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Au «mouroir» de Mère Térèsa

- 30 août 2014
mouroir

Photo AFP

C’est l’histoire de la fois où je suis allée laver des draps dans la mission de Mère Térésa à Kolkata, en Inde.

C’est une histoire d’espoir, je crois. Mais c’est surtout l’un de ces souvenirs qui n’entrent dans aucune valise, mais que l’on n’oublie pas.

Ce jour-là, mon amie Véro et moi avions décidé de faire une journée de bénévolat à l’un des centres des Missionnaires de la Charité, la congrégation fondée par Mère Térèsa en 1950 pour venir en aide aux malades et aux indigents. Encore aujourd’hui, à Kolkata (anciennement Calcutta), les voyageurs peuvent s’y rendre pour être bénévoles d’un jour, d’une semaine, d’un mois ou plus.

Toutes les deux, on s’est présentées au lieu de rendez-vous, on s’est fait guider par des religieuses et on s’est retrouvées, avec une trentaine d’autres voyageurs, dans un centre qui accueille les grands malades de la rue, ces hommes et ces femmes qui vivent tout en bas de l’échelle sociale complexe, millénaire (et vertigineuse) de l’Inde.

Véro était nettement plus à l’aise que moi. Elle allait et venait dans la pièce de soins réservée aux femmes, une pièce où des patientes souffrant de la tuberculose, du sida et d’autres maladies graves étaient alignées sur de petits lits, à plus ou moins un mètre les unes des autres. Elle faisait même des massages.

Moi, j’étais dans la salle d’à côté, installée dans un bassin, et je lavais des draps avec mes pieds.

C’est à peu près tout ce que j’arrivais à faire.

Les tâches à accomplir étaient variées: apporter à boire aux malades, les mener vers la douche, servir les repas, laver la vaisselle, faire la lessive à la main ou encore accompagner les patientes au petit coin (un simple grillage au sol dans le couloir voisin). Tout ça, armées, lorsque nécessaire, de gants chirurgicaux ayant déjà servi à d’autres bénévoles et de masques en papier qui n’en étaient clairement pas non plus à leur première utilisation.

Alors que mon amie continuait de distribuer réconfort et médicaments aux patientes, je m’efforçais de tordre les draps sans trop penser. J’avais le cœur dans le même état que la lessive. Ce n’est pas que les lieux aient été si terribles, car à défaut d’être aseptisés, ils me semblaient décents. Mais j’avais peine à supporter la souffrance ce jour-là, peine à voir autre chose que la mort flotter entre les murs.

L’Inde est un pays fascinant. Je l’ai aimé dès mon arrivée, mais la pauvreté, la saleté des grandes villes et l’injustice cruelle du système de castes (officiellement aboli mais encore présent) peuvent être vraiment troublantes. En Inde, c’est plus de 300 millions de gens qui vivent sous le seuil de la pauvreté. Les visiteurs sont nombreux à vouloir «aider». Mais, à tordre ainsi les draps, je réalisais à quel point mon «aide» était dérisoire. Et à quel point ce monde – le monde – pouvait donner le tournis.

J’en étais là, du moins je pense, lorsque Véro est venue me demander si je pouvais lui donner mon bindi. Traditionnellement, le bindi est le point rouge que portent les hindous au milieu du front, mais c’est aussi un petit bijou autocollant que certaines touristes, comme nous, n’hésitent pas à adopter.

Mon amie m’a expliqué qu’elle venait d’offrir le sien à une patiente et que la voisine de lit en voulait un aussi. Je lui ai dit de prendre celui qui me collait encore au front malgré la chaleur et elle est partie le lui offrir.

J’ai continué mes tâches, à l’écart.

Elle est revenue me voir quelques instants plus tard pour me dire que la dame voulait me remercier. Je suis entrée dans la pièce où étaient alignés les lits et je suis allée vers elles.

Aujourd’hui, j’ai oublié le nom et les traits de cette femme. Mais je me souviens qu’elle a souri. Et que, pendant un instant, j’ai vu autre chose que la maladie, autre chose que la misère, autre chose qu’un «mouroir» dans les rues de Kolkata. J’ai vu une femme qui souriait à deux femmes qui souriaient. Et c’est tout. Et ça n’a pas changé le sort du monde. Mais, pour moi, il s’est remis à briller un peu. Pas beaucoup, mais au moins autant qu’un petit bindi dans le front d’une mourante.

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Quelques faits

- L’Inde compte 1,2 milliard d’habitants, dont 32,7% vivent avec moins de 1,25$ par jour (données de la Banque mondiale, 2010).

- L’agglomération de Kolkata abrite environ 14 millions de personnes.

- Mère Térèsa a fondé la congrégation des Missionnaires de la Charité en 1950 à Kolkata (alors Calcutta) et a ouvert par la suite des missions dans plus de 100 pays, incluant des centres pour soigner les lépreux. Elle a reçu un prix Nobel de la paix en 1979.

- Elle est décédée en 1997 et a été béatifiée en 2003.

- En 2013, une étude canadienne a soulevé la controverse en remettant en cause son image de sainte, dénonçant notamment ses relations politiques, sa manière de soigner les malades et sa façon de gérer financièrement ses missions. Cet article en propose un résumé.

- Ce site (en français) explique comment procéder pour aller faire du bénévolat dans la mission de Kolkata. On y aborde aussi l’aspect religieux de l’expérience, que j’ai, moi, laissé de côté.

- Ma visite là-bas s’est déroulée en 2005.

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