire le scénario de ce film dont le titre de travail est Kidnapping Italian Style. Toutes les discussions se déroulent en italien (José parle plutôt bien et, moi, c’est une interprète qui parle à ma place!). Chaque soir, je couche sur papier (j’ai emprunté à l’ambasade américaine une machine à écrire avec le clavier Azerty) ce qui a été discuté durant la journée. Mais pendant que nous travaillerons d’arrache-pied à ce scénario de comédie (dans lequel doit jouer Tony Roman qui vient d’ailleurs nous faire coucou à Rome et qui passe un après-midi à visiter comme il les appelle: les hécatacombes!) il se passera dans le vrai monde des événements qui deviendront rédhibitoires pour la réalisation de notre projet. Alors que nous serions prêts à commencer la production, le premier ministre italien Aldo Moro est enlevé par les brigades rouges et trouvé mort après 55 jours de captivité. Bonjour la comédie!Aldo_Moro_headshot

Toute l’Italie pleure. Nous aussi. Nous quitterons Rome après des séjours de travail intenses, des rencontres fabuleuses et avec le souvenir d’avoir participé à un film remarquable, un film tellement universel: Una Giornata Particolare. À Cannes Classics, au cours de son master class, Sophia Loren a répondu à une question de Marie-José que Giornata était son préféré de tous les films qu’elle a tournés.

Le 12 avril, rendez-vous à la Cinéthèque, boul. De Maisonneuve. La séance est publique.

 

Une histoire triste.

P.S. Dans ce blogue qui est réservé sur Éléphant, j’avais annoncé que je reviendrais sur l’affaire Claude Jutra. Je souhaitais lire d’abord la bio de Yves Lever, c’est fait. Je souhaitais aussi que la poussière retombe et que les esprits reviennent à une certaine sagesse. Le sujet demeure encore pour le moment dans mon collimateur.

LES DÉFAILLANCES DE L’ÂME

- 24 février 2016

L’affaire Jutra, de plus loin.

Claude JutraLa semaine dernière, j’avais commencé un blogue, après avoir su que les écarts indéfendables rapportés par Yves Lever dans sa biographie sur Claude Jutra n’étaient pas que des ragots, mais que la pédophilie du cinéaste, un de mes amis, était confirmée par le témoignage d’une de ses victimes (identifiée comme Jean), puis par une autre, Bernard Dansereau, qui s’est manifestée durant le week-end. Et depuis ce temps, j’ai eu moi-même la confirmation d’une autre victime, un garçon de onze ans, à l’époque, dont les parents étaient dans le cinéma.

Le blogue commencé, je l’ai arrêté, car toute cette affaire était devenue tels miasmes qu’il était trop tôt pour écrire sensément, raisonnablement et intelligemment là-dessus, et trop tôt aussi pour continuer à commenter. Il suffisait d’avoir écouté Tout le monde en parle ou le Culture Club de René-Homier-Roy pour se rendre compte que personne ne sortait gagnant ou grandi de commenter ce drame qui a fait en deux jours un paria de Claude Jutra, qui a remué pour les victimes d’indicibles souvenirs, qui a a permis à deux d’entre elles de raconter leurs secrets – en espérant que cela les aide à guérir – et qui a poussé des imbéciles à vandaliser la sculpture de Charles Daudelin, comme si ce dernier y était pour quoi que ce soit.Photo: Le Devoir

J’attendrai un mois avant de revenir sur ce sujet, car je ne peux m’empêcher de le faire. Parce que Jutra a été un ami et qu’il combattait des démons que nous ne soupçonnions pas. Parce que Jutra fait partie de l’histoire de notre cinéma. Parce que ses victimes méritent notre compassion et notre attention.

DE VRAIES ÉTRENNES D’ÉLÉPHANT

- 3 janvier 2016

Un cadeau magnifique.

Il faut bien le dire (et parfois… le répéter) Éléphant, mémoire du cinéma québécois est un cadeau magnifique, somptueux. Un cadeau qui grandit chaque année puisque les films s’additionnent sur les plates-formes numériques et qu’il y en a maintenant plus de 225, restaurés, pimpants et visibles à toute heure du jour ou de la nuit. Il suffit de visiter la vidéo à demande illico de Vidéotron ou encore de se rendre sur iTunes dans la case : Films en Français et de là sur Éléphant, et ce partout dans le monde où le français ou l’anglais est une des langues officielles.PIERRE DION, PDG de Québecor

Ce cadeau royal (environ 22 millions$ ont été investis depuis huit ans en frais techniques et en valeur publicitaire) nous le devons à Québecor, dont le président-directeur général, Pierre Dion, a renouvelé, lors des célébrations d’Éléphant ClassiQ, en novembre dernier, l’attachement de sa société envers ce gros animal de projet, la plus importante contribution philanthropique au Québec dans le domaine de la culture. Et Pierre Dion a bien réitéré qu’il désirait continuer pour longtemps sur la lancée d’un projet dont l’idée de départ revient à Pierre Karl Péladeau, son prédécesseur chez Québecor.

Pierre Karl PéladeauÇa nous trotte souvent dans le ciboulot, Marie-José et moi, l’ampleur de ce chantier dans lequel Pierre Karl et son bras-droit d’alors, Luc Lavoie, nous ont lancés lorsqu’ils nous ont confié cette aventure qui ne portait pas encore de nom et qui est devenu Éléphant parce que nous lui voulions un vocable ludique et dont on se souviendrait aisément, comme du lion de la Metro Goldwyn Mayer qui rugissait jadis au début de chacun de leurs films.

Éléphant a maintenant pris sa place lui aussi dans la jungle du cinéma. On le remarque, on en parle, on le récompense. En effet, quelle reconnaissance pour Éléphant d’avoir vu ses films sélectionnés deux fois d’affilée à Cannes Classics, deux fois au Festival Lumière de Lyon et, en novembre dernier, au Musée d’Art Moderne de New York à son événement To Save and Project.

Cela écrit, rien ne me fait plus plaisir que lorsque je vais, comme le 30 décembre dernier, à la Canadian Tire, à Granby, et que l’un des commis vient me serrer la main pour me raconter comment Éléphant le réjouit et comment il s’en sert comme outil de culture pour ses enfants. «Autrement, dit-il, comment aurais-je pu leur montrer les films que j’ai aimés, qui m’ont marqué et qui leur permettent maintenant de comprendre les années de ma propre jeunesse et de se former une identité.»

Restaurer, rendre accessible

C’est ça la grande mission d’Éléphant. Et pour remplir cette mission, l’équipe Éléphant (sauf les techniciens du numérique) se compte sur les doigts d’une main, ce qui me permet de les remercier individuellement sans outrancièrement encombrer cette chronique.Marie-José Raymond (Photo Pierre Dury)

La première que je tiens à remercier, c’est Marie-José Raymond, une tenace, une acharnée, une consciencieuse, méticuleuse, exigeante, une fanatique du travail bien fait. Et un œil d’épervier, celle-là! Pas une rayure, pas un sautillement d’image, pas une poussière, rien ne lui échappe lorsqu’elle fait avec les techniciens l’ultime vérification des films avant qu’ils ne soient versés sur illico ou sur iTunes. Une inspection tyrannique que je suis impuissant à faire parce que j’ai la manie de me laisser prendre par le film et d’ignorer facilement un léger dérèglement de pixels.

Mais ce sont les tâches en amont où elle est particulièrement remarquable. Chercher les détenteurs de droits, plus difficiles à repérer que des aiguilles dans un tas de foin, dénicher les éléments propices à la numérisation et à la restauration, valider les contrats avec les différents intervenants, concevoir des solutions pour que les différentes associations (acteurs, réalisateurs, scénaristes, etc.) voient Éléphant comme une bête amie qui porte sur son dos l’histoire de soixante ans de cinéma québécois de fiction.

Marie-José, c’est aussi le «règne de la beauté». Elle se bataille constamment pour que tout ce que Éléphant produit graphiquement et visuellement soit le plus esthétique, harmonieux et soua-soua possible. (Mais, malgré ses efforts, elle ne réussit pas toujours!)

Le trait-d’union avec Québecor

Sylvie Cordeau Depuis les débuts d’Éléphant, nous avons eu presque toujours les coudées franches. Difficile d’entretenir de meilleures relations qu’avec un mécène qui fait confiance et qui apprécie franchement le travail accompli. Cela ne veut pas dire que nous ayons la bride sur le cou. Quelqu’un tient les cordeaux (pardon, elle était trop facile) : c’est Sylvie Cordeau, vice-présidente, Philanthropie et commandites. Sylvie fait partie de Québecor depuis toujours, je crois, elle y a commencé presque au sortir de ses études de droit. Sylvie, un peu rigide, vive, intelligente et québecorienne «to the core» constitue le trait-d’union entre nous, les artisans d’Éléphant, et Québecor. Elle négocie les budgets avec la direction, relaie les idées, les initiatives, en prend elle aussi, bref elle contribue parfois à contenir un peu notre éléphant toujours très fringant, considérant qu’il sort à peine de l’adolescence et qu’il peut être porté par-ci par-là à s’écarter des contenances corporatives… traditionnelles. Mme Lise Gascon, adjointe de Sylvie, veille, elle aussi, à ce que l’éléphant soit nourri, que l’eau reste limpide dans son abreuvoir, enfin tout pour l’empêcher de barrir pour rien.

Notre geek surdouée

Virginie ValastroVirginie Valastro, une canado-italienne, aux yeux pétillants, était fraîche émoulue de Concordia lorsqu’elle vint frapper à la porte du bureau de production du film The Book of Eve, en 2001. Elle accepterait n’importe quoi et elle devint réceptionniste. Elle ne resta pas longtemps à répondre aux téléphones, Marie-José Raymond, la productrice, ayant noté son intelligence et sa vivacité. Book of Eve fut une sorte de cauchemar, lorsque une partie du financement britannique s’effondra à la suite de 9/11. Des contrats (pay-or-play) étaient signés avec les principaux acteurs, les décors étaient construits, et 1 million$ venait de s’évaporer. Marie-José consulta son bon ami André Link qui essaya de la réconforter en disant : «Tu es au sommet d’une côte à-pic, au volant d’un gros camion qui n’a plus de freins… mais heureusement tu sais bien conduire, j’ai confiance».

Durant cette descente vertigineuse qui, heureusement, se termina bien, Virginie veilla sans cesse aux côtés de la conductrice, épluchant contrats, appelant avocats, et la nourrissant régulièrement de dattes puisqu’elle ne pouvait pas quitter le volant. Un assistant de production plutôt discourtois remit à un moment une nouvelle boite de dattes à Virginie en murmurant : «Tiens, c’est pour le singe!».

Virginie est restée avec nous plusieurs années, puis elle est allée œuvrer dans d’autres maisons de production, mais depuis les débuts d’Éléphant, en 2008, la geek qu’elle est devenue, y revient toujours; elle a aidé à concevoir et monter la banque de données, et, à temps partiel, continue – secondée par l’ingénieux Daniel Rodrigue – à aplanir beaucoup des embûches que le numérique et l’informatique sèment sur la route d’Éléphant.

Webmestre et marathonien

Pascal LaplantePascal Laplante, le webmestre d’Éléphant, s’entraîne maintenant pour devenir marathonien. Je ne comprends pas exactement pourquoi d’ailleurs il a commencé à courir : peut-être pour prendre ses distances du web, rester en forme et humer l’air du dehors, lui qui passe quatre jours par semaine à bourdonner dans sa petite alvéole au siège social de Québecor afin de garder frais le site elephant.canoe.ca, un trésor d’informations, de données, de dossiers spéciaux, de vidéos sur le cinéma québécois, ses créateurs et ses artisans. Et c’est aussi Pascal qui voit à la publication, depuis quatre ans, du Répertoire Éléphant, un catalogue en couleur tiré à plus d’un demi-million d’exemplaires qui fournit toute l’information sur les films restaurés et diffusés par Éléphant. Pascal a beaucoup de qualités, mais celle que je lui préfère entre toutes, c’est sa connaissance du français. Voilà un type qui écrit bien, ce qui est encore plus rare aujourd’hui qu’un marathonien.

Marie-Claude AsselinEt lorsque les besoins de communications deviennent trop intenses, nous avons recours à Marie-Claude Asselin, MCA pour faire court. Visage un peu rond, rose et appétissant comme un bonbon, un sourire presque perpétuel et des yeux toujours vaguement moqueurs, Marie-Claude est infatigable et d’une patience qui m’a semblé infinie, jusqu’à présent. Comment elle réussit à faire un faisceau de toutes les notes et directives (parfois divergentes) qu’elle reçoit? je ne le sais toujours pas, mais ce doit être cela une Dame des Communications.

Et toi, l’octogénaire?

Eh bien moi, Éléphant me donne l’occasion de travailler aussi fort que si j’avais la moitié de mon âge et surtout la chance qui n’arrive pas souvent à cet âge de maîtriser des techniques nouvelles et difficiles. Depuis huit ans, j’apprends! Et c’est formidable. Dans toute restauration numérique, un des aspects les plus importants, c’est l’étalonnage couleur : restituer aux films qu’ils soient en noir et blanc ou en couleur leur beauté d’origine, l’améliorer même, puisque les moyens à notre disposition sont cent fois plus sophistiqués que lorsque j’ai commencé dans le cinéma, il y a maintenant 61 ans.

Je suis en quelque sorte la mémoire vivante d’Éléphant.

Pas un jour que je n’invoque le ciel de continuer à retrouver assez facilement ce que j’ai donné en garde à ma mémoire. Et de continuer à voir ces belles choses créées par le cinéma.